La Vérité si je mens 4 ?

Toulouse, future capitale du cinéma ? C’est en tout cas ce que souhaite Bruno Granja, un architecte passionné du 7e art, qui a imaginé un projet fou sur l’ancienne base militaire de Francazal : implanter un pôle de compétitivité autour du cinéma. Studios, parc à thème, salle de projection, lieux de formation… Un projet vaste, soutenu par les géants américains Raleigh. Mais le plus grand flou règne autour de l’avancée du dossier. Et les questionnements fusent de toute part.

Le projet est-il viable économiquement ? Possible techniquement ? Pourquoi le dossier n’est-il toujours pas déposé à la préfecture, alors que la fin du délai approche (30 septembre) ? Les projets concurrents sont-ils sérieux ? Et enfin, pourquoi Bruno Granja reste silencieux sur toutes ces interrogations, qui font les choux gras de la presse et des détracteurs du projet ?

Les différents acteurs et observateurs de l’affaire vont tenter de répondre à ces questions.

 

L’avocat de Bruno Granja, Me Jacques Lavergne, se veut rassurant. «Les studios Raleigh sont les meilleurs professionnels du monde, et ils ont accepté de piloter le projet. Ça devrait mettre fin aux questions» lance-t-il. «Du point de vue économique, ça tient la route, car les Américains ne sont pas des rêveurs», poursuit l’avocat. Quant au dossier, «on n’a aucun intérêt à le déposer en avance, il pourrait y avoir des fuites et donc le risque d’améliorer un projet concurrent». Ces arguments sont-ils suffisants pour dissiper les doutes ?

 

L’éclairage des futurs partenaires

 

Certains partenaires du projet restent perplexes. C’est le cas de l’ESAV, l’école supérieure d’audiovisuel toulousaine. Mickael Moore et Britt Penrod, respectivement président et vice-président de Raleigh, sont venus à deux reprises visiter l’école. L’occasion de se mettre d’accord sur une future collaboration. «On aurait à notre disposition un plateau et des équipements spécifiques pour nos élèves. En échange, on leur fournirait des stagiaires et on assurerait des formations au personnel.» explique Jean-Louis Duffour, directeur de l’ESAV. Mais tout cela «reste oral», rien n’est officiellement confirmé. «Si le projet se fait, on fera partie de l’aventure. Mais aujourd’hui, on ne sait pas du tout s’il sera vraiment réalisé.» déplore-t-il. Deux grandes questions demeurent. Le tour de table financier est-il fini ? Et Bruno Granja sera-t-il capable de faire tourner les studios par la suite ?

 

Il est à préciser que l’entreprise Raleigh «était à la base dans l’immobilier, et ils ont gardé cette culture» soulève le directeur de l’ESAV. Ce qui signifie que l’entreprise américaine se contentera de fournir les infrastructures, et la société d’exploitation, créée par Bruno Granja, les fera fonctionner, c’est-à-dire, «trouver les films et les producteurs qui viendront y travailler» explique Jean-Louis Duffour. En somme, les Américains n’ont rien à perdre dans cette affaire. En cas d’échec, ils pourraient revendre et réaliser ainsi une fructueuse opération immobilière. Sous cet angle, il paraît alors moins étonnant qu’une entreprise de cette ampleur fasse partie du projet.

 

Avis divergents

 

Mais tout le monde ne partage pas cette analyse. Pour Christine Barthes, directrice de l’ECA Toulouse, l’Ecole du Cinéma d’Animation, «les studios Raleigh et Bruno Granja ont convenu d’un partenariat intelligent car quand on investit autant d’argent, on a intérêt à assurer un retour sur investissement.» Si le projet voit le jour, l’ECA fera partie intégrante du site, et coopérera au même titre que l’ESAV avec le nouveau pôle. La directrice se montre confiante : «Bruno Granja a les épaules solides et il est bien entouré. Il n’y a aucune raison pour que cela ne marche pas».

 

Pour Midifilm, association qui promeut le cinéma en Midi-Pyrénées, c’est un peu la même chanson. Forte de ses 200 adhérents et techniciens du cinéma, l’association a rapidement été contactée par Bruno Granja. D’abord étonné par l’immensité du projet, Christophe Penchenat, vice-président de Midifilm, croit aujourd’hui en son aboutissement. «Après nous être renseignés, nous nous sommes aperçus qu’il s’agissait d’un projet d’une grande pertinence, qui résultait d’une démarche sérieuse en collaboration avec les grands du monde du cinéma.» se réjouit-il. Une conviction d’autant plus affirmée que Midifilm a rencontré les dirigeants de Raleigh il y a quelques mois, pour dresser un bilan des compétences de l’association.

 

Un projet «hors du commun»

 

Si les partenaires sont nombreux, l’ampleur économique du projet reste discutable. En France, le marché de l’industrie cinématographique n’est pas rentable. Pour preuve, aucun studio ne parvient à trouver l’équilibre.  «Attirés par les conditions fiscales plus avantageuses, plus des deux tiers des gros tournages de films français se sont délocalisés au premier semestre 2012, principalement en Europe» souligne Jean-Marie Belin, membre de CESE (le Conseil économique, social et environnemental).

 

Si bien que chaque année, une dizaine de films seulement est tournée en studio, pour 32 plateaux de tournage répartis sur l’ensemble de l’Hexagone. Bruno Granja souhaitait au départ en implanter 16 sur le seul site de Francazal. Un chiffre démesuré, voire «hors du commun», selon Thierry de Segonzac, président de la Ficam (Fédération des industries du cinéma, de l’audiovisuel et du multimédia). «M. Granja est trop éloigné des réalités de notre métier.» avance-t-il. «Implanter un tel projet, qui représenterait 50% du marché français, et ce à l’échelle régionale, relève de l’impossible.»

 

D’après lui, la volonté  de l’architecte cugnalais de faire tourner les studios 24h sur 24 pour maximiser la rentabilité du projet est même risible. «Bruno Granja confond industrie automobile et industrie cinématographique.» blâme-t-il. «Je regrette que les collectivités n’aient pas contacté la Ficam, qui se serait volontiers livrée à une expertise. » Un regret que partage Jean-Marie Belin du CESE : «Il est étonnant qu’aucun responsable d’aucune collectivité ou institution régionale n’ait interrogé, les spécialistes parisiens ou européens de ce secteur.»

 

Saturation du marché français

 

Des arguments qui ne semblent pas entamer la confiance de la directrice de l’ECA, Christine Barthes. L’exemple des autres studios français non rentables, comme ceux de Luc Besson, ne la déstabilise pas. En effet, la «Cité du cinéma» implantée en Seine-Saint-Denis est loin de combler les attentes du célèbre réalisateur français. D’après elle, «ce qui arrive au studio de Luc Besson est difficile. Mais chaque chef d’entreprise a son potentiel, ce sont deux personnes différentes.» En effet, l’un est un professionnel du cinéma, l’autre pas. Mais «Monsieur Michelin n’a jamais fabriqué de pneus que je sache !» ironise-t-elle, en guise de réponse. Ceci étant dit, les studios de Luc Besson créent déjà une offre excédentaire par rapport aux besoins du cinéma français. Et selon le président des Césars, Alain Terzian, ces infrastructures doivent être prioritaires au regard de leur viabilité économique. Un point de vue contestable car le jeu de la concurrence est impitoyable et favorisera la meilleure installation.

 

Midi-Pyrénées, une terre hostile

 

D’autres problématiques, cette fois inhérentes à la région, ajoutent leur grain de sable aux rouages du projet. La géographie par exemple. L’éternelle absence de ligne TGV entre Paris et Toulouse pourrait entacher les motivations de certains producteurs. «Il est très compliqué de faire l’aller-retour en train dans la journée entre Toulouse et la capitale, et les grands patrons américains n’aiment pas prendre l’avion.» explique le président de la Ficam, Thierry de Segonzac.

 

En outre, Midi-Pyrénées n’est pas le berceau du cinéma, l’industrie aéronautique monopolisant la culture régionale. Autre difficulté : la superficie de la région. «Midi-Pyrénées est une grande région. Certains professionnels du cinéma sont même incapables d’en définir les frontières.» explique Christophe Penchenat, le vice-président de Midifilm. Le «syndrome du technicien de province», parfois dévalorisé face à son homologue parisien, pourrait aussi refroidir les ardeurs de certains professionnels du cinéma à Paris. Pourtant, d’après Christophe Penchenat, «toutes ces problématiques sont moins prononcées qu’il y a dix ans. Aujourd’hui, de plus en plus de réalisateurs s’exportent en régions, et collaborent avec des techniciens de province.» analyse-t-il. Et l’initiative de Bruno Granja à Francazal pourrait, selon lui, «tout entériner».

 

La concurrence pourrait également mettre un frein aux envies hollywoodiennes de l’architecte. Depuis début juillet, la préfecture de la Haute-Garonne a lancé un appel d’offres pour la reprise de l’ancienne base militaire de Francazal, fixant l’échéance au 30 septembre. Spécialisée dans l’industrie des loisirs, la jeune entreprise parisienne, Futura 21, a saisi l’occasion, en déposant son projet de complexe à vocation ludique, sportive et culturelle. Contacté par le journal, Franco Dimattia, le patron de la start-up, a souhaité rester discret sur le dossier, présenté en véritable concurrent des studios de cinéma. En effet, le complexe de Futura 21 tiendrait compte de la zone aéroportuaire actuellement basée à Francazal, contrairement au projet des studios, confronté à la nuisance sonore de l’aéroport. «Si Bruno Granja ne trouve pas de solution, il y aura un vrai problème.», explique Jean-Louis Duffour, de l’ESAV. Insonoriser les studios ou organiser des rotations, la solution se révèle ardue, mais cela ne semble pas inquiéter les studios Raleigh. «A Hollywood, il y a des studios partout, même à côté des aéroports, et ça ne leur pose pas de problèmes.» assure Me Jacques Lavergne, avocat de M. Granja.

 

Silence de Granja : suspens ou intox ?

Ces derniers temps, Bruno Granja se fait particulièrement discret. Face à toutes les élucubrations prononcées sur son projet, il se terre dans un silence qui le dessert. «Je l’ai incité à avoir une politique de communication plus cohérente, plutôt que de laisser dire n’importe quoi. Mais je n’ai pas été entendu.» déclare son avocat.

Même ceux qui ont eu l’occasion de l’interroger sur la viabilité de son projet n’ont pas été convaincus par ses réponses. C’est le cas de Thierry de Segonzac, qui a rencontré le porteur du projet pour la première fois lors du dernier festival de Cannes. «Je lui ai posé des questions concrètes, Bruno Granja n’avait pas de réponses.» explique le président de la Ficam. Même son de cloche pour Jean-Marie Belin, du CESE. «Pendant la première quinzaine de juillet, le porteur du projet ne parlait plus de 25 hectares, mais de 5, plus de 16 plateaux, mais de deux ou trois, plus de 5000 emplois directs et 5000 indirects, mais de 500 en tout.» souligne-t-il. Un manque de précision qui lui donne l’impression que l’architecte «cherche à berner toute une région avec un dossier fallacieux et trompeur

Contacté par téléphone, Bruno Granja nous a précisé qu’il ne souhaitait pas communiquer avant le dépôt du dossier à la préfecture. Mais il affirme que celui-ci «est prêt et il sera déposé avant le 30 septembre.»



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