Imaginaire, l’histoire serait moins grave

Certes, le jeune protagoniste du “Chant d’Eutichiana” se nomme Benoît, mais il s’agit en réalité de la vie émouvante et difficile de Bernard Fayet, auteur de ce livre. A 55 ans, ce restaurateur s’accomplit pleinement dans son rôle de père mais quelques relents violents venus des tréfonds de son enfance le hantent encore et toujours. Alors, s’est fait ressentir un besoin irrépressible d’expliquer, d’extérioriser mais surtout de conjurer le sort qui a fait de son enfance un cauchemar.

 
Bernard Fayet, qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre, “Le chant d’Eutichiana”, qui somme toute est très personnel ?
Ce livre est mon histoire. Il retrace ma vie d’enfant et d’adolescent entre 10 et 20 ans. Un passage de mon existence sombre et tumultueux, où j’ai connu la faim, le froid, la haine et la violence. Un vrai cauchemar. J’ai vécu mes premières années chez mes parents nourriciers qui m’ont élevé dans un univers d’amour, de tendresse et d’affection. Ils étaient intègres et j’ai appris à leur côté l’honnêteté, la vérité, la franchise et la sincérité, des valeurs essentielles. Ils m’écoutaient, me respectaient, me considéraient comme leur propre enfant, un môme qui avait le droit de s’exprimer, le droit de vivre, tout simplement ! Mais un jour, mon père biologique est venu me récupérer et je me suis retrouvé chez lui, à travailler dans sa ferme. Dès cet instant, ma vie a basculé. Le mensonge, la tromperie, la violence, l’alcool, faisaient partie de son quotidien et donc du mien. Je tiens à dire que le comportement de mon père a été influencé par son vécu. S’il en est arrivé à un tel mal-être, c’est à la suite d’une vie difficile. Son environnement et ses relations y sont sûrement pour quelque chose.

Tout ce qui arrive à Benoît dans votre roman vous est donc vraiment arrivé ?
Benoît c’est moi, c’est ma vie. Par exemple, son problème de vue est le mien. D’aussi longtemps que je me souvienne, je crois avoir toujours eu une déficience visuelle. Sans trop savoir pourquoi, il m’arrive de ne plus distinguer les couleurs. Après de fortes émotions ou des angoisses, les couleurs disparaissent, je vois tout d’un coup la vie en noir et blanc. Il a fallu que je vive avec ce “handicap”. Heureusement, c’est assez bref, mais après cette “perte de couleurs”, j’ai des hallucinations et là, c’est plus difficile à gérer. Lorsque j’étais tout petit, mon père nourricier m’a laissé tomber en me jetant en l’air et ma tête a heurté la table de la cuisine. Je pense que mes symptômes résultent de cet accident. Rassurez-vous j’ai appris à vivre avec, et maintenant tout est rentré dans l’ordre, si je puis dire !

Ce sont toutes ces terribles épreuves qui vous ont amené à l’écriture ?
Oui. Après avoir vécu tout cela, j’avais besoin d’expliquer à mes enfants, je voulais qu’ils sachent d’où je viens, ce que j’avais vécu ! Besoin aussi d’évacuer tout ce que j’ai gardé en moi durant toute ma vie.

Dans la réalité, avez-vous vraiment eu le sentiment de perdre pied ?
Comme je vous l’ai dit, durant les années où j’ai vécu avec mes parents nourriciers, j’ai eu des bases solides : les vraies valeurs de la vie. Je vivais entouré d’amour, dans une maison coquette, un havre de paix, près d’amis sincères, dans un quartier paisible de Clermont-Ferrand. Que du bonheur ! A dix ans, quand mon père biologique m’a repris avec lui, la séparation a été extrêmement brutale. D’une vie citadine, je suis passé au monde rural, éloigné de tout et peuplé de gens que je ne connaissais pas. J’ai découvert une grand-mère méchante qui vivait dans un  autre siècle, des gens odieux qui ne m’aimaient pas. J’ai souvent été battu, insulté, humilié, traité comme un chien. Je m’en suis sorti grâce à l’éducation que j’avais reçue de ma famille nourricière mais aussi grâce à Eutichiana qui m’a aidé à surmonter toutes ses épreuves.

Venons-en justement à Eutichiana. Comment s’est faite cette rencontre ?
C’est par hasard que je l’ai rencontrée, lorsque le curé de la paroisse me l’a présentée en me disant qu’elle pourrait m’aider. Au début, j’ai trouvé cette proposition embarrassante. J’étais troublé mais tellement attiré, que j’ai fini par lui parler.

N’est-elle qu’imaginaire ou symbolise-t-elle une personne qui vous aurait aidé à surmonter ce que vous avez vécu ? Qu’a-t-elle représenté pour vous ?
Eutichiana n’est pas un symbole. Elle a vraiment existé… Mais pas à notre époque. C’était une sainte sous le règne du pape Benoît XIV. Elle est aujourd’hui placée dans une image cire, sous le maître-autel de l’église de Sermentizon, un petit village du Livradois-Forez, près de Courpière. Elle a été tellement importante pour moi que j’ai donné son nom à mon livre. Etant seul dans cette ferme, je n’avais personne à qui confier mon désarroi. Je m’étais isolé dans le silence et la solitude. J’avais le sentiment d’être séquestré, abandonné, délaissé ! Sainte Eutichiana fut pour moi une confidente qui dans mes moments les plus tristes, a tenté de me montrer le chemin. Elle a su m’apaiser. J’ai trouvé en elle la force de m’en sortir. Me confier à elle était toujours un moment privilégié. Elle a su m’envelopper dans un monde imaginaire pour me protéger. A ses côtés, je fuyais mon quotidien pour échapper au travail de la ferme ainsi qu’à la méchanceté de ma grand-mère. Un enfant malheureux se réfugie où il peut. Je ne demandais pas de pitié, ni de compassion, je me laissais simplement guider par son instinct. Oui, Eutichiana a été pour moi une révélation, un remède à ma souffrance.

Votre relation était particulière…
Oui. Notre relation n’était pas religieuse mais troublante et pathétique. Je n’ai jamais vraiment été attiré par la religion ou par Dieu, mais près de cette sainte, il faut bien avouer que, souvent, j’ai été déstabilisé. Ma grand-mère était très pieuse, mais elle avait peur d’un démon qui lui, apportait le mal ! Elle était persuadée que sa demeure était hantée. «Ecoute le souffle du démon !» me disait-elle. Les cloches des églises sonnaient à toute volée, un vent froid se renforçait, les animaux paniquaient, les nuages s’assombrissaient. Elle priait et me disait : «Ne t’inquiète pas, Eutichiana a entendu. J’entends déjà son chant ! Ecoute le chant d’Eutichiana !» Son chant apportait la sérénité, le bonheur, et faisait fuir le mal. Les arbres semblaient danser, le souffle du vent se calmait et devenait doux et chaud.

Cet ouvrage autobiographique a-t-il été une thérapie pour vous ?
Absolument. L’écriture est un moyen fantastique pour s’exprimer, s’extérioriser. Pour moi, cela aura été une sorte de thérapie “exorciste”. J’ai voulu faire sortir de mon être tout le mal que j’ai vécu : une douleur intérieure que j’ai expulsée. C’est plus facile de coucher les mots sur du papier que de les prononcer. Il est difficile d’avouer sa souffrance mais, avec le temps, les mots sont souvent plus réfléchis et plus justes, c’est pour cela que j’ai attendu avant de parler de tout cela. Pour moi, il était important d’avoir les termes exacts pour décrire mon enfance car je voulais bien faire comprendre au lecteur que mon intention n’était pas de me venger, ni de faire du mal aux gens qui m’en ont fait. Je ne pense pas que mon entourage de l’époque ait vraiment compris mon désespoir, ma tristesse.

Aujourd’hui, Eutichiana est toujours là ?

Oui. Même si la spiritualité n’a pas vraiment de place dans ma vie, lorsque j’ai besoin de savoir, de comprendre, je retourne voir cette énigmatique sainte. Et curieusement, elle me parle !

 


Le chant d’Eutichiana

Benoît est un petit garçon heureux choyé par sa maman Louisette et par son papa François. Il a dix ans… Mais un jour une révélation faite au dernier moment va bouleverser son existence. Adieu la douceur du foyer et la chaleur de l’affection ! Sa vie totalement chamboulée va lui faire connaître bien des vicissitudes… Un trouble comportemental, un léger handicap viendra aggraver toutes les situations difficiles, voire tragiques qui jalonneront sa vie. Sera-t-il préservé par le souvenir et l’amour que lui ont porté ses parents, orchestré par une mystérieuse inconnue qui saura peut-être le guider dans son cauchemar ? Pourra-t-elle l’éclairer ? Elle sera confrontée à un terrible démon qui fera tout pour l’anéantir. Révolté, prendra-t-il le chemin de la délinquance ou pire celui d’un criminel ?

Propos recueillis par Séverine Sarrat


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