Jean Jaurès et l’espace du rêve

Plus que jamais la contestation de la réforme des retraites et l’antisarkozysme ardent qui l’accompagne comme pour la renforcer sur le front de la rue, syndical et sondocratique ne semblent pas stoppés par les vacances scolaires de la Toussaint dont le gouvernement et le Président espèrent une accalmie du côté de l’agitation lycéenne qui suscite polémique : pour le sociologue Michel Fize «la jeunesse manifeste parce qu’elle a peur, peur du présent, peur de l’avenir et, à regarder le chômage et la précarité qui la frappent ou l’attendent, elle a bien raison d’avoir peur» ; pour le professeur de philosophie Raphaël Enthoven, «sous les visages poupons des adolescents réactionnaires se cachent de futurs vieillards qui, par crainte de l’avenir combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur liberté. «Un nouveau mai 1968 est possible !» exulte le vieux Besancenot. Il a tort. En matière de retraites, les jeunes d’aujourd’hui retiennent de Mai 1968 le retour final à l’Ancien Régime.»

 
Pour le sociologue Henri Vacquin «l’Élysée et le gouvernement se sont trompés de guerre ; ils ont mené la réforme des retraites de 2010 comme en 1993 ou en 2003 en oubliant un fait colossal : la crise de 2008.» Et de croire moins à une radicalisation du syndicalisme ou à une grève générale qu’«à des formes d’implosion sociétale». Et puisque personne ne maîtrise complètement la situation – ni du côté des gouvernés contestataires ni de celui des gouvernants contestés – les philosophes font leur entrée au cœur de la crise en faisant de la retraite, «l’agonie d’un mythe français» (Robert Redeker) et de la démocratie française un système politique qui doit, selon le philosophe Cynthia Fleury écrire un nouveau serment du Jeu de Paume (il faut réinventer la démocratie). Chacun aura d’ailleurs remarqué la surprise de l’étranger face à la contestation française : la France est, en effet, la seule nation européenne où l’âge légal du départ à la retraite est établi à 60 ans. Il est fixé à 65 ans dans 15 autres pays membres de l’Union et s’échelonne de 61 à 63 ans dans les onze pays restants. Ainsi tous les pays sont confrontés à l’allongement de la durée du travail, Chine comme Russie incluses. Faut-il dès lors s’interroger sur la retraite elle-même ou sur les modes de gouvernement et les types de légitimité ? Pour le philosophe Robert Redeker, on oublie que la retraite «est le temps du déclin, des maladies, des hospitalisations… Nos concitoyens la rêvent comme un paradis et la tiennent pour l’âge d’or de l’existence… Toute la vie, la retraite offre l’espoir d’une vie meilleure. Elle est le Graal dont le salariat est la quête… La retraite est perçue sous l’aspect de la récompense pour avoir accepté sans flancher toute une vie de “galères”… Elle est le mythe survivant aux deux désenchantements majeurs des derniers siècles : le paradis transcendant, post mortem, promis par les religions en échange de la vertu et le paradis immanent promis par le marxisme». Pour Cynthia Fleury, il faut tenir compte de deux souverainetés, «la souveraineté positive qui renvoie au Parlement et au gouvernement et une souveraineté négative, c’est-à-dire la rue qui gouverne par son pouvoir de veto, son pouvoir de sanction». Et d’en appeler au «compromis démocratique». Mais ce dernier est-il durablement possible quand l’histoire montre que «la rue a parfois raison contre les urnes (ce n’est pas une question de droit mais de fait) et qu’une révision constitutionnelle d’envergure, nous conduisant aux lisières de la VIe République, n’empêche pas «l’insatisfaction querelleuse» dont nous entretenait Raymond Aron.
Crise qui perdure donc dans une situation économique mondiale bien curieuse : des taux d’intérêt jamais aussi bas (notamment à long terme), une inflation qui ne redémarre pas alors que la base monétaire mondiale a explosé depuis trois ans, la Chine est la… locomotive de l’économie mondiale, le pays le plus riche au monde (les USA) est en état de faillite virtuelle et n’en est sauvé que par les achats de bons du Trésor américain effectués par une Chine classée 99e au niveau mondial en termes de richesses par habitant ; quant à notre cher État-Providence national, il était en état de coma financier avancé (32 milliards d’euros de déficit pour le régime des retraites en 2010, 23 milliards pour le régime général de sécurité sociale). Oui il est temps de se souvenir du discours de Jean Jaurès à Albi : «Jeunes gens, la vie a extrêmement resserré l’espace du rêve devant vous.»

Stéphane Baumont


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