Histoire d’AZF; Entre fantasmes et réalité

L’usine de tous les dangers pour les Toulousains est au cœur du procès fleuve débuté par le Tribunal de Grande Instance le 23 février. Retour sur l’histoire d’AZF, pôle chimique aux portes de la ville durant plus de 80 ans, et théâtre d’une catastrophe industrielle sans précédent en France.

 
«Un jour, ça va péter à l’ONIA.» On ne compte plus le nombre de fois où les Toulousains, anciens pour la plupart, ont pointé du doigt l’usine dont les tours propageaient une fumée noire inquiétante. Des suppositions, des rumeurs, des angoisses, jusqu’à ce jour tragique de septembre 2001 où AZF explose et souffle une grande partie de la ville. «Cette usine ne donnait pas lieu à des portes ouvertes», rappelle Thomas Le Monnyer, président du tribunal pour le procès ouvert depuis le 23 février dernier. «La vision des Toulousains se restreint à des incidents, des constats pour ceux qui roulaient sur la rocade sud, ou des sensations d’une partie d’entre eux face aux rejets dans l’atmosphère. AZF était une usine de chimie lourde et pas un laboratoire pharmaceutique.»
Au final, peu de gens connaissent réellement l’histoire et ce qu’il se passait dans cette usine AZF, ni même ce que signifient ces trois lettres maudites : AZotes Fertilisants. Car le site était bel et bien spécialisé dans la production d’engrais agricoles, et ce depuis le début du siècle dernier. «Le 11 avril 1924, l’Etat, suite au Traité de Versailles, crée l’ONIA, Office National Industriel de l’Azote. La France était et est toujours un pays agricole et voulait affirmer son indépendance», explique Thomas Le Monnyer. Jean-Claude Bordes, chargé de la communication d’AZF jusqu’à la catastrophe de septembre 2001, précise à la barre du tribunal vendredi dernier : «Le Traité de Versailles attribut à l’Etat français un contrat de cession et d’exploitation d’une usine d’ammoniac allemande. Celle-ci va voir le jour à Toulouse pour plusieurs raisons : la première est d’ordre pratique et économique car elle dispose de terrains de la Poudrerie Nationale et de voies d’accès. D’autre part, le sud-ouest est à l’époque une zone agricole sinistrée. Enfin, l’usine peut être construite sur des friches car Toulouse s’arrête alors à la pointe sud de l’avenue de Muret.»

Des quartiers en banlieue pour les salariés

L’ONIA commence donc sa production en 1927 et dès 1928, une première tour de granulation d’ammonitrate voit le jour. En 1932, un silo est construit, bâtiment qui sera toujours là lors de l’explosion de 2001 : «La présence de ce silo datant des années 30 pouvait donner l’image d’une usine vieillissante aux Toulousains», admet le président du tribunal. L’usine toulousaine continue son activité jusqu’à la seconde guerre mondiale où elle va être bombardée et en partie détruite. Mais au sortir du conflit, l’ONIA se redresse et produit dans les années 50 du NAEO, Nitrate d’Ammonium Etiquette Orange, un produit industriel destiné à l’aménagement des carrières. Pour Jean-Claude Bordes, «il était surtout destiné à l’exportation en tant que produit de référence et sortait de l’usine jusqu’à 75 000 tonnes jour sans le moindre incident.» Pourtant, le NAEO est un produit poreux, contrairement au nitrate agricole.
En 1953, un laboratoire de recherche sur l’urée (pour la fabrication d’engrais azotés) est créé, pour répondre à la forte culture d’oléagineux dans le sud-ouest. En 1967, «l’ONIA est réorganisé et rattaché par décret à deux établissements publics. Il devient l’APC, dépendant du Charbonnage de France», précise Thomas Le Monnyer. Dans les années 70, l’usine développe de nouvelles synthèses d’ammoniac et des produits dérivés de l’urée dont le DCCNa et l’acide cyanurique (produit inerte et non toxique), ainsi que des produits chlorés, «à forte valeur ajoutée» selon Jean-Claude Bordes. Elle abandonne progressivement la production d’engrais déclassés qui seront stockés en attendant d’être transférés à d’autres pôles comme Soferti à Fenouillet. A l’époque, Toulouse commence à s’urbaniser. Déjà, le quartier Papus est présent pour accueillir les salariés du pôle chimique et apparaissent le Mirail et Empalot. Le Comité d’Entreprise a également permis la création du stade de Gironis et du Toulouse Athlétique Club. Au début des années 80, une tour de granulation de l’urée est opérationnelle, en 1983 l’APC devient AZF et en 1985, l’usine bénéficie d’un grand plan de rénovation avant d’augmenter ses capacités de production dix ans plus tard. En 1998, Serge Biechlin prend la tête du pôle chimique et c’est la fusion entre Elf et Total Fina, avec sa branche Atofina dont Grande Paroisse dépend et qui prend le contrôle d’AZF. Les ateliers de mélamine, d’ammoniac et d’urée s’agrandissent… mais la capacité de stockage reste inchangée. Cette situation va perdurer jusqu’au 21 septembre 2001, 10h17’.

Sophie Orus


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