Histoire; De l’espoir à la « Retirada »

La Retirada, mot utilisé pour exprimer l’exil des Espagnols en 1939 ou plutôt l’exil de la liberté. 2009 marque son 70ème anniversaire. Plus qu’un anniversaire de date, il est le dernier grand anniversaire des derniers acteurs vivants, mais surtout la perte d’une illusion idéaliste et collective emportée par la machine infernale de l’homme, en proie au pouvoir, et en la conversion d’esprits libres par des soldats du totalitarisme formatés.

 
La main qui écrit, n’est pas celle que vous pensez mais celle de mon petits fils.
En effet, ce 70ème anniversaire aurait pu être l’occasion de m’exprimer, pourquoi pas de vives voix avec vous. Mais voilà le chemin de la vie en a voulu tout autrement ce 14 janvier.
Plutôt que de vous raconter, l’exil d’hommes, de femmes et d’enfants il y a 70 ans, je préfère vous conter le passage d’un peuple asservi à une minorité de nantis, ainsi que le passage à l’espoir (si bien exprimé dans le livre de Malraux) d’une vie plus juste, la perte de celui-ci remplacé par la fatalité du plus fort. Mais également la naissance de quelque chose de différent, conscient que les idées s’égarent mais ne se perdent jamais.
La peur au ventre, de voir surgir encore aujourd’hui, le spectre de la famine, de la guerre de l’homme contre l’homme je me lance dans mon témoignage pour que vos générations sachent.
Voilà, je suis né il y a 94 ans. En ces temps-là, on distinguait deux types de populations. 10 % constituait une population de grands propriétaires qui détenaient la majeure partie des richesses du pays soutenue par un régime monarchique et une église traditionaliste (1 religieux pour 493 habitants en 1930) et 90 %, un peuple travaillant pour survivre à une précarité fatalement normale. Quelques autres chiffres : 2 millions d’agriculteurs sont sans terre alors que 20 000 personnes possèdent la moitié de l’Espagne. Le clergé est constitué de 31 000 prêtres, 20 000 moines et 60 000 religieuses et il existe 5 000 couvents en 1930. L’armée compte 15 000 officiers et 800 généraux. Un général pour 100 hommes !
Les champs étaient travaillés par des “jornaleros” (travailleurs sans contrats, utilisés à la tâche), et les usines par des ouvriers soumis à des rythmes infernaux.
Il y avait bien eu une tentative pour changer les choses. C’était en 1873 lors de la première république, qui n’avait duré que quelques mois, mais en vain. La crise mondiale qui s’abattait sur le monde n’épargnait pas cette Espagne si divisée socialement.

 

La grogne s’organise en militantisme

De gouvernement monarchique à dictature imposée à coups de coups d’Etat, l’Espagne de cette époque ne laissait aucune place à la justice, à l’égalité et encore moins à la liberté la plus fondamentale. Alors le pays vit à cette époque de grands flux migratoires internes. Parmi les plus importants, les offres d’emplois de l’industrie textile catalane.
Pendant ce temps, la grogne s’organise en militantisme. Ce même militantisme, qui amena en 1931 à un semblant de coalition politique et plus tard à une discorde au moment où l’unité était la plus nécessaire. Le 14 avril 1931, contre tout attente, la seconde république est proclamée. Je me souviens de cette période où les hommes et les femmes criaient, dansaient et chantaient dans la rue, en brandissant un point fermé et le bras levé. La persévérance pour guide, la foi en un monde meilleur pour destination. La République s’attaque dès le début à plusieurs réformes importantes, portant sur : La répartition des terres, les nationalismes (notamment par l’octroi du droit de solliciter un statut d’autonomie, quoique la République n’ait pas été conçue initialement comme fédéraliste), les relations entre l’É-glise et l’État, la réorganisation de l’Armée, l’extension du suffrage universel aux femmes et aux soldats, la création d’un Tribunal de Garanties, pour régler les problèmes d’inconstitutionnalité, la reconnaissance de la propriété privée, bien que l’État se soit réservé le droit de l’annuler, le bien commun l’exigerait, la renonciation à la guerre et l’adhésion à la Société des Nations. Au lendemain de son élection à la présidence de la République, Niceto Alcalá Zamora nomme Manuel Azaña chef du gouvernement. Il admire les institutions du pays voisin et rêve de transformer l’Espagne selon ce modèle de société laïque, gouvernée par les lois de la démocratie. Pour Azaña, la démocratie espagnole ne peut s’établir durablement que par l’élévation du niveau culturel et la disparition d’un analphabétisme très répandu (44 % en 1930 selon certains auteurs et, en toute hypothèse, 30 %). Dès 1911, dans une conférence sur “Le problème espagnol”, il souligne l’existence d’un lien organique entre culture et démocratie. Il fallait, assurait-il, développer en priorité l’enseignement primaire car un million d’enfants environ n’étaient pas scolarisés.

 

L’homme ne sait bâtir que ce qu’il sait détruire

Aidé par un excellent directeur de l’enseignement primaire, Rodolfo Llopis, il crée d’emblée 7 000 postes d’instituteur et met en chantier 7 000 écoles nouvelles ; en même temps, il fait augmenter de 20 à 40 % les traitements très faibles des instituteurs, alors qu’un peu partout en Europe, la crise économique est prétexte à leur diminution. La réalisation du programme de Manuel Azaña aurait fait de l’Espagne un pays plus juste, plus libre, mieux équilibré ; c’était, à quelques insuffisances près, un bel et beau projet. Mais à l’évidence, il lésait des intérêts, heurtait des convictions, malmenait des habitudes. Et cela d’autant plus qu’il entendait mettre de l’ordre dans l’armée. Il s’était attribué, à cet effet, le portefeuille de la Guerre en plus de la présidence du Conseil. Or il était impossible de réaliser simultanément les divers éléments de ce programme. Le tenter revenait à rassembler dans une opposition commune tous les adversaires permanents ou occasionnels du nouveau régime. A cette époque, je suis comme bon nombre de jeunes hommes de mon âge anarcho-syndicaliste. Pour la première fois, dans l’histoire des sociétés contemporaines, des groupes autogérés assument cette indépendance au service d’une production. Le meilleur exemple est celui des usines de textiles catalanes qui augmentent leur productivité de 30 %. Mais, voilà l’homme ne sait bâtir, que ce qu’il sait détruire. L’avènement d’une république a réveillé tellement d’espoir chez les ouvriers et les paysans, qu’il ne faut pas les décevoir sous peine de dissocier à nouveau une communauté aussi difficilement formée. En s’attaquant au plus urgent, le gouvernement se donne pour mission de répartir équitablement les terres et d’entreprendre la réforme agraire. Sur le terrain social, les conflits du travail sont nombreux et importants en 1934, année où plus de journées de travail sont perdues. Pourtant la production est partie à la hausse, avec en prime, l’excellente récolte céréalière de 1934, égale à celle de 1932, et un léger recul du chômage. Pour sa part l’extrême gauche multiplie proclamations, fracassantes et incidents. En Espagne comme en France, l’année 1935 est marquée par un rapprochement des forces “antifascistes”. Le 20 octobre 1935 est formé un Front populaire. Février 1936 voit confirmée la victoire de cette république tellement porteuse d’espoir. Mais finalement, cette démocratie est très vite en danger par le coup d’Etat en juillet de la même année. S’ensuivent trois et longues années de guerre civile entre républicains et nationalistes. De cette guerre, je n’ai jamais voulu trop parler comme une honte espagnole. Le pays était divisé, mais les familles aussi.

 

« Argelès sur merde »

Le 26 janvier 1939, Barcelone, dernière grande ville et région à résister, tombe aux mains des franquistes. Dans une panique générale, la population se met à fuir, avec pour seul objectif de traverser la frontière. Le 27 janvier la frontière est ouverte. Je traverse les Pyrénées le lendemain. Les premiers réfugiés civils entrent en France, pendant que les derniers combattants continuent la lutte jusqu’au début du mois de février où sonne l’heure de la “Retirada”. Devant l’arrivée de près d’un demi million de personnes, les autorités françaises choisissent de concentrer les réfugiés près de la frontière pour éviter qu’ils ne se dispersent et pouvoir ainsi les contrôler. Des familles sont séparées. Pour les hommes on ouvre des camps sur les plages à Argelès et à Saint Cyprien notamment. Ce sont des camps de concentration construits par les républicains eux-mêmes. La nuit du 28 février, une tempête s’abat sur le littoral, ramenant ainsi sur le sable, des milliers de détritus transportés par la mer. Ainsi, sont bâtis les premiers camps. Ces camps sont barbelés, la surveillance est assurée par des tirailleurs sénégalais et des gardes mobiles. Le gouvernement français, par négligence, n’a pas préparé l’exil des républicains espagnols. La frontière reste fermée à l’armée républicaine poursuivie par les franquistes. Sous la pression de l’opinion publique internationale, Daladier donne l’ordre de passage le 5 février 1939. Environ cinq cent mille personnes ont franchi la frontière : deux cent soixante-quinze mille sont internées dans des camps improvisés, aménagés par les prisonniers eux-mêmes. Le premier de ces camps, c’est Argelès. Sur la plage même, les républicains sont parqués. Nous dormions à même le sable. Argelès-sur-mer est aussitôt rebaptisée “Argelès sur merde” de par l’odeur nauséabonde et l’humiliant spectacle d’exposer sa plus stricte intimité au regard de tout le monde. Le camp est entouré de barbelés. L’établissement de deux autres camps à proximité suit : Saint-Cyprien et Barcarès. Pas de baraquement, de cuisine, d’infirmerie ni même d’électricité. Partout la dysenterie sévit. Les malades et les blessés encombrent très vite les hôpitaux du Midi. A Argelès et Saint-Cyprien, on détient cent quatre-vingt mille hommes et fem- mes. Au Barcarès, on en incarcère soixante-dix mille. Ces camps se multiplient, et il faut y adjoindre ceux de Bram, de Septfont et de Gurs, l’un des derniers aménagés où “séjournèrent”, comme l’indique une plaque apposée à l’entrée, «23 000 combattants espagnols, 7 000 volontaires des Brigades internationales, 120 patriotes et résistants français, 12 860 juifs immigrés internés en mai-juin 1940, 6 500 juifs allemands du pays de Bade, 12 000 juifs arrêtés sur le sol de France par Vichy». Ces premiers camps pour les républicains espagnols vont en effet servir pour le gouvernement de Vichy, on y enfermera les résistants, les juifs, les gitans… : notamment Rivesaltes, Gurs. Dans notre banlieue toulousaine ce sera Noé, le Récebédou et le Vernet (le plus disciplinaire).

Que reste-t-il de ces vies brisées ?

Chaque jour, des gendarmes invitent les prisonniers espagnols à retourner chez eux ou à s’engager dans la Légion étrangère. Les plus chanceux, car on a faim dans les camps, servent de main-d’œuvre aux paysans de la région. A ce sujet, une véritable honte organisée : les GTE (groupement des travailleurs étrangers) exploitent la misère humaine. Certains reviennent aux camps, préférant l’incarcération à l’esclavagisme moderne). C’est bien de la France, dont je parle. Viennent ensuite les compagnies de travail obligatoire. Puis après juin 1940, Vichy les cède aux Allemands qui ont besoin de travailleurs. On en déporte une partie en Allemagne, vers des camps d’une autre nature, vers l’holocauste : Dachau, Buchenwald et Mathausen, où six mille sept cents Espagnols périssent. À la déclaration de la guerre, de nombreux Espagnols, qui ont encore le goût amer de la défaite en Espagne, s’engagent dans les Régiments de Marche des Volontaires Étrangers ou la Légion Etrangère. Les premiers chars, à la libération de Paris portent les noms célèbres de Guadalajara, Ebre, Guernica, etc… Dans la région toulousaine, la résistance contre l’envahisseur est exemplaire. Les Guérilleros espagnols, sont des piè-ces maîtresses dans la libé- ration de l’Ariège. Habitués au maquis, ils sont de farouches combattants, ignorant la peur, et portés par la foi d’une France, pays, des droits de l’homme. (Lire : le livre de Marc Lévy “Les Enfants de la Liberté”). La guerre cesse. De cet exil, certains mettent en place une résistance active afin de reprendre les armes et une poignée d’hommes ont le courage de regagner le pays pour libérer cette Espagne prisonnière de tyrans totalitaires. Malgré tous cela, la résistance continue. Des Anarchistes, comme Federica Montseny luttent jusqu’à la mort de Franco, à travers un militantisme actif. F. Sabate LLopart dit “Quico” et bien d’autres offrent leur vie pour la Liberté. Que reste-t-il aujourd’hui, de ces vies brisées, de ces rêves perdus à jamais, de cette Espagne du peuple et de la liberté ? Los nietos de los vencidos (Les petits enfants des vaincus). Nos enfants n’ont pas pu. Les cicatrices encore ouvertes des parents empêchaient toutes tentatives vers un espoir de justice. Mais voilà, qu’une fois la bête morte, nourrie au grain de la révolution, la 3ème génération lève de nouveau le poing pour ne pas oublier ces ouvriers de l’idéal humaniste. Si cette lettre existe, nos anciens ne mourront pas et on entendra peut être un jour comme le disait le poète Aragon : «Et si c’était à refaire, referait-il le chemin, la voix qui monte des fers dit, je le ferai demain.»

Un homme libre
Juan Gines-Gonzalez


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