La déraison du monde

Plus que jamais au moment où les événements bouleversent le quotidien de chaque citoyen du monde, l’impression partagée est celle, à la fois, d’une nouvelle “fin de l’Histoire” mais aussi le début d’une autre ; comme si chacun redevenait lecteur de “L’Émile” de Jean-Jacques Rousseau : «Homme ne cherche plus l’auteur du mal : cet auteur c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre te vient de toi». En effet, de Fukushima à Benghazi, du Japon à la Libye, du nucléaire civil à l’offensive “franco-Onusienne” sur les bords de la Méditerranée, il est rare que le cours des événements fasse autant écho à une théorie, celle de «l’Encyclopédie des nuisances» prenant acte d’une humanité dévastée par la raison instrumentale, par l’intoxication idéologique des uns et l’utopie néotechnologique des autres.

 
Comme le souligne Jean-Pierre Dupuy «la tragédie japonaise rassemble trois types de cataclysmes habituellement distingués. elle est à la fois catastrophe naturelle, industrielle, technologique et morale : le tsunami, Tchernobyl et Hiroshima». Comme si le moment était venu de relire Hannah Arendt et Günther Andres qui pointaient ce scandale qu’un mal immense peut être causé par une absence totale de malignité, Jean-Jacques Rousseau et Voltaire après le tremblement de terre de Lisbonne (en 1755), Jean-Pierre Dupuy et son «catastrophisme éclairé» pour mieux comprendre comment cette catastrophe fait vaciller toute «l’idéologie du progrès», pour mieux penser la déraison du monde, pour penser à la fois Fukushima et Benghazi, deux événements qui ont absolument occulté des élections cantonales où l’UMP absente, le PS offensif et le FN en embuscade ont créé l’ambiance d’une drôle de campagne !
Autre pan d’une actualité rarement aussi dense et pathétique (le nuage radioactif nippon est d’ailleurs d’ores et déjà annoncé pour mercredi ou jeudi prochain au-dessus de la France) l’intervention internationale en Libye, à la suite du vote de la résolution 1973 des Nations-Unies après un activisme et un volontarisme sarkoziens culminant lors du sommet de Paris du 19 mars : il n’y a pas de mandat pour une intervention au sol ; tout ne peut être réglé par une intervention militaire, volonté de traduire le colonel Khadafi devant la Cour Pénale Internationale, souci de prendre bien en compte la sensibilité des opinions arabes. Pour Alain Minc qui salue l’opération conduite : «la dernière fois que la France et le Royaume-Uni sont intervenus dans cette région c’était l’expédition de Suez en 1956 pour défendre leurs intérêts. Là c’est pour défendre les principes». Pour Bernard-Henri Lévy initiateur surmédiatisé de la rencontre entre le Président Sarkozy et les représentants libyens de la contestation, c’est la réussite de la diplomatie d’extrême urgence, celle qui devrait voir la Libye débarrassée, dans les délais les plus brefs, «du gang de Néro illettrés qui ont fait main basse sur leur pays et l’ensanglantent, pour l’heure, impunément». Reste, sur le plan européen, à suivre la position de l’Allemagne ayant refusé d’approuver la résolution de l’ONU permettant l’usage de la force contre le régime du Colonel Khadafi : comment interpréter ce non-engagement ? Pour des raisons de politique intérieure ? À cause du pacifisme allemand ? Y aurait-il alors deux poids et deux mesures : d’un côté la «mondialisation heureuse» pour Deutschland A-G et ses salariés et de l’autre une «mondialisation dangereuse» gérée par les alliés et dont Berlin ne serait pas comptable.

Stéphane Baumont


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