Jean-Pierre Havrin ; Un « lapin de corridor » ?

Depuis quelques jours, il est très présent dans les médias avec son livre «Il a détruit la police de proximité»*. Jean-Pierre Havrin, ancien directeur départemental de la Sécurité publique à Toulouse, aujourd’hui maire adjoint PS en charge de la sécurité, y fustige la politique de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, qui l’avait démis de ses fonctions en 2003. Pour lui répondre aujourd’hui, deux hommes : Alain Dreuilhe, ex-directeur départemental des polices urbaines, de la police nationale et de la sécurité publique de 1990 à 1998 et Philippe Steens, Secrétaire général du syndicat indépendant de la police municipale. Interview.

 
Jean-Pierre Havrin, ancien patron de la police à Toulouse vient de sortir un livre intitulé “Il a détruit la police de proximité” en référence à Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur. L’avez-vous lu ?
Alain Dreuilhe : Non, mais comme il occupe les médias jour et nuit, et que je le con-nais depuis plus de trente ans, je sais ce qu’il a dans la tête.
Philippe Steens : Non ! Je l’ai vu à l’œuvre, ça me suffit, je n’ai pas besoin de lire son bouquin !

Comment qualifieriez-vous sa démarche ?
AD : C’est de la mystification, de l’esbroufe. M. Havrin a envie de prendre une revanche. Comme il a fait du syndicalisme et de la politique toute sa vie, et très peu de police de terrain, ses conceptions sont justement complètement inadaptées au terrain. Il se voit déjà ministre. Il veut transformer son échec cuisant en victoire pour démontrer que sa politique avait des résultats ; ce qui est faux. Lorsqu’il faisait partie de notre syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police, qui est apolitique, on s’est rendu compte que c’était une bulle creuse et on lui a demandé d’aller se rhabiller ! Monsieur Havrin était Pasqua quand il fallait l’être, Chevènement quand il fallait l’être… Quand Nicolas Sarkozy est descendu à Toulouse en 2003, il a pris le prétexte d’une émission de télévision au cours de laquelle Madame Guigou avait dénoncé des violences de la BAC, mais c’était en fait pour virer M. Havrin. Par contre, faire sauter mon collègue, comme cela a été fait, devant les télés, je tiens à dire que je n’ai pas été d’accord avec le procédé.
PS : Le gros souci de la gauche, c’est qu’au lieu de prendre exemple sur Manuel Valls, qui à Evry a une politique de sécurité exemplaire, on suit un M. Havrin qui a échoué au Ministère de l’Intérieur, qui a échoué comme Directeur départemental de la Sécurité Publique et comme maire adjoint.

 

Nicolas Sarkozy a tué une police de proximité

Partagez-vous son analyse sur la police de proximité ?
PS : Lorsque Nicolas Sarkozy est arrivé au ministère de l’Intérieur, la police de proximité était déjà morte ! A l’époque où Monsieur Havrin était conseiller du Ministre de l’Intérieur, on ne vivait pas dans une époque de lait et de miel. On a quand même vu la police nationale et la gendarmerie manifester en tenue avec armes ! Il ne faut pas avoir la mémoire courte, la situation était absolument catastrophique. Les fameux policiers de proximité, on ne les voyait plus passés 18h. Ils étaient tellement proches des gens qu’ils n’avaient plus de rôle répressif, c’était plus des animateurs sociaux qu’autre chose. Nicolas Sarkozy a pallié au plus pressé, il a éteint l’incendie. Il faut arrêter de faire croire que les méthodes de M. Havrin fonctionnaient. Ce n’est pas vrai du tout.
AD : Nicolas Sarkozy a tué une police de proximité. Le concept était bon mais très mal appliqué parce que fait par des gens qui n’étaient pas de vrais professionnels. M. Havrin est ce que nous appelons dans notre jargon, un lapin de corridor. Cette expression désigne des gens au ministère qui font de la police en laboratoire et qui, dès qu’ils entendent un bruit, comme ils n’ont rien à faire, passent la tête dans le couloir. Comme le lapin qui sort la tête du terrier. (rires)

Toujours selon Jean-Pierre Havrin, la police de proximité n’a pas eu le temps de faire ses preuves à Toulouse. Qu’en pensez-vous ?
AD : C’est faux ! Il faut quand même savoir que cette police de proximité dont il revendique la paternité, a été créée à Toulouse en 1970. Quand je suis arrivé en 1990, elle s’essoufflait, alors je lui ai donné du sang frais : les îlotiers n’oubliaient pas qu’ils étaient d’abord des policiers, des agents de renseignements, qui observaient. Ils étaient aussi des régulateurs sociaux mais faisaient des procédures. Après, du temps de M. Havrin et contrairement à ce qu’il dit, les policiers avaient comme consigne d’être aimables avec les gens, mais surtout de ne pas prendre les plaintes parce qu’il avait senti que les faits constatés étaient en hausse. Cela dit, ils ont augmenté quand même ! La police toulousaine avait alors le bonnet d’âne de la police française. On a reproché à M. Havrin des choses qui étaient chiffrées : Toulouse qui était 2ème en 1994 concernant le taux d’élucidation des affaires, est passée 46ème en 2002. Même chose pour les faits constatés : Toulouse était première en 1994 et 35ème en 2002.
PS : Il faut quand même pas pousser ! On juge l’arbre à ses fruits. La gauche plurielle dont faisait partie M. Havrin était au pouvoir de 1997 à 2002 si mes souvenirs sont bons. Si en cinq ans, on n’est pas capable d’obtenir de vrais résultats, il faut changer de méthode. La police de proximité, ce n’est pas comme le dit M. Havrin, mettre des policiers où on veut en voir, mais là où on en a besoin. Et il fait exactement l’inverse par idéologie.

 

Des réseaux toujours pas démantelés

A-t-on depuis, redressé la barre à Toulouse ?
AD : Même après huit ans, on a du mal à récupérer ce que les truands ont réussi à faire : des réseaux dormants dans les banlieues qui ne sont toujours pas démantelés parce qu’on ne les traquait pas. On ne faisait que du toque-manettes. En revanche, les directeurs qui se sont succédé (Jean-Paul Brèque et Jean-André Graviassy, ndlr) ont été compétents et celui qui vient d’arriver, Lucien Pourailly a la carrure pour résoudre ces difficultés.

Quelle est la situation de la police municipale aujourd’hui à Toulouse ?
PS : Elle est vraiment très mauvaise. Il y a très peu de fonctionnaires sur la voie publique, alors que c’est le rôle de la police municipale. Avec l’Office de la Tranquillité – vous remarquerez d’ailleurs qu’on ne parle pas de sécurité publique – les policiers municipaux sont mobilisés sur des tas de missions annexes : les cadavres de vélos attachés à du mobilier urbain alors que c’est du ressort des services techniques, ou les gens un peu dérangés qui relèvent davantage des services sociaux, etc.

De plus, la police municipale est tout à fait en mesure de travailler la nuit. C’est à ce moment-là que les policiers nationaux ont besoin de plus de soutien.
AD : En effet, les policiers municipaux devraient travailler la nuit. Et puis, il n’y a pas de synergie entre la police nationale et municipale. C’est pourtant ce qu’il faudrait.

La mairie de Toulouse a souhaité un débat sur la vidéosurveillance. Quelle est votre position là-dessus ?
AD : Le groupe hétérogène actuellement en place au sein de la mairie de Toulouse, – PS, Verts, Altermondialistes, communistes – ne peut pas s’entendre sur ce sujet. Une sécurité accrue commence en partie par la vidéosurveillance. Ce n’est pas la panacée mais c’est très efficace.

Angélisme socialiste

Quid de l’Office de la Tranquillité, des Chuteurs ?
AD : Tout ce que M. Havrin met en place, il l’a copié, comme cette “idée” des Chuteurs qu’il a vus en Suisse. Et je peux vous dire que l’Hôtel de police de Toulouse ne trai-te pas en priorité les appels qui proviennent de l’Office de la Tranquillité, dont l’efficacité est nulle. Pour enlever des encombrants, on n’a pas besoin d’un Office de la Tranquillité ! Au lieu de parler de tranquillité, il vaudrait mieux parler de sécurité. Et la première chose que ce monsieur met en place est de supprimer la police municipale la nuit, dans le but d’éviter un conflit syndical avec ses personnels qu’il ne saurait de toute manière pas gérer. Or les contrats de sécurité, depuis la nouvelle loi, donnent aux maires des pouvoirs autres que la tranquillité et la sécurité publique qu’ils devraient exercer. Mais pouvoir de sécurité et angélisme socialiste, ne vont pas ensemble. On ne s’intéresse pas du tout à la sécurité mais au sentiment d’insécurité : de la frime avec des médiateurs qui serrent des mains, sont gentils mais totalement inefficaces.
PS : Comme j’ai pu le voir sur Internet, Havrin, c’est le Domenech de la police ! Cet Office, c’est de la fumisterie ! C’est un outil politicien qui sert à faire du vent, de l’électoralisme mais ce n’est pas, tel qu’il est employé actuellement en tout cas, un outil de sécurité publique. Or la police municipale, contrairement à ce que dit M. Cohen, a en charge la sécurité publique. C’est dans la loi et cela ne date pas de Sarkozy mais de la révolution française. Ce n’est pas en faisant venir des gentils médiateurs, que cela va résoudre le problème. Il faut dans ce cas-là mettre un PV voire saisir l’objet de la contravention. S’il n’y a pas de sanction derrière, ça ne peut pas marcher. Quand il était au ministère de l’Intérieur, M. Havrin a inventé les adjoints de sécurité : il a armé des emplois jeunes. Ces gamins au bout de deux mois de formation, se sont retrouvés sur la voie publique avec une arme, sous contrat pendant cinq ans. Il a précarisé la police en fait. Aberrant.

 

Du renseignement

Alain Dreuilhe, quelle est selon vous, la recette d’une bonne police ?
AD : Il ne faut pas abandonner la police de proximité et faire le lien entre la sécurité d’un côté et la prévention de l’autre. Les Uteq, c’était bien mais elles ne rapprochaient pas les populations. Ce qui marchait très bien, c’était les îlotiers : ils étaient sportifs et n’avaient pas peur d’aller au contact avec les jeunes. On était d’abord des flics et pas des assistantes sociales, on ne les maternait pas ! A l’époque, il y avait 300 voitures brûlées par an et on trouvait que c’était beaucoup. Aujourd’hui il y en a 2 000 ! Il faut du renseignement pour s’occuper des intégristes fondamentalistes, pénétrer les réseaux tels que ceux de Marseille qui fait l’actualité en ce moment, et démanteler ces trafics de drogue qui rapportent beaucoup d’argent. Et ne pas hésiter à reconduire à la frontière.

Philippe Steens, vous demandez à M. Havrin un débat contradictoire…
PS : Oui. Monsieur Havrin fait le beau dans tous les médias. J’aimerais bien le titiller un peu. Il essaie de faire croire en gros que le maire n’est pas responsable de la sécurité à Toulouse. Il y a un vieux réflexe corporatiste là-dedans mais c’est faux. Des élus qui veulent faire croire que si ça ne va pas, c’est la faute du vilain gouvernement, de l’Etat qui ne met pas les moyens, alors qu’eux-mêmes font tout pour saboter le système, ça suffit.

Propos recueillis
par Claire Manaud

(Editions Jean-Claude Gawsewitch)


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