En immersion avec un explorateur de lieux abandonnés

AVENTURE – Friches industrielles et maisons abandonnées sont le terrain de chasse des adeptes de l’exploration urbaine (Urbex). Cette pratique, illicite et parfois dangereuse, est une invitation au vagabondage poétique et respectueux. Le JT s’est mis dans les pas de Bio, l’un de ces amateurs toulousains de lieux oubliés.

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Au creux d’une grange sombre et (presque) cadenassée, une immense peinture rupestre du XXIe siècle orne un mur de briques défraîchi. Assis face à elle sur un mélange de paille, de torchis et probablement de fientes, Bio, explorateur urbain toulousain, contemple l’œuvre en silence. À l’abri de la pluie qui tambourine contre la tuile, c’est l’émerveillement, la joie résultant de l’imprévu. On oublie les ronces qui écorchent, le chien qui menace, l’escalier en bois qui craque à la limite de l’effondrement. On savoure l’humidité du pantalon détrempé par la marche dans la rosée et le ventre qui gargouille après une journée de vadrouille.

L’humanité a fait le tour du monde, mais au détour des chemins noirs, comme l’écrit Sylvain Tesson, les terras incognitas sont toujours à portée de main dans le flux et le reflux des activités humaines. Découvrir quelques-uns de ces lieux perdus et oubliés, c’est la promesse de l’Urbex, l’exploration urbaine. Accompagner Bio une journée dans le Sud-Ouest toulousain, c’est redécouvrir une géographie qu’on croyait maîtriser. Là, un manoir délabré près de l’hôpital de Purpan. Ici, une Toulousaine et son garage ouverts aux vents depuis que son occupant dort six pieds sous terre. Plus loin, une ferme nichée dans un bois qui, lentement, la digère, de squats en incendies.

Invisibles à nos regards concentrés sur le quotidien, ces lieux sèment des indices que l’observateur averti sait déceler : boite à lettres dégueulant de prospectus délavés par la pluie et cuits par le soleil, amoncellement de tuiles sur les toits, volets clos et rouillés, herbes hautes et folles sont autant de signes d’abandon.«Je regarde les dates de péremption dans les poubelles, je relève les compteurs d’eau, je laisse des mots demandant si la maison est en vente, explique Bio, 46 ans. Si on me répond, tant pis. Sinon, c’est que personne ne s’occupe de la maison et que je peux venir la visiter. » Cet amateur d’Urbex (contraction de urban exploration) chasse la friche depuis sa jeunesse en région parisienne. « Mes parents ne s’occupaient pas trop de moi. J’étais tout le temps dehors, sur les voies ferrées, dans les friches, les squats, avec les grapheurs », raconte-t-il. Chevillée au corps, sa passion occupe la majeure partie de son temps libre de commercial. Elle le fait parcourir le pays, l’Europe et le monde à la recherche de ces lieux interdits et difficiles d’accès.  

Dans sa petite voiture déglinguée, Bio entasse sac à appareil photo, trépied, systèmes d’éclairage et outils en tout genre destinés à entrer là où il ne devrait pas, mais jamais par effraction. « Ce que nous faisons est clairement illégal, reconnaît-il. C’est une histoire de morale. Moi, je ne casse pas une fenêtre si des gens ont fait l’effort de fermer un bâtiment. » Mais, il dévissera (et revissera) sans scrupule les protections ou installera sa propre poignée sur une porte dénudée pour passer l’obstacle. Respectant presque à la lettre l’adage  « ne laisser que l’empreinte de ses pas et ne prendre que des photos de son passage », Bio aime mettre en scène les lieux qu’il découvre en réagençant à son goût le mobilier. « Je leur donne une seconde vie, quelques instants », sourit celui qui s’autorise parfois à récupérer des plaques « attention à la tête » dans les usines en démolition.

Pourquoi faire de l’Urbex ? « Pour la magie de la lumière et le frisson du grenier où l’on trouve des trésors », s’exclame le photographe lyonnais Philippe Guilloud, initié par Bio il y a une dizaine d’années. Les deux compères s’échangent des photos qu’ils se refusent à publier sur les réseaux sociaux. « Les gens ne veulent plus faire l’effort de chercher. Ils s’échangent des adresses et les lieux se dégradent en six mois », s’agace le Toulousain qui garde encore en mémoire la splendeur du manoir de Purpan, avant qu’il ne se transforme en taudis à moitié calciné. Bio préfère garder ses coins pour lui. Pour les connaître, il faut se mettre dans ses pas : se convertir à l’usage de la marche arrière sur une nationale, s’enfoncer dans un petit chemin qu’on avait dépassé et « aller jusqu’au bout, pour voir ce qu’il y a ». Y trouver des pépites d’architecture et des friches industrielles que le délabrement remet à égalité. Y croiser des lapins, remonter des sentes et perdre la notion du temps dans des lieux où il s’est arrêté.



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