L’appel des patrons toulousains

Le gouvernement tâtonne. Après de nombreuses vraies fausses propositions d’un point de vue fiscal, après une volte-face médiatisée du premier ministre Ayrault sur les 35 heures, après un rapport Gallois d’abord enterré puis finalement en partie adopté avec pour bonus la promesse d’un crédit d’impôt, après le débat sur le coût du travail que l’équipe Hollande n’arrive pas à imposer à la gauche de la gauche… La France gronde. Sur l’initiative des partis et syndicats opposés à l’austérité, les salariés ont déjà commencé à descendre dans la rue. Mais plus étrange, et faisant suite au mouvement des «Pigeons» né sur les réseaux sociaux, les patrons commencent eux aussi à vouloir battre le bitume. Comment en est-on arrivé là ? Les patrons toulousains lancent un appel dans les colonnes de votre hebdo. Plongée au cœur du tissu économique de notre ville avec Claire Manaud et Thomas Simonian

 

Le moral dans les chaussettes

«Le mouvement des Pigeons était cantonné aux start-up et au monde de la finance. Mais la vérité est que toutes les entreprises souffrent… Les PME et TPE prennent en pleine face la baisse du pouvoir d’achat et du panier moyen. A partir du 15 du mois, c’est dur pour tout le monde» constate cruellement Xavier Spanghero, jeune directeur de «Sud Ouest Autos», une PME de la banlieue toulousaine qui compte 25 salariés. Toulouse, longtemps épargnée, protégée un temps par l’aéronautique et l’agro-alimentaire, mais aussi par une démographie dynamique, n’échappe plus à la crise. Le doute est désormais dans la tête de nos entrepreneurs locaux et les différents clubs d’entreprises dans lesquels ces derniers aiment à se retrouver en sont les témoins privilégiés. Parmi eux «Pink City» est un des plus récents, et Fanny Bergez-Bordenave, dont l’agence «Kcom’» est proche du milieu treiziste, est à sa tête. Pour elle aussi l’analyse est cinglante, et relève du jamais vu : «Sincèrement c’est la merde !» Fanny a initié à travers son club, «Les tables des vendredis midi» où  cadres et patrons échangent entre eux de manière décontractée. Depuis quelques semaines, la tonalité de ce rendez-vous est révélatrice de la situation actuelle : «Quand on les entend parler, on ressent l’inquiétude, même s’ils ne se résignent pas et qu’ils n’en deviennent pas pessimistes. Ils ne vont pas lâcher leurs boîtes et se battent !» Pour Xavier Spanghero, ce sont les choix du gouvernement qui sont en partie responsables du mal-être ressenti autant chez les patrons que chez les salariés. Un exemple parmi d’autres avec la fin de la défiscalisation des heures supplémentaires : «C’est au moment où nos salariés ont des factures à payer de plus en plus salées qu’on ne leur permet plus de gagner davantage. Paradoxal non ?» Le jeune patron a bien du mal à dissimuler sa colère, et nous explique le pourquoi des tensions croissantes entre le gouvernement et le monde de l’entreprise : «L’économie est basée sur la confiance. Or aujourd’hui nous ne savons dans quelle direction veut aller François Hollande. Personne ne sait ce que nous allons avoir sur nos feuilles d’impôts, et du coup personne ne veut investir. Le doute joue contre l’économie.» L’appel est donc clair. Les patrons demandent un cap, ou pour le moins une visibilité pour l’avenir.

«Mais vous, que faites-vous pour la France ?»

Autre témoignage. A 37 ans, Samuel Cette est co-fondateur et dirigeant d’Adonis. Ce groupe d’établissements d’enseignement supérieur privé est présent partout en France et notamment à Toulouse où sont employés 24 salariés en équivalent temps plein. Adhérent de la CGPME31, ce chef d’entreprise était aux côtés de cinq autres organisations syndicales départementales le 26 octobre dernier. Soit, selon les organisateurs de ce rassemblement, 461 chefs de TPE et PME locales venus exprimer leur ras-le-bol face à une situation qu’ils jugent «catastrophique». «Cette réunion n’est que la conséquence de la grogne montante des patrons face à un nombre croissant d’éléments exogènes qui sont des facteurs limitants au développement de l’entreprise.» explique Samuel Cette. Au centre des critiques et des préoccupations : «Un droit social inmaîtrisable, une instabilité juridique, et une visibilité sur les carnets de commandes réduite au maximum. On gère au mois le mois.» poursuit Samuel Cette, «agacé» par un amalgame semble-t-il tenace en France : «Cette assimilation entre entrepreneurs des grands groupes et patrons de petites boîtes nous est proprement insupportable puisque dans le premier cas, on a plus de pouvoir que de responsabilité et dans le second, plus de responsabilité que de véritables pouvoirs. Nous sommes au contact de nos salariés du matin au soir. Nous devons nous battre pour faire adhérer du monde à nos idées et faire en sorte de mettre tous nos projets en mouvement. C’est là, la différence fondamentale à laquelle on adjoindra le risque financier. Quand votre boîte déraille, c’est sur vos biens propres que l’on vient vous chercher.»

Parmi donc, les griefs de ces chefs d’entreprise, le sentiment de ne pas être reconnus à leur juste valeur et de payer à chaque fois, les pots cassés. Ils ne comprennent pas non plus la médiatisation de ces vagues massives de suppression d’emplois dans les grands groupes, «alors que quand deux cents petites boîtes doivent se séparer de deux à trois collaborateurs chacune, ce sont aussi mille personnes, et là, il n’y a pas la télé» intervient en aparté Samuel Cette. «Mais vous, que faites-vous pour la France ?» osent-ils alors demander aujourd’hui, opposant leurs «détracteurs» à des chiffres qui se veulent implacables : «plus de 50% des emplois sont créés et managés par des TPE/PME et plus de 95% de entreprises sont des TPE/PME qui forment, créent du lien social au quotidien et sont les carrefours de l’économie de proximité.»

Interrogé aussi sur le rapport Gallois, Samuel Cette reste prudent : «Il a le mérite d’exister. S’il est pris en compte, il y aura forcément des choses intéressantes qui iront dans le bon sens. Mais si c’est pour y picorer des mesurettes…» Le patron d’Adonis considère par ailleurs que «la baisse du coût du travail est une condition nécessaire mais pas suffisante» et que la question des 35h «devrait être mise sur la table, non pas pour en sortir coûte que coûte mais parce que l’on se doit de prendre conscience des risques afférents à cette crise.»

La restauration dans le rouge

Fanny Bergez-Bordenave est notamment spécialisée dans l’événementiel auprès des restaurateurs, et se retrouve par conséquent spectatrice d’une situation pour le moins préoccupante : «Dans les restos, il y a clairement moins de monde qu’avant. D’ailleurs avec mon entreprise quand nous amenons désormais des groupes, nous sommes les rois.» Une peinture qui ne trahit pas le quotidien de Maryse Trantoul et de son restaurant «La Table du Belvédère» : «La fréquentation est moindre. Depuis 2009, nous subissons comme tout le monde les effets de la crise. Et cette année le phénomène s’est accéléré, avec une moyenne de la perte du chiffre d’affaires qui oscille, dans la restauration traditionnelle, entre 15 et 20%.» Pour celle qui est également conseillère prud’homale, le comportement de la clientèle a considérablement évolué : «La problématique de la fréquentation est principalement due à la baisse du pouvoir d’achat. Les clients demandent des tarifications, des tickets moyens, revus à la baisse.» La question de la TVA est cruciale dans le monde de la restauration. En 2009, et après un rude combat mené par le gersois André Daguin, les restaurateurs avaient vu tomber leur TVA de 19,6% à 5,5% au grand dam de Bruxelles. Aujourd’hui, dans le but de redorer le blason de nos finances publiques, le gouvernement parle d’une augmentation à 10% : «C’est une lourde erreur, il faut aller chercher l’argent ailleurs ! En 2009, la baisse de la TVA avait été une bouffée d’oxygène pour notre profession, et cela avait sans doute évité nombre de dépôts de bilan. Vous imaginez donc maintenant les conséquences d’une augmentation…  Un tel acte serait également une erreur économique car la restauration, comme le BTP d’ailleurs, est le secteur qui détruit le moins d’emplois en période de crise, et qui en crée le plus dans un contexte de reprise. Cette augmentation de TVA est donc de la politique à courte vue, car si l’Etat va récupérer instantanément du cash, cela aura des conséquences à moyen terme sur le pouvoir d’achat de nos salariés, mais aussi sur la fréquentation de nos établissements puisque nous devrons augmenter nos tarifs. C’est un cercle vicieux qui va s’instaurer et l’Etat ne s’y retrouvera pas à la sortie…» argumente Maryse Trantoul.

«Nous n’avons pas envie de nous casser !»

Sur la suite des événements, Samuel Cette n’est pas très optimiste. Lui qui est aussi juge consulaire au Tribunal de commerce de Toulouse, ne veut pas préjuger des statistiques 2012 à paraître en janvier 2013, mais «il y a fort à parier qu’il y ait une variation sensible à la hausse du nombre de redressements judiciaires.» Et d’assurer en revanche que le rassemblement toulousain du 26 octobre n’était pas anti-gouvernemental. Cependant, il promet d’autres actions bientôt, car, s’inquiète-t-il, «il nous apparaît que le gouvernement n’est pas au courant de ce qui se passe sur le terrain. Comprend-il l’entreprise ?» Quoiqu’il en soit, contrairement à la polémique provoquée par le supposé exil fiscal de Bernard Arnault en Belgique, pas question un seul instant pour Samuel Cette d’envisager de quitter la France : «Nous chérissons notre pays et n’avons pas envie de nous casser ! Notre entreprise est en France, nous sommes imposés en France, notre écosystème est en France et c’est ici que ça va se passer. Nous avons des atouts énormes, nous sommes là et allons faire entendre notre voix. Les leçons, ça suffit !»

 Thomas Simonian et Claire Manaud

L’œil de notre chroniqueur éco

Patrick Aubin conteste le rôle du politique

«Nos gouvernants sont des guignols de l’économie qui ne savent plus où ils vont. A chaque heure, ils se contredisent eux-mêmes. La situation est déjà difficile, pourtant ils arrivent à la rendre encore plus difficile. Ils jouent le social contre le travail… Or, quand il n’y a plus de travail, nous ne pouvons plus financer le social. Concernant la question des 35 heures, on devrait permettre à l’ensemble des branches d’activités de dialoguer sur le temps de travail. Ce n’est certainement pas au politique de donner le temps de travail de tout le monde.»

 

Le SYNHORCAT réagit aux positions du gouvernement

William Bardin, président régional du syndicat national des hôteliers, restaurateurs, cafetiers et traiteurs, ne cache pas son inquiétude concernant la hausse envisagée de la TVA : «Je pense que cette décision aura de lourds impacts, à savoir :

-          Baisse du prix du capital des fonds de commerce de l’hôtellerie restauration

-          1/3 des effectifs des salariés remis sur le marché de l’emploi, immédiatement (hausse du chômage)

-          30% de faillites dans les 6 mois

Je déplore, que les accords durement négociés sous l’ancien gouvernement, soient balayés ainsi d’une pichenette. De plus, il faut souligner que les représentants du patronat, avaient fait des efforts considérables dans l’intérêt de nos salariés. Tout est remis en question par le nouveau gouvernement. Sommes-nous dans le même pays ? Ces agissements sont incompréhensibles et peu respectueux des Français. Bravo à ces messieurs du gouvernement, qui sont censés avoir fait de grandes études !»



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