Le Canal du Midi en danger ?

Si l’on s’en tient aux brochures et autres journaux municipaux, le Canal du Midi s’épanouit au rythme des saisons, la canopée de platanes se réverbérant tranquillement sur la voie liquide sous l’œil des promeneurs… Pourtant la vie du monument classé au patrimoine de l’Unesco depuis 1996 n’est pas vraiment un long fleuve tranquille. La voie royale l’est-elle toujours ? Enquête par Séverine Sarrat et Aurélie Renne.

« La signature paysagère du Canal est en danger ». Voilà ce qu’annonçait Michel Cotte début juillet dans la presse. Ce spécialiste de l’histoire du génie civil avait piloté le dossier de classement du Canal du Midi par l’Unesco en 1996. Récemment de retour dans la région pour tenter de faire classer les sites du pays cathare, l’expert partageait son inquiétude quant au devenir du Canal des Deux Mers. Si un déclassement est très rare, « il est plus probable qu’on le classe sur la liste des monuments « en péril » », complète Jacques Noisette, chargé de communication chez VNF (Voies Navigables de France) sud-ouest. Premier écueil entachant la toute-puissance de la voie royale : le chancre coloré. Car sous ce terme alambiqué, se cache un champignon virulent et très invasif qui détruit un à un les platanes délimitant la voie d’eau. La cathédrale de verdure plantée mi-19e siècle a trouvé sa faille à la fin du second conflit mondial, lorsque les troupes américaines débarquent sur les côtes de Provence avec des caisses d’armes en platane infecté. « Le champignon se transmet par blessure et est arrivé dans la région en 2006, à Villedubert (dans l’Aude, ndlr)» poursuit-il. Toulouse n’est semble-t-il pas encore directement concernée mais l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) est clair : « le champignon fait partie de la liste à mettre en quarantaine et si rien n’est fait, tous les platanes du Canal seront morts d’ici trente ans», relaye Jacques Noisette. « Outre l’aspect perte d’un patrimoine historique, les effets collatéraux seront nombreux tant concernant l’économie touristique que le prix de l’immobilier ou les effets sur les infrastructures alentours », ajoute Pierre Cardinale, l’une des voix du Réseau fluvial toulousain.

Le Canal est l’autoroute du chancre

Aujourd’hui, on compte déjà 635 foyers de chancre coloré et on estime à 10 000 le nombre d’arbres contaminés au total. Pour l’instant, VNF finance l’opération à 100% pour un coût total de 200 millions d’euros sur vingt ans. Pour parvenir à financer l’opération sauvetage du Canal, une répartition tripartite vient d’être proposée par le ministère de l’Ecologie, du développement durable, des transports et du logement à parts égales entre l’Etat, les collectivités territoriales et un financement innovant basé sur l’idée du mécénat. D’ici le 1er août, riverains et plaisanciers seront donc incités à mettre la main à la poche pour participer à l’élaboration du Canal de demain via des dons de 15€ minimum, générant une réduction d’impôt. Pour la partie relevant de l’Etat, le sénateur Alain Chatillon propose notamment la mise en place de sur-péages pour la navigation sur le Canal (200 000€ de recettes supplémentaires par an), l’instauration d’une taxe de séjour payée par les navigants, ou encore l’éligibilité du Canal au dispositif de compensation carbone qui lui permettrait d’émettre et de vendre des certificats. Des propositions qui font d’ores et déjà réagir, ainsi Pierre Cardinale : « le contribuable pourrait bien payer quatre fois sa part entre les impôts locaux, les dons et autre taxes… ! » Aujourd’hui à l’étude par VNF, ces propositions ne sont pourtant pas isolées. Ainsi le Réseau fluvial y va aussi de sa petite idée, demandant aux parlementaires de déposer des amendements dans le cadre du débat budgétaire de l’Etat, pour que le Canal ait les mêmes avantages que les artistes Claude Nougaro et Toulouse Lautrec en matière de droit d’auteur… Une proposition qui a au moins le mérite d’ériger le Canal au rang d’œuvre monumentale… Ce qui ne semble pas être une évidence pour tous au quotidien.

La goutte d’eau qui fait déborder… le Canal

Car à Toulouse les plaintes sont récurrentes concernant l’état de propreté du Canal et tout particulièrement dans la zone Bayard, qui semble être le terrain d’incivilités aussi nombreuses qu’incroyables : « La porte de Toulouse ne renvoie pas une image très positive », insiste Jacques Noisette. D’ailleurs jeudi 18 juillet, le réseau fluvial toulousain, qui a alerté à maintes reprises sur la situation de certaines zones du Canal a rencontré l’association AIDS afin de débattre de la situation particulière du quartier fluvial Bayard Bonrepos : sur places, seringues, cannettes et autres détritus, sans compter les témoignages de plaisanciers déclarant voir chaque jour des toxicomanes en train de se droguer sur les bords de la voie d’eau. Chez VNF, on déplore simplement que l’approche des zones urbaines soit le théâtre de comportements dommageables pour le Canal : « plus on s’approche de la ville, plus le Canal et ses abords sont sales. Récemment on a retrouvé 44 vélo-Toulouse, 3 vélos de la Poste, etc. et le bateau balai qui passait naguère une fois par semaine, doit aujourd’hui effectuer quatre passages rapportant 4 m3 de déchets à chaque fois. » Pourtant, le problème ne semble pas s’arrêter là, car les plaintes de plaisanciers sont pléthore concernant l’état du Canal du Midi dans sa portion sud, jusqu’à Sète. On évoque la nécessité urgente de désenvaser et surtout d’en nettoyer le fond : « ce n’est pas le bateau balai qui nettoie en surface sur 60 cm qui va rendre l’eau propre ! » Et Jacques Noisette d’avouer : « ce sont les bateaux qui nous appellent lorsqu’ils heurtent des objets de taille parfois surprenante : voitures, matelas. » Concernant les berges, même discours, certains passages sont si peu entretenus qu’ils deviennent impropres au passage des piétons et cyclistes. L’entretien du Canal est un sujet de fond qui semble bien difficile à creuser. Et le réseau fluvial de préciser que « l’eau coule et ne s’arrête pas aux frontières administratives, or le Canal traverse trois régions, six départements et près de 200 communes. » Et c’est bien là que le bât blesse, car entre pratique et théorie, les modalités de gouvernance de la voie royale parviennent souvent à noyer le poisson…

Navigation en eaux troubles

 

Le bateau balai, baptisé Midinet, jusqu’à présent financé par la Mairie de Toulouse et exploité par VNF, s’apprête à passer sous totale gouvernance de la ville. Ainsi, la commune pourrait entièrement gérer le nettoyage de la portion du Canal traversant son territoire dans l’optique d’une meilleure maîtrise des opérations. Car cela n’allait pas forcément de soi jusqu’à aujourd’hui. La gestion et l’entretien du Canal restent un vrai casse-tête, parsemé de conventions attribuant à chacun plus ou moins de pouvoir sur certaines parties et ainsi en en destituant d’autres. Et comme le souligne Alain Chatillon, sénateur-maire de Revel et auteur du rapport sur le devenir du Canal du Midi : « il devient urgent qu’une approche globale en termes de gouvernance soit mise en place ! L’eau d’une part, le tourisme d’autre part ainsi que toutes les actions qui s’y rapportent doivent être unitaires. Ce qui implique des actions coordonnées entre les trois Régions et les communes limitrophes. » L’entretien du Canal, largement décrié aujourd’hui, entrerait donc dans ces recommandations, car sa gestion reste quelque peu hasardeuse. Pourtant ses acteurs affirment eux qu’elle est tout à fait claire, à commencer par VNF : « Les Voies Navigables de France ont en charge l’entretien du domaine public fluvial, autrement dit du plan d’eau comme des berges, des ouvrages, des plantations et du patrimoine », explique Jacques Noisette. Certaines communes comme Castanet mettent tout de même un point d’honneur à entretenir, sur leurs fonds propres, les abords du Canal, mais cela reste rare. D’autres travaillent de concert avec VNF pour le valoriser, comme Agde, Castelnaudary ou encore Grisolles et Auzeville. Pourtant, les choses ne semblent pas si simples puisqu’il existe des dérogations attribuant, soit l’exploitation, soit l’entretien aux communes baignées par des eaux, somme toute assez troubles. Parfois même « quelques mètres seulement peuvent séparer les sites à gouvernance communale de ceux gérés par VNF », constate Jean-Michel Lattes, porte-parole de Toulouse Avenir et soutien de Jean-Luc Moudenc. Il devient donc difficile, dans ces conditions, de délimiter efficacement les compétences de chacun et d’imposer un entretien dans les règles de l’art. D’autant que comme le précise Jacques Noisette : « Tout le monde profite des bénéfices du Canal mais personne ne participe au pot… »

 

A qui mieux-mieux

 

Jusqu’à présent, cela ne posait pas de problème majeur puisque VNF entretenait la totalité du Canal, propriété de l’Etat. Mais aujourd’hui, certaines collectivités territoriales comme Toulouse, réclament la gouvernance de l’entretien pour plus d’efficacité et de clarté. Et la ville rose a déjà commencé à s’arroger cette compétence, notamment en récupérant la gestion de « Midinet ». Mais loin de s’arrêter là, la municipalité actuelle a souhaité également prendre le contrôle de la portion du Canal située devant la gare Matabiau. En effet, suite à la signature en 2008, d’une convention de superposition de gestions entre Toulouse, la communauté urbaine et VNF, l’entretien a changé de mains. La nouvelle distribution de la gestion et de l’entretien du Canal et ses abords est donc aujourd’hui clairement codifiée. Le long du Canal, les trottoirs côté façade et les voiries attenantes sont cogérés et co-entretenus par la municipalité et Toulouse Métropole de la façon suivante : cette dernière assure seule la gestion et l’entretien des chaussées quand la ville assure ceux de l’ensemble des ouvrages annexes tels les trottoirs, les plantations, la signalisation et l’éclairage. Concernant les trottoirs côté Canal, les talus, le chemin de halage et autres espaces jusqu’à la limite des ouvrages de soutènement, la gestion et l’entretien en sont confiés à la ville de Toulouse tandis que la création et l’entretien des cheminements piétons-cycles incombent à Toulouse Métropole. Pourtant, Jean-Michel Lattes en tête, certains membres de l’opposition municipale dénoncent aujourd’hui, « le manque d’entretien incontestable. Le Canal est le grand oublié de la municipalité actuelle ! Jusqu’à présent, VNF faisaient ce qu’elles pouvaient avec les moyens dont elles disposent, mais aujourd’hui, à l’approche des élections, voilà que tout le monde se réveille», ironise JM. Lattes. Un constat que fait aussi Réseau fluvial toulousain « le joli drapeau estampillé mairie de Toulouse trônant en proue de Midinet est loin de régler le problème d’entretien du Canal, une connotation politique est évidente à ce virage brutal dans la gouvernance du Canal ! » Par la voix d’Alexandre Marciel, adjoint au maire en charge de la voirie et de la propreté, un plan de nettoyage a été lancé cette année sur la partie située devant la gare Matabiau. « C’est une bonne chose que la Mairie ait repris en main l’entretien de cette partie mais qu’a-t-elle fait pendant cinq ans ? » s’interroge le porte-parole de Toulouse Avenir. Faute de congés estivaux, la municipalité de Toulouse n’a pu répondre à l’analyse de l’opposition. Mais à bien y regarder, si sous le mandat de Jean-Luc Moudenc, l’aménagement de pistes cyclables occupaient les élus, l’entretien et la propreté passaient-ils alors au second plan ? « Le Canal n’était tout simplement pas aussi sale qu’aujourd’hui », argumente Jean-Michel Lattes, convaincu que le projet de la future liste de droite peut redonner au Canal ses lettres de noblesse. C’est également l’avis de Jacques Noisette : « si un élu se détourne du Canal, je doute fortement de sa réélection car les administrés restent très attachés à ce patrimoine toulousain. » L’avertissement est donc lancé. D’autant que Toulouse accueillera la Conférence mondiale des canaux du 13 au 19 septembre prochains, l’occasion pour tous les spécialistes mondiaux de la batellerie de se rencontrer pour réfléchir ensemble aux conditions d’entretien des canaux. L’opportunité aussi de valoriser l’économie fluviale locale, on comprend donc l’empressement de la municipalité de reprendre la main sur l’entretien du Canal. Espérons que les acteurs de la voie royale ne se retrouvent pas le bec… dans l’eau.

 

Chrono Canal

1667 Début des travaux, sur l’idée de Pierre-Paul Riquet

1681 Ouverture du « Canal Royal en Languedoc »

1789 L’ouvrage est renommé « Canal du Midi »

1996 Inscription sur la liste du patrimoine de l’humanité à l’Unesco

2006 Le Chancre coloré est identifié sur platanes bordant le Canal

2013 VNF fait un appel au mécénat 

 



UN COMMENTAIRE SUR Le Canal du Midi en danger ?

  1. JOLIMOY dit :

    Alors ce serait un “poison” amené par les ricains durant la dernière guerre qui infesterait les platanes du canal : merci Messieurs !
    Notre bidochon municipal ne se bouge pas beaucoup pour faire le nécessaire afin de nettoyer les abords du canal. Serai-t-il, lui aussi du côté des voyous ? Il y a du chômage, ne pourrai-t-il pas engager des personnels pour nettoyer les abords du canal ? Il pourrait les payer avec ses deniers, il gagne assez. D’autre part qu’il augmente les policiers municipaux et les autres pour sécuriser la ville, en particulier à cet endroit.

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