Jacques Hujac; « Le procès AZF est une mascarade »

Jacques Hujac ne mâche pas ses mots. Ce peintre toulousain d’adoption n’a pas été victime, mais a vécu la souffrance, le désarroi de ceux qui partageaient son quotidien, et dénonce aujourd’hui une pièce de théâtre destinée à amuser la France. Un témoignage en forme d’hommage à ceux qui étaient là ce 21 septembre, ces anonymes, ces gens des quartiers.

 
Il y a eu une explosion, la seule qu’il ait entendue depuis son domicile de La Roseraie. Face à un tel vacarme, Jacques lâche ses pinceaux et pense tout de suite que son balcon s’est effondré. S’ensuit le silence, pesant, telle une chape de plomb ayant recouvert la ville. Le téléphone coupé, la radio également, le chaos dans les rues. Et la rumeur se propage telle une traînée de poudre, l’usine AZF vient d’exploser. Le peintre se dirige alors vers l’atelier où il donne des cours, une annexe de la mairie de Croix de Pierre. L’endroit est détruit, «si bien que l’on ne peut même plus en ouvrir la porte. Le quartier semble avoir été bombardé» explique-t-il. Dans la cour de l’école voisine, les gens courent, pleurent, ils ont tout perdu et errent en quête de réconfort. Jean Diebold, maire du quartier est «désemparé, dépassé par les événements» poursuit Jacques, qui rencontre alors Christiane Fontanari, présidente du comité de quartier, à qui il propose ses services. L’idée d’imprimer des cartes postales de ses tableaux afin de récolter des fonds pour les enseignants de Croix de Pierre, est ainsi lancée. Loin de la médiatisation des autres actions bénévoles, la vente se fait de main en main, chacun transportant dans ses bagages un peu de cet élan. De Narbonne à Lille en passant par Le Havre la collecte s’organise. L’artiste est avant tout un homme, et n’oublie pas «l’exemple de cette femme qui a toujours mis la main à la pâte mais aussi à la poche pour arrondir cette collecte». Il n’oublie pas non plus Mme Serin, cette dame âgée à qui il donnait des cours. Il se souvient des «journées qu’elle passa seule dans le noir durant toute une année, ses fenêtres ayant été bouchées à la hâte avec de l’aggloméré». Il n’oublie pas non plus son amie adepte de la grasse matinée, mais qui ce matin-là eut la bonne idée d’être absente de son domicile. A 10h17 son toit s’est effondré sur sa chambre.

 


De la poudre aux yeux de la France

Alors quand aujourd’hui s’ouvre sur Toulouse le procès AZF, Jacques reste sceptique. Lui qui jadis allait «récolter fruits et légumes dans les champs aux alentours de l’usine ONIA (l’ancien nom d’AZF, ndlr)», se souvient de la campagne environnante. Un lieu où demain se dressera le Cancéropôle, son regret. Il y aurait vu «un parc culturel, un musée dédié à la catastrophe, un mémorial retraçant les faits, la souffrance». Il y aurait vu la tour de l’usine alors reconstruite, les photos des victimes, il aurait voulu que l’on se souvienne que «l’on n’est pas à l’abri d’autres catastrophes».

 


Il regrette que ce procès «ne serve à rien si ce n’est à amuser la France. Et tout ce temps et cet argent gaspillé, autant de poudre aux yeux permettant de ne pas parler d’autres problèmes tels que le coût de la vie». Cette mascarade de laquelle les gens veulent voir «jaillir un coupable», là où il ne voit que la fatalité. Il se met à la place de l’ancien directeur de l’usine, l’imagine en train de «balayer chaque parcelle à la recherche d’une poussière pouvant déclencher une explosion», et trouve cela ridicule. L’artiste n’est pas tendre avec cette France continuellement «à la recherche d’une tête de turc», et ne comprend pas cet acharnement. Il croit surtout que «cette condamnation ne rendra ni la vie, ni la vue, ni la faculté d’entendre à ceux qui ont été les victimes visibles de cette catastrophe» ajoute-t-il. Car si 31 en est le chiffre officiel, les années qui viennent ne feront à ses yeux que l’augmenter. Le temps qui passe ne chassera pas tous les nuages, et certainement pas celui de ce 21 septembre 2001, aux lueurs teintées d’orange. Pour toutes ces victimes et tous ces gens, anonymes, bénévoles, ces gens des quartiers qui ont hébergé leur voisin, Jacques Hujac demande un hommage. Car si en son for intérieur le procès d’AZF peut avoir une utilité, ce sera belle et bien celle-là.

Maxime Razès




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