Jean-Louis Bruguière ; Sarkozy, “ le meilleur choix pour la France ”

Invité de l’ADEC-NS pour un dîner-débat sur le thème : «La menace terroriste en Europe en 2010 : mythe ou réalité?», Jean-Louis Bruguière était de passage à Toulouse la semaine dernière. L’ancien juge spécialisé dans la lutte anti-terroriste revient sur les menaces qui pèsent actuellement sur la France, tout en nous livrant ses impressions sur la catastrophe de l’usine AZF. Et dans ce contexte de crise, celui qui a été également candidat UMP aux dernières législatives, réitère son soutien plein et entier au Président
de la République. Interview.

 
Monsieur le Juge, en novembre 2009, vous avez écrit un livre intitulé “Ce que je n’ai pas pu dire” (Ed. Robert Laffont). Vous sentez-vous plus libre aujourd’hui qu’hier de faire des révélations sur la menace terroriste actuelle ?
Oui et non. Je me suis toujours assez facilement exprimé même lorsque j’étais en fonction, sans pour autant bien sûr dévoiler des informations sensibles. Aujourd’hui n’étant plus magistrat, je suis encore plus libre de m’exprimer.

Se dirige-t-on selon vous vers un rabaissement ou au contraire un relèvement du niveau d’alerte ?
Il n’y a aucune raison objective aujourd’hui pour que la menace diminue. Ce qu’il est important de savoir, c’est qu’elle a toujours été élevée mais la perception qu’en avait l’opinion publique était beaucoup plus faible car il n’y avait pas de raison qu’elle se rende compte de ce niveau de menace.

L’opération militaire franco mauritanienne fin juillet en territoire malien contre des unités de l’Aqmi et les déclarations du Président Sarkozy suite à l’assassinat de Michel Germaneau ont attisé les tensions ?
Oui, c’est évident. La logorrhée anti-française a repris de plus belle mais elle existait déjà. Nous voyions cette violence sur des sites spécialisés depuis longtemps. Nous sommes dans une configuration qui est celle d’une organisation terroriste : l’Aqmi, (al-Qaida au Maghreb islamique). Basée en Algérie, elle a des unités combattantes, des katibas, qui opèrent dans la région désertique et sanctuarisée du Sahel. Ce sont des groupes de 400 à 500 personnes constitués de Mauritaniens, d’Algériens, de Maliens, de Nigériens, et probablement de Nigérians. En Mauritanie surtout, ses structures sont très combattantes, très actives. C’est une organisation très militarisée, très motivée, avec des chefs comme Abou Zied, dont on parle beaucoup en ce moment. C’est l’un des responsables de la katiba sud et qui a pour objectif de valoriser ses finances par la prise d’otages et la demande de rançons, et par une “sécurisation“ du narco trafic, à savoir de cocaïne en provenance d’Amérique Latine. Cependant, l’objectif ultime et le plus symbolique de l’Aqmi n’est pas tellement d’enlever des ressortissants mais bien de commettre un attentat en France.

 

La communication est importante

Que répondez-vous à ceux qui parlent de manipulation…
On ne peut évidemment pas prédire un attentat mais les informations qui sont recueillies, recoupées par des sources humaines et techniques, venant de services étrangers, nous font dire que la menace est très élevée. Sachant cela, on ne peut statistiquement pas exclure la survenance d’un attentat. Et la mobilisation doit être à la hauteur de cette menace. Il ne s’agit pas de faire peur mais de sensibiliser la population. Il est important que l’on communique pour que nos concitoyens soient aussi des acteurs de la sécurité.

Il a récemment été question d’une femme kamikaze. Sait-on quel genre de menaces pèse plus particulièrement sur la France ? Se font-elles plus précises au fur et à mesure que les jours passent ?

N’étant pas informé de cela, je ne peux rien vous en dire. Mais il est évident aussi que nos services recueillent au quotidien des informations opérationnelles que nous ne pouvons dévoiler. Je vous rappelle que nous sommes dans le domaine du renseignement.

Combien ces individus à même de commettre un attentat, seraient-ils aujourd’hui en France ?
C’est très difficile à dire. On ne peut pas les quantifier. Ceux qui sont réellement engagés dans l’action, sont peu nombreux mais il y des franges qui sont susceptibles de le devenir ou d’apporter simplement une aide logistique. C’est tout le phénomène de la radicalisation et du recrutement.

S’il s’agit d’un attentat biochimique, serons-nous préparés à y faire face ?
Grâce au plan Biotox notamment (un des volets spécialisés du plan Vigipirate en France, ndlr), la France est très organisée pour préparer des scénarii, de nature à pouvoir faire face à une menace chimique, biologique ou radiologique. Régulièrement des simulations sont effectuées de façon à pouvoir tester l’efficacité des dispositifs.

 


AZF : je ne serais pas surpris que cela ne soit pas accidentel

A chaque attentat, ce sont les capitales européennes qui sont visées. Mais la province l’est-elle tout autant ?
Oui complètement. Paris étant un symbole, elle est bien évidemment visée. Mais souvenez-vous en 1995 : les réseaux y étaient assez peu implantés. Ils l’étaient en revanche à Lyon et à Lille. Nous avons aussi démantelé à Toulouse des structures de soutien logistique engagées dans des activités de contrefaçons pour des groupes liés au GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, ndlr). On a trouvé la même chose à Lille, à Marseille, à Nice, à Orléans, à Tours. Il n’y a pas une ville qui ne soit exclue. Elle ne constitue pas nécessairement une cible mais Toulouse est un très grand centre industriel, avec des cibles symboliques potentielles comme AZF, la SNPE.

Justement que penser de ce qui s’est passé le 21 septembre 2001 à Toulouse ?
Je ne connais pas fondamentalement le dossier… Mais je constate une chose : c’est que le tribunal lui-même est obligé de considérer qu’aucune preuve n’a été rapportée concernant l’accident industriel. Je crois qu’il y a eu une erreur grave de la part de la police judiciaire de Toulouse, du Parquet, d’avoir voulu à tout prix, à toute force, privilégier une piste, en en négligeant corrélativement une autre. Je ne serais pas surpris si aujourd’hui l’on considérait que c’est le résultat d’un fait qui n’est pas accidentel. Je ne parle pas d’un attentat terroriste mais d’une action criminelle, malveillante. Le contexte toulousain est très complexe avec des milieux autonomes très importants – Action Directe est née ici – des milieux criminels de type classique comme partout et des noyaux islamistes radicaux incontestables. Nous avons à une époque ouvert une enquête sur des structures directement impliquées dans l’emploi de Jihadistes en Irak à partir de Toulouse.

Pensez-vous qu’un ordre supérieur a pu être donné pour que l’on favorise la thèse de l’accident ?
Après 2001, j’ai cru comprendre qu’on ne voulait surtout pas que l’on puisse considérer les choses autrement. Qu’il en soit ainsi de la part des politiques, c’est une chose, mais ce qui me paraît beaucoup plus grave, c’est que les services techniques, la police judiciaire et la justice sans obéir formellement à des ordres, ferment des portes. Et manifestement encore une fois, il semble que beaucoup de choses aient été négligées en terme d’enquête.

 

Les déclarations de certains leaders de gauche m’ont inquiété

Dans une ville comme Toulouse, la surveillance est-elle maximale comme elle peut l’être à Paris ?
Comme je vous le disais, une ville comme Toulouse, en raison de son positionnement industriel, de sa place internationale, fait l’objet d’une surveillance tout à fait précise et active.

En 2008, vous avez été nommé représentant de l’Europe aux Etats-Unis pour lutter contre le financement du terrorisme. L’Europe est-elle bien armée pour faire face ? Ou manque-t-elle de coordination entre ses différents Etats-membres ?
Oui et non. Oui en ce sens que la coopération en matière de renseignement est très bonne. Aujourd’hui l’ensemble des services européens est mobilisé sur ces menaces. Sur le plan judiciaire, c’est en revanche moins brillant parce que chaque pays a sa propre législation. La coordination est beaucoup plus complexe, les problèmes politiques sont plus forts. Par conséquent, je pense que l’on peut mieux faire.

De quelle manière ?
Il faudrait mieux harmoniser les pratiques, faire en sorte que les acteurs de la lutte aient la volonté plus résolue de considérer ce phénomène comme non pas purement national mais européen. Il n’y a pas aujourd’hui de mobilisation même au niveau judiciaire, légal. J’ai connu des collègues très mobilisés au moment d’Action Directe, des Brigades Rouges… A l’époque, l’Allemagne, l’Italie, étaient au cœur de la menace ; ces pays ont d’ailleurs payé un tribut très lourd. Aujourd’hui, hormis à Londres et à Madrid, cette perception de la menace n’existe pas ailleurs. Non seulement il y a une baisse de la vigilance mais également de sensibilité des priorités. Le fameux curseur entre sécurité et liberté penche de nos jours beaucoup plus du côté des libertés. On voit bien qu’il y a des perceptions politiques très différenciées entre les libéraux, très focalisés sur la protection des droits humains et des libertés civiles – c’est le cas en Allemagne, en Grande-Bretagne et dans les pays du nord – et des pays comme la France qui veulent mettre le curseur au bon endroit parce que la sécurité est une des libertés premières et les puissances publiques ont un devoir de protection du citoyen.

Sur un sujet aussi grave, ne pensez-vous pas que droite et gauche devraient s’entendre sur une démarche commune ?
Oui tout à fait. Les dernières déclarations de certains leaders de la gauche m’ont d’ailleurs inquiété. Jusqu’à présent, il y avait un consensus, un vrai pacte républicain en France, unique en son genre, qui consistait à être solidaires des politiques et des pratiques mises en œuvre par l’Etat dans la lutte contre le terrorisme.

 

Sarkozy, le courage de faire bouger les lignes

Vous évoquiez Action Directe dont on a récemment libéré les membres. Plus de trente après l’assassinat de Georges Besse, certains disent que l’organisation n’était pas responsable…
Je ne sais pas qui le dit mais j’en suis scandalisé ! Ayant instruit ce dossier, j’ai une certaine légitimité pour en parler ! Ces gens étaient délibérément et idéologiquement engagés dans un combat. C’est dans le cadre de cette stratégie qu’ils ont commis cet assassinat pour lequel ils ont été condamnés ! Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui de contestation possible, même judiciaire. Je n’ai pas le sentiment que ni les uns ni les autres, en particulier Jean-Marc Rouillan, aient regretté quoi que ce soit de ce passé et de ces exécutions. Ce sont des gens qui pour moi, sont toujours potentiellement dangereux.

En 2007, vous avez soutenu Nicolas Sarkozy. Pour quelles raisons ?
Nous sommes dans un pays libre. A chacun ses convictions politiques. J’ai toujours considéré qu’il était le meilleur choix pour la France, qu’il incarnait la meilleure politique, le courage de faire bouger les lignes, de projeter la France dans le 21ème siècle. On voit à quel point c’est difficile sur des projets de réforme durs, comme les retraites. Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut faire cette réforme mais une fois faite, tout le monde est dans la rue ! Je suis souvent à l’étranger, où nous Français, sommes perçus comme des martiens ! Vu des Etats-Unis, la France est le pays où l’on est tout le temps en grève. Ils exagèrent mais il est vrai que, alors que l’ensemble de la planète, confronté aux crises, à la globalisation, travaille pour essayer de remonter la pente, nous avons une vision très égocentrique des choses, en ne prenant pas en compte un certain nombre de réalités.

Vous le soutiendriez encore aujourd’hui ?
Evidemment ! Vous ne pensez tout de même pas que je vais soutenir le parti socialiste !

Propos recueillis
par Claire Manaud
et André Gallego


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