Le bizutage est-il has been ?

Marquée par des années parfois traumatisantes, la ville rose n’oublie pas l’anecdote du vrai/faux kidnapping qui avait alerté la police en 2009. A l’origine : un simple bizutage qui avait mal tourné*. Aujourd’hui les alertes successives semblent avoir donné un nouveau souffle à cette tradition « d’accueil » des nouveaux. Enquête sur les us et coutumes de la rentrée qui font aujourd’hui le beurre de certains.

« Le phénomène recule chaque année », annonce avec soulagement Marie-France Henry du Comité national contre le bizutage. Il faut dire qu’une lettre de la ministre circule chaque année, assortie d’une charte à faire signer aux élèves. De quoi prendre conscience de la gravité des faits passés. « Les médias en parlent beaucoup, les associations font leur travail, les mentalités évoluent. » La liberté de parole fait son chemin notamment et de plus en plus de bizutés osent partager leur expérience : « on reçoit des témoignages plusieurs années après, récemment un homme nous a appelés en nous disant qu’il avait été bizuté il y a 50 ans ! » A ce jour en tout cas, à Toulouse l’intégration reste bon-enfant : en effet aucune plainte n’a été recensée par le rectorat qui a mis à disposition un numéro vert pour les victimes de bizutage. « Mais on retrouve encore le pire, il faut être vigilant », ajoute Marie-France Henry. Certains cursus sont connus comme le loup blanc pour leur façon douteuse d’accueillir les petits nouveaux. Les facultés de médecine notamment, semblent en tête de liste des bizuteurs les plus redoutés. Une réputation qui génère de l’angoisse avant et souvent des traumatismes après. Juste derrière suivent les grandes écoles, les plus prestigieuses souvent comme l’ESC, l’ENAC etc. Pourtant cette année, chacun semble rapporter une rentrée festive et sans débordements…

Un business florissant

A la Fac de médecine, RAS, pas un sac de farine. Côté grandes écoles, pour l’intégration on a décidé depuis quelques années de s’inspirer des coutumes d’outre-Atlantique : « Ils sont malins, ils cherchent des biais : les fameux weekends d’intégration (WEI, ndlr) sont un moyen détourné de bizuter, à distance », ajoute Marie-France Henry. L’alcool semble d’ailleurs y couler à flot, il suffit de regarder les vidéos d’annonce sur internet et les réseaux sociaux pour se rendre compte du programme. « Des officines semblent avoir repéré le filon », ajoute-t-on au comité national contre le bizutage. Depuis quelques années des voyagistes spécialisés proposent clefs en mains des weekends à destination de centaines d’étudiants. Et ceux-là n’y vont pas de main morte : ils prennent contact avec la direction des établissements et mettent en place un encadrement digne des classes vertes de nos primaires. « On nous contacte dès mars-avril » explique Théo Carillo, responsable des WEI à l’ESC Toulouse, qui annonce fièrement gérer le plus gros WEI de France en termes de budget. Car le premier weekend d’octobre, ce ne seront pas moins de 900 étudiants de l’ESC Toulouse qui se retrouveront pour faire connaissance dans un hôtel privatisé en Espagne. Et 200€ par élève, c’est ce que coûte ce petit périple. A l’ESC, la direction explique faire confiance au choix des étudiants quant à la formule choisie mais exige un droit de regard : « nous rencontrons les prestataires pour s’assurer de l’encadrement. D’ailleurs un membre de la direction de l’ESC les accompagne sur place ainsi que la Croix Rouge et des secouristes. » La Noche voyages, seul voyagiste à proposer les WEI clefs en main à Toulouse a fait partir 7000 étudiants cette année : « on vend une prestation hébergement/pension/transport et les étudiants choisissent leurs activités. On ne fait pas ce qu’on voit à la télé, c’est beaucoup plus encadré, on a des équipes sur place. » A noter que l’encadrement se résume à deux personnes pour 200 étudiants environ. Et si la société se veut rassurante, elle annonce refuser les WEI médecine : « on ne travaille pas avec eux, le but n’est pas de se traîner dans la boue ou de se prendre de la farine dans la gueule. »

« Le bizutage, la défonce et la baise »

Côté ESC en tout cas, le bizutage est devenu un vilain gros mot qu’il s’agit d’oublier : « nous véhiculons un certain prestige. On ne peut pas se permettre de faire n’importe quoi », rapporte Théo Carillo, avouant que les étudiants sont largement « briefés » par les enseignants. Florence Lacoste, directrice adjointe de l’établissement réfute carrément le mot bizutage : « il n’a plus cours dans notre établissement. » Il faut dire qu’un weekend d’intégration a fait parler de lui il y a quelques années : les quelques centaines d’étudiants partis en bus de l’ESC Toulouse ont largement marqué l’esprit du chauffeur de car qui a fini par offrir son témoignage à une association contre le bizutage : « la fête commence dans le bus » rapportait-il, alcool et cigarettes ayant circulé à volonté dans le véhicule, conduit par un homme qui avoue avoir été insulté et « avoir eu peur ». Aujourd’hui cette image entache l’image de la grande école. Depuis la direction explique avoir mis en place des mesures spécifiques : fouille systématique par des vigiles avant de monter dans le bus, interdiction de prendre de l’alcool pour le voyage, départ des bus cadencé afin d’éviter l’effet de masse sur les stations d’autoroute. Arrivés là-bas, un système de carte permet aussi de contrôler la distribution d’alcool. Et Théo Carillo d’ajouter : « nos générations n’ont jamais connu l’open bar, cela ne surprend personne », en référence à l’année où « tout a dégénéré », un souvenir qui semble se transmettre de promotion en promotion. En tout cas à ce jour, à Toulouse le bizutage ne semble pas avoir fait trop de dégâts. A part les quelques Pokémons et autres légions romaines défilant dans les rues roses, les plus jusqu’au-boutistes auront poussé les « bleus » à faire un plongeon dans le Canal affublé d’un masque et d’un tuba. En somme, pas ou peu de vagues. Un constat qui ravit l’association relevant pourtant que Toulouse reste l’une des villes où est recueillie la plupart des témoignages. « On a parfois des propriétaires d’appartement qui se plaignent du voisinage, comme cette femme qui rapporte entendre des cris qui « permettaient de penser que des étudiants faisaient subir des sévices à d’autres élèves ».» Concernant les témoignages post-WEI, s’ils sont d’apparence encadrés et à l’ambiance « bon enfant », l’un des derniers étudiants à avoir témoigné précise pourtant qu’un WEI c’est avant tout « le bizutage, la défonce et la baise ». Une belle année d’études en perspectives.

Aurélie Renne

*Un étudiant en médecine avait été enlevé par trois individus cagoulés qui avaient enfourné leur victime dans une voiture et avaient démarré en trombe. Un témoin avait alors prévenu la police qui après enquête  avait compris qu’il s’agissait  d’un bizutage.



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