Grande Loge de France ; Informer sur ce que nous sommes

Invité par les loges toulousaines, Alain-Noël Dubart, Grand Maître de la Grande Loge de France, revient sur la place du Franc-Maçon dans la cité et sur des sujets d’actualité tels que le débat sur la laïcité et la montée du Front National.

 
Alain-Noël Dubart, quel est l’objectif de cette conférence à Toulouse ?
La première des raisons, majeure, est que les loges de Toulouse m’ont invité. Mais la raison de fond, à ma venue à Toulouse vise à démarquer l’obédience d’un certain nombre de problématiques, de relations d’affaires ou de scandales de captations d’héritage – dénoncées depuis près d’un an dans la presse – qui ne sont pas maçonniques et ne nous concernent pas. Depuis quelques années, nous avons pris la décision d’informer sur ce que nous sommes et surtout sur ce que nous ne sommes pas.

Le “recrutement” n’est par conséquent pas à l’ordre du jour ?
Non. Mais c’est à ceux qui nous auront écoutés de se positionner et de savoir si la démarche présentée et explicitée le mieux possible sans toucher au secret de l’initiation, leur convient.

La Franc-Maçonnerie est-elle un ordre qui peut encore aujourd’hui se tenir hors du temps et de l’espace ?
La Franc-maçonnerie ne s’est jamais tenue hors du temps et de l’espace. Depuis son origine, elle a toujours été incluse d’abord dans le royaume de France, ensuite dans la République. Elle est hors du temps et de l’espace quand les Maçons se réunissent dans une loge pour participer à des travaux de nature initiatique mais le Franc-Maçon est toujours dans la cité. Dans l’ensemble de nos rituels et de ceux de toutes les obédiences, quelque soit le rite, il est prescrit à chaque Maçon de travailler dans la cité avec les lumières qu’il a reçues dans la loge. Simplement, le travail est fait de façon discrète au sein des loges.

 

Trouver sa propre réponse

Comment définiriez-vous un Franc-Maçon dans la société ?
Un Franc-Maçon est d’abord quelqu’un qui a travaillé de longues années dans sa loge, pour bien comprendre les principaux éléments d’une démarche initiatique bien construite. Il y a essentiellement appris à se connaître lui-même, à connaître et respecter les autres. Ensuite il apprend à juger en toute liberté de conscience, d’expression et à trouver sa propre réponse au problème qui se pose. La loge lui permet et lui facilite cette démarche. A partir de là, il s’engage avec les autres dans la vie de la cité. Un Franc-Maçon qui n’a pas d’activité extérieure à la loge, – politique, syndicale, associative – a complètement manqué le sens de la démarche initiatique.

Que répondez-vous à ceux qui assimilent la Franc-Maçonnerie à une secte ?
C’est une vision complètement erronée et qui ne s’intéresse pas aux définitions mêmes des mots. De par son étymologie, une secte – et cela correspond rigoureusement à la réalité – est une chose que l’on sectionne, que l’on découpe dans le tissu social pour en faire quelque chose de fermé. Une secte cherche à attirer. Il n’est pas difficile d’y entrer. Dans le cadre d’une démarche maçonnique en revanche, il est proposé un apprentissage de la discussion avec l’Autre, du respect de l’Autre dans ses opinions, sa diversité confessionnelle ou politique. Dans une loge, on apprend à respecter l’altérité absolue de tous les êtres humains, à ne pas avoir de comportement de panurge. Il n’y a pas de mot d’ordre. Ce n’est ni une église ni un parti politique. Une fois que vous être entré dans la secte au contraire – du moins pour ce que j’en connais – un canevas s’impose à tous ses adeptes. Ils doivent penser de la même manière et surtout suivre les directives de pseudo gourous (pseudo car le sens sanskrit du terme “gourou” est respectable). Ces hommes imposent leur volonté, leur vue à d’autres qui souvent en plus sont en situation de faiblesse. C’est par conséquent rigoureusement le contraire d’une loge maçonnique dans laquelle personne n’imposera jamais à qui que ce soit une manière de voir. Et sortir de la Franc-maçonnerie est simple : vous ne venez plus dans la loge. Personne ne viendra vous chercher ni ne vous réclamera d’argent.

 

La règle du silence

Pour quelles raisons devient-on Franc-Maçon ?
Je pense qu’elles sont multiples. Peut-être par curiosité, parce que l’on a des amis qui le sont et que l’on se rend compte que leur manière d’aborder la vie, publique comme privée, de se comporter, est un peu différente. Sur un plan plus profond, on devient Franc-maçon peut-être parce que l’on s’intéresse à un certain manque. Dans la société actuelle, les cadres religieux ont été assez brisés. Ils ne répondent plus aux aspirations des hommes et des femmes. En cela, la démarche maçonnique avec sa spécificité et son originalité, leur permet d’envisager de trouver un sens à leur vie.

Comment définissez-vous le principe de l’initiation ?
Très simplement. L’initiation est une manière nouvelle de regarder le monde. C’est un peu pour cette raison que dans une loge maçonnique, il est obligatoire pour les apprentis d’observer la règle du silence de manière stricte jusqu’à ce qu’ils deviennent compagnons. Pendant cette longue période qui peut durer trois ans selon l’assiduité, l’apprenti va apprendre à écouter les autres, à confronter ce qu’ils lui disent avec ce qu’il est lui-même et ce qu’il pense, mais sans jamais pouvoir prendre la parole pour défendre ses opinions. Il va commencer une cure d’intériorité qui n’est pas une cure de psychanalyse. C’est une manière de commencer à respecter les autres et ce faisant, porter un nouveau regard sur le monde. Se changer soi-même.

Croire ou pas en Dieu

Comment définir le bonheur initiatique ?
Je ne suis pas certain que l’initiation mène au bonheur. Vous me prenez de court… L’initiation est faite pour changer votre regard sur le monde. C’est seulement après qu’il vous appartient de savoir si cela vous procure ou pas du bonheur. La méthode maçonnique a pour but l’apprentissage du travail ensemble et ce que l’on appelle la Fraternité, n’est pas la fraternité initiatique, ni d’aucune manière le copinage, les relations d’amitié. C’est la fraternité des gens qui construisaient des cathédrales, qui bâtissaient quelque chose de beau mais peut-être ne savaient-ils pas s’entendre dans la vie réelle.

Il n’est pas nécessaire de croire en Dieu pour être Franc-maçon mais y croire est-il un obstacle lorsque l’on est Franc-maçon ?
En effet, il n’est pas nécessaire de croire en dieu pour être Franc-Maçon. Toutefois quelques obédiences sont très imprégnées de symbolisme judéo-chrétien et pour l’une d’entre elles au moins, qui fait l’objet d’un certain nombre d’affaires, tous ses membres doivent être chrétiens. Ils ont prêté serment sur la Bible en tant que Livre de la parole révélée de Dieu. On pourrait supposer que ce simple fait suffirait à ce que tous les Frères de cette obédience soient parfaitement intègres. Peut-être n’est-ce pas rigoureusement le cas. On peut donc se poser la question de l’adéquation entre la démarche chrétienne d’un côté et la pratique maçonnique de l’autre. Pour la plupart des autres obédiences, croire ou ne pas croire en dieu ne pose aucun problème. Toutes les obédiences maçonniques qui fonctionnent selon les constitutions d’Anderson de 1723 ont pour principe – et le texte figurait expressément dans la constitution de la Grande Loge de France – de s’interdire toute discrimination d’ordre confessionnel ou politique. Au sein des loges qui travaillent au rite écossais ancien et accepté, il n’y a aucune controverse sur des sujets politiques ou religieux. Il peut y avoir des travaux sur des sujets religieux avec cette nuance qu’il n’y aura jamais de vote pour approuver tel ou tel point. Chacun devant rester parfaitement libre de ses opinions.

 

Le droit à la différence sans différence des droits

Que pensez-vous du débat actuel sur la laïcité ?
Le milieu politique se trompe de débat. Il est naturel de parler de la laïcité, puisque celle-ci est co-substantielle à la République, au sens étymologique du terme : Res Publica, la chose qui nous est commune. Si nous vivons dans l’espace qui nous est commun, c’est parce que la laïcité nous le permet. Mais un parti politique, sous couvert de faire un débat national sur la laïcité, fait en réalité un débat sur l’Islam, pour à l’évidence récupérer une partie de l’électorat. On ne va pas parler de l’interprétation d’un livre symbolique, le Coran, mais de la dérive islamiste. On n’est plus dans le dialogue entre l’Etat et l’ensemble des religions mais dans le dialogue, si toutefois dialogue il y a, entre l’Etat et une religion. Je trouve cela choquant, malvenu et j’en parle d’autant plus librement que je suis de sensibilité proche de ce parti politique. Parler de la laïcité signifie de le faire avec toutes les religions, comme avec ceux qui n’en ont pas, y compris les obédiences maçonniques qui représentent une spiritualité particulière, avec les représentants des pensées agnostiques ou athées, parler aussi de la manière dont tout ce monde-là peut vivre ensemble dans la République. Ces problèmes ponctuels doivent pouvoir être résolus par les lois existantes. Sinon il appartient au Parlement non pas de modifier la loi de 1905 mais de faire des adaptations.

Et de la montée du FN ?
C’est un avis strictement personnel. La GLDF n’a pas d’opinion collective sur un sujet politique. La montée du FN est peut-être conditionnée par le débat sur l’islamisme ou les fantasmes d’Occupation. La classe politique a sa part de responsabilité. Elle va sur un terrain tenu par d’autres qui n’en demandent pas tant. A telle enseigne que le FN s’est emparé de valeurs comme celle de la République, de la Nation et de la laïcité. Bientôt Marine Le Pen va être le seul défenseur de la laïcité et de la République. C’est assez surréaliste mais c’est ainsi. Je pense que les Français votent FN à cause du chômage, de l’injustice sociale, des tas de problèmes dont ils ont le sentiment que le gouvernement actuel ne fait rien pour les résoudre. Il serait peut-être d’ailleurs temps d’engager le débat sur ces sujets.

Quelle image de la Franc-Maçonnerie voulez-vous donner aux Toulousains ?
La Franc-Maçonnerie est un endroit où ils peuvent exercer après un apprentissage, ce que l’on appelle la liberté de pensée : chacun pense librement. Toutes les opinions sont respectables et respectées. Si vraiment les Francs-Maçons ont acquis la plus parfaite liberté de pensée, cela signifie que la démarche initiatique est réussie. C’est vraiment la rencontre avec l’altérité et la reconnaissance de l’altérité des autres. C’est respecter le droit à la différence sans qu’il n’y ait jamais de différence des droits.

Propos recueillis
par Claire Manaud


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