Hugues Aufray ; «Je suis un homme de lumière»

Il a traversé les époques sans prendre une ride. L’interprète de “Santiano” ou de “Céline” est de retour sur scène avec un nouvel album de reprises en français des titres de Bob Dylan. Rencontre avec un homme libre qui évoque tour à tour son amitié avec cette légende de la musique américaine, le microcosme musical ou l’évolution du monde, le tout sans concession.

 
Hugues Aufray, vous êtes à nouveau sur les routes pour présenter votre dernier album “New Yorker”, un hommage à Bob Dylan. Pourriez-vous revenir sur l’amitié qui vous lie à cette légende de la musique américaine ?
J’ai eu un coup de foudre artistique pour Dylan en 1961. Il avait à peine 20 ans, venait de débarquer à New-York, et personne ne pressentait qu’il allait devenir cette immense star. Personnellement, je l’ai senti car je suis un instinctif et je suis très sensible au talent des autres. J’ai essayé de me rapprocher de lui et en 1962, il m’a autorisé à traduire ses chansons en français. L’année suivante, il m’a rendu visite à Paris et depuis on ne s’est plus quittés. C’est un artiste exceptionnel qui continue à tourner avec le même concert depuis 20 ans. Mais en France, il n’est pas reconnu à sa juste valeur car boudé par la presse. Bob Dylan refuse les interviews car il est très occupé et qu’il pense que tout est dit dans ses chansons. Les journalistes ne le lui pardonnant pas, il a donc disparu dans l’esprit du public français. Quand il donne deux concerts en France, il en fait quinze en Espagne ! J’estime qu’il y a donc un manque dans notre pays.

Un manque que vous tentez de combler à travers la traduction et l’adaptation de ses chansons en français ?
Ma carrière n’est pas basée sur les traductions de Dylan et je dirais même que les disques que je lui consacre sont les moins commerciaux. Mon amitié est donc totalement désintéressée. Je suis avant tout un grand admirateur et je lui pardonne donc ses absences. Un jour, il est venu chez moi et, à peine arrivé, il s’est mis dans un coin de la salle à manger pour écrire pendant deux heures ! Dylan est un homme qu’il faut prendre tel qu’il est. D’ailleurs, je pense que c’est le principe même de l’amitié.

“New Yorker” est le troisième album que vous consacrez à Dylan. En quoi est-il différent des autres ?
Effectivement, j’ai sorti un premier disque en 1965 : “Aufray chante Dylan”. Entre 1980 et 2005, je n’ai pas eu de maison de disques. Je produisais mes propres albums. En 1996, quand j’ai voulu faire un second hommage à Dylan (“Aufray trans Dylan”), le disque n’est pas passé à la radio et j’en ai ressenti une grande frustration. Quand j’ai signé grâce à Johnny Hallyday chez Universal, on m’a demandé de faire un disque de duos mais je voulais le faire sur les chansons de Dylan. J’ai donc appelé des artistes qui ont aimé Bob et que j’avais rencontrés dans ma vie. C’est la spécificité de ce nouvel album.

 

«On ne se fréquente pas entre artistes»

Justement, vous vous êtes entouré d’artistes prestigieux : Johnny Hallyday, Laurent Voulzy, Carla Bruni, Jane Birkin, Eddy Mitchell… Comment avez-vous fait votre choix ? Avez-vous privilégié vos amis ?
J’ai choisi les chansons en fonction des personnalités des artistes : par exemple, “Jeune pour toujours” avec Johnny était pour moi une évidence. Sur “N’y pense plus, tout est bien”, la voix chargée d’émotion de Carla Bruni traduit très bien la sensibilité de Dylan. J’ai eu aussi de bonnes surprises avec Didier Wampas par exemple. Je me suis entouré de gens connus qui ont tous admiré Dylan afin de ranimer l’aura de ce personnage atypique. Par contre, il faut casser l’image du show business où tout le monde se connaît et se côtoie. Depuis 50 ans, je n’ai jamais cessé d’être sur la route. On ne se fréquente pas entre artistes, à part Souchon et Voulzy qui sont un véritable couple ! Par exemple, je connais Johnny depuis toujours, je le considère comme un ami mais je ne l’avais pas vu depuis 30 ans ! Mon seul grand regret est de ne pas avoir Renaud sur le disque car il était en enregistrement en Irlande et lui est un véritable ami.

Pensez-vous que le public puisse être surpris par la traduction des textes de Dylan ?
Il y a ceux qui ne connaissent pas l’anglais et qui découvrent la pensée et le style de Dylan. D’autre part, il y a ceux qui le parlent et qui sont amateurs de ce chanteur. Ces derniers sont parfois sont choqués car je ne traduis pas littéralement les paroles. Mais je pars du principe que la poésie ne se traduit pas, elle se transmet. Pour traduire en anglais Rimbaud ou Céline, il faut se lever tôt ! Il suffit de transmettre l’émotion à la fois musicale et textuelle. Les spécialistes comprennent très bien les libertés que je prends et d’autres préfèreraient une traduction littérale. J’ai fait de mon mieux pour que les traductions soient “chantables”. D’ailleurs, sur mon disque, il y a une petite note de Dylan où il explique qu’il a l’impression que les chansons ont été écrites en français d’abord et puis traduites en anglais ensuite. C’est ma seule réponse aux critiques.

50 ans de carrière, c’est énorme dans le monde musical. Quel regard jetez-vous sur l’évolution de l’univers artistique au fil des années ?
C’est beaucoup mieux aujourd’hui et je n’ai aucune nostalgie des années 60. Le seul bon souvenir, c’est globalement le succès et l’argent. Je n’avais jamais rêvé de faire ce métier. Je voulais faire de la peinture, de la sculpture : je me suis mis à chanter pour survivre car à 18 ans, je voulais devenir indépendant de mon père qui ne voulait pas que j’entre aux Beaux-Arts. A 30 ans, j’ai décroché un contrat chez Barclay alors que je n’avais jamais mis les pieds dans un music-hall de ma vie ! Mais les conditions de travail étaient médiocres : les instruments, la sono, les scènes, la route… Quand on allait de Nice à Bayonne en plein été sans air conditionné, on passait 14 heures sur la route ! Aujourd’hui, quand il pleut, le public est mouillé mais nous sommes à l’abri ! Les micros fonctionnent, c’est un plaisir d’être sur scène !

«Je me considère comme un pionnier»

L’univers musical évolue mais vous êtes toujours le même…
Mon rôle n’est pas de changer de costume. Johnny a aimé épouser les modes mais moi je suis habillé comme à mes débuts, je n’ai rien changé : ni mes idées philosophiques ni politiques. Je tiens à rester libre et à porter des jugements objectifs donc je ne me suis jamais engagé. Les jeunes aujourd’hui ont raison d’évoluer avec les nouvelles technologies. Et je pars du principe qu’il y a toujours de la place pour le talent. J’ai tout fait pour le métissage culturel et je l’ai payé très cher car j’étais contre la vénération de Brel et Ferrat. Je me suis inspiré de musiques folkloriques latines, sud-américaines et nord-américaines. Le rythme est une innovation fondamentale importée par les Noirs et le gospel à la musique occidentale. Il est aujourd’hui incontournable et rappelle la pulsation du cœur. Si Jacques Brel revenait aujourd’hui, il n’aurait pas le même succès que Jean-Louis Aubert.

Vous avez fêté récemment vos 81 ans. Quel est votre secret pour rester aussi jeune ?
Justement cette faculté de comprendre le monde. Je me considère comme un pionnier. Je suis loin d’être supérieurement intelligent mais j’ai une vision de l’avenir. L’homme est le dernier mammifère mutant. Tous les autres sur Terre se sont stabilisés. Actuellement, les gens sont impressionnés par ce qui leur apparaît comme une mutation de la météo. Or il y a deux siècles, on n’avait pas les mêmes outils de mesure. Les soldats de Napoléon sont morts de chaud et de soif en Russie, et non de froid ! Cette mutation climatique a toujours existé mais les scientifiques ne réalisent pas que l’homme est un mutant et que dans deux siècles, il ne se nourrira pas de fromage de chèvre du Larzac ! Le mouvement bio part d’un très bon sentiment mais ces hommes-là ne conserveront pas le monde tel qu’il est, c’est utopique. J’ai pourtant une vision du monde enthousiasmante et j’y trouve des raisons d’avancer. J’ai un sentiment de lucidité : je suis un homme de lumière, je ne vis pas dans l’ombre. Et puis vous savez, j’ai eu la chance de faire faillite trois fois dans ma vie et c’est peut-être le secret de ma jeunesse. Quand Gérard d’Aboville a traversé le Pacifique, il était seul à ramer… Comme moi ! Et quand on rame, on est en bonne santé, on se maintient en vie.

 


«Chanter au Capitole, mon grand rêve»

Sur la pochette de “New Yorker”, on vous voit réaliser un magnifique buste de Dylan. On connaissait votre passion pour les chevaux. La peinture et la sculpture sont-ils aujourd’hui vos principaux passe-temps ?

Je m’y suis remis depuis une dizaine d’années. En 1970, je me suis rendu sur la tombe d’Aristide Maillol à Banyuls-sur-Mer (célèbre peintre et sculpteur français d’origine catalane, ndlr) et je me suis recueilli devant une sculpture en me disant : «A 18 ans, c’est ça que tu voulais faire». J’ai revu par la suite Dina Vierny, son dernier modèle, une femme extraordinaire. Elle m’a accueilli et m’a dit : «il n’est jamais trop tard». C’était pour moi un signe. J’ai accompagné cette dame jusqu’au bout, j’ai chanté sur sa tombe et me suis remis à la sculpture à temps perdu, même si le mot n’est pas bien choisi… C’est toujours du temps gagné !

Vous serez sur la scène de la Halle aux Grains le 23 novembre prochain dans le cadre de votre tournée. Avez-vous un message pour les Toulousains et quels sont vos projets à venir ?

Je prépare plein de choses, notamment un disque enregistré à Los Angeles pour l’année prochaine. Mais pour l’instant, je me prépare à partir sur les routes pour découvrir les Zéniths de France, une grande première dans ma vie. A Toulouse, je serai effectivement sur la scène de la Halle aux Grains. Et rassurez les lecteurs : outre les titres de “New Yorker”, je vais bien sûr interpréter mes grands standards. Avec derrière moi 50 ans de carrière, je ne peux pas me passer des incontournables, comme “Céline”, “Santiano” ou “Stewball”, pour faire plaisir au public. En revanche, qu’il ne s’attende pas à voir surgir Johnny Hallyday ou Carla Bruni ! Pour finir, sachez que pendant cinq ans de ma vie, j’ai vécu dans le Tarn et étudié au collège de Sorèze, durant la seconde guerre mondiale. A l’époque, Toulouse était pour moi la capitale ! Mes grands frères allaient écouter le papa de Nougaro place du Capitole. Je suis très heureux de passer à Toulouse. Mon grand rêve serait de chanter moi aussi au Capitole, pour mon frère qui avait une voix d’opéra prodigieuse et qui s’est suicidé à 25 ans. Ce fut l’une des plus grandes épreuves de ma vie… Vous me demandiez ce qui me maintient en vie ? : les rêves !

Propos recueillis par Sophie Orus

Hugues Aufray en concert
Mardi 23 novembre à 20h30
Halle aux Grains


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