Henry Roussillon ; Au-delà de l’opération Campus

A 64 ans, Henry Roussillon s’apprête à quitter la Présidence de l’Université de Sciences Sociales de Toulouse (UT1). Cet éminent universitaire bien connu des Toulousains, qu’ils soient étudiants ou pas, revient sur l’Opération Campus qui vient de sélectionner l’Université de Toulouse, sur sa connaissance d’un pays qu’il choie tout particulièrement, la Tunisie.

 
Monsieur le Président, l’Opération Campus a sélectionné l’Université de Toulouse dont l’Université des Sciences Sociales que vous présidez. Comme avez-vous accueilli cette désignation ?
Avec satisfaction. Je dirais presque que j’ai considéré que c’était normal. Nous avons, en économie en particulier, l’un des centres de recherche les plus importants du monde. L’Ecole d’Economie de Toulouse, TSE (Toulouse School of Economics) est au même niveau que la London School of Economics. Sur certains sujets, lorsque les Américains viennent en Europe, ils ne passent plus à Paris, mais à Londres, Francfort, Milan, Toulouse et Barcelone. Donc nous n’avons pas été surpris dans la mesure où nous avons conscience de la qualité à la fois de la recherche et de l’enseignement que nous prodiguons.

5 milliards d’euros doivent être affectés à dix campus d’excellence, c’est-à-dire une enveloppe de 500.000 euros pour chacun d’entre eux. Cela va-t-il être suffisant selon vous ?
Une partie des actions d’EDF a déjà été vendue : autour de 3.7 milliards d’euros. Ce qui n’est pas de chance c’est que lorsque l’opération a été annoncée, l’action EDF a baissé. Mais le ministre s’étant engagé à donner 5 milliards, je suppose qu’ils seront compensés. Même si on peut toujours dire «il faudrait plus», il faut noter quand même que peu de gouvernements ces 30 ou 40 dernières années, ont fait un effort financier comparable.

 

Un projet beaucoup plus ambitieux

Il y a eu les plans Université 2000, 3M. Comment qualifieriez-vous cette nouvelle opération d’aide aux universités ?
Le projet Campus est beaucoup plus ambitieux que les précédents. Université 2000 et 3M, concernaient surtout la construction de salles de cours ou d’amphithéâtres. Celui-ci essaie sur le modèle américain de construire des lieux de vie.
 
Quelles sont les réalisations envisagées ?
Une université comme la nôtre, située en plein centre, n’a pas la place pour des équipements sportifs, c’est notre point faible. C’est pourquoi nous avons inscrit dans ce projet la construction d’une dalle sur le parking de la Cité Administrative pour ces installations. Ensuite il y aura sans doute, des équipements de communication entre les différents campus pour essayer de les fédérer. Il est à ce propos question de faire un téléphérique qui relierait Rangueil au Mirail. Mais je suis sceptique sur ce point.
Egalement, la construction d’un lieu d’accueil des chercheurs de haut niveau, pas simplement des Erasmus. Lorsqu’un chercheur de Berkeley ou du Massachussets Institute of Technology vient à Toulouse, on ne peut pas le traiter comme un étudiant de base. Donc on construirait ce lieu sur les allées Jules Guesde, ou sur le campus de Rangueil. Car c’est dans ces foyers que se font les échanges d’idées et que la science progresse.

Redynamiser l’université française c’est bien, mais il faut que les municipalités suivent, notamment en matière de logements. Toulouse dans ce domaine est bien en retard. Qu’en pensez-vous ?
Oui, nous sommes en retard mais les choses s’arrangent. Les collectivités locales ont mis la main à la poche ces dernières années, le CROUS a également financé la réhabilitation de locaux détruits. Le logement figure dans l’opération Campus mais ce n’est pas la priorité. Et puis il est annoncé que le nombre de bacheliers va aller en diminuant. Les étudiants sont à la recherche de formations courtes, types BTS ou IUT. Et les villes moyennes de Midi-Pyrénées cherchent à stabiliser leurs étudiants chez elles. Ces facteurs diminuent la venue dans notre université et de ce fait la demande de chambres sur Toulouse même.

Le but de l’opération “Campus” est aussi de promouvoir l’enseignement supérieur français à l’international et d’accompagner les projets de rapprochement comme les fusions d’universités. Qu’en sera-t-il vraiment demain ?
Nous ne souhaitons pas fusionner c’est-à-dire faire disparaître nos universités avec leurs spécificités. Nous voulons une solution de type fédéral dans laquelle chacun continue à exister de façon autonome. Nous ne mettons en commun que ce que nous ne pouvons pas gérer à notre propre niveau.

 

« Ne soyons pas démagogues »

A propos d’international, nous vous savons attaché à la Tunisie. Bon nombre de ses étudiants choisissent notre ville pour compléter leur cursus universitaire. La Francophonie, l’un des atouts de notre pays pour garantir et pérenniser les échanges interuniversitaires, ne semble pourtant pas être un outil de communication comme de promotion défendus par nos dirigeants. En tant que Président de la CIFDUF (Conférence Internationale des Facultés de Droit ayant en commun l’Usage du Français), quel est votre sentiment sur le sujet ?
Vous savez, on ne peut pas dire que le français gagne du terrain ; leur seul endroit où notre langue se développe étant, semble-t-il, l’île Maurice. D’autre part, l’arabisation du Maghreb s’est faite au détriment du français et on sait qu’actuellement l’Afrique Noire est en train d’être achetée par les Chinois. Alors, oui, la Francophonie est une bonne idée mais c’est un combat d’arrière garde.

Vous avez œuvré professionnellement à l’épanouissement de la Tunisie. Quelle vision en avez-vous aujourd’hui ?
Je voudrais d’abord profiter de l’occasion que vous me donnez de m’exprimer pour préciser que je ne suis pas à l’origine de la constitution tunisienne même si je sais que cette information circule sur Internet. J’ai toujours vu la Tunisie comme un état particulièrement dynamique. L’élite intellectuelle tunisienne pour ne citer qu’elle, est remarquable.Je suis par exemple en contact avec Yadh Ben Achour, le petit fils du Grand Mufti de la Mosquée de Tunis. C’est un collègue extraordinaire, un grand spécialiste de l’Islam y compris dans sa version iranienne, c’est-à-dire chiite. Ces intellectuels sont de très haut niveau que ce soit les polytechniciens, les professeurs de médecine, les chercheurs en sciences sociales. La Tunisie a beaucoup de chance d’avoir cette élite et une classe moyenne que n’a ni le Maroc ni l’Algérie : une classe que Bourguiba a favorisée.

C’est un pays est en plein développement économique…
Oui. Le fait que la Tunisie soit un pays relativement stable, attire énormément d’investissements des pays du Golfe. A Tunis, une ville énorme se construit actuellement dans la zone du Lac, entre le lac et l’aéroport. A la Marsa, un peu plus au nord, il y a un centre touristique de très haut niveau. Le Koweit, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis y investissent. La Tunisie qui n’a pas de pétrole, pas de mines de phosphate comme le Maroc, ni de matières premières comme le gaz algérien a réussi malgré tout à avoir pratiquement un développement autour de 10 % depuis plusieurs années. Il faut dire aussi que la culture de l’olivier leur est très positive. C’est devenu une référence dans de nombreux pays. La consommation de l’huile d’olive s’est considérablement développée. Ils ont des agrumes, les meilleures dattes du Maghreb. L’agriculture y est florissante. Il faut savoir que la région de Beja était le grenier à blé de Rome. Il y a d’ailleurs des ruines romaines extraordinaires en Tunisie qui sont beaucoup plus belles que celles de l’Italie. En particulier le Colisée d’El Jem, 3ème Colisée du monde romain. C’était une zone très riche et les terres le sont encore : il y a du blé dans la région de Beja qui rivalise avec celui de la Beauce.

 

On dit cependant que les libertés publiques n’y sont pas assurées…
Bien sûr, on l’entend dire ici ou là. Vous savez, on peut toujours trouver à critiquer un état… Ne soyons pas démagogues. Et puis n’oublions pas que la Tunisie a donné le droit de vote aux femmes bien avant la France. Cela a été un des grands apports de Bourguiba. Un statut de la femme très en avance sur son temps pour un pays d’Islam avec le droit à l’avortement, l’égalité dans l’héritage…

Monsieur le Président, selon toute vraisemblance, vous allez démissionner de la présidence de l’Université début septembre sans attendre la fin de votre mandat, le 8 novembre prochain. Pour quelles raisons ?
En effet, j’ai décidé de ne pas me représenter. Mais je vais continuer à enseigner. C’est mon métier et je l’adore ! Vous savez, j’ai été Doyen pendant 10 ans, Président 5 ans, je commence à fatiguer. De plus, les nouveaux textes vont exiger du Président encore plus d’implication, de travail, même peut-être un changement de mentalité. Il faudra que les universitaires aillent chercher de l’argent dans le privé. Je n’y suis pas préparé, je ne sais pas le faire, aller tendre la main ne m’intéresse pas !

 

Propos recueillis par Claire Manaud


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