Georges Abellan; Seul contre Total

Georges Abellan est un ancien salarié d’AZF où il a travaillé durant 28 ans sur les nitrates d’ammonium et les produits chlorés. Il fait partie de ses victimes à l’origine de la demande de citation directe de Total et a ému l’assistance la semaine dernière en se présentant seul devant le président du Tribunal afin d’évoquer ses motivations. Seul à la barre mais seul également face aux autres salariés qui soutiennent leur hiérarchie. Entretien.

 
Georges Abellan, êtes-vous satisfait de la décision du Tribunal faisant de Total et son ancien PDG Thierry Desmarest des prévenus aux côtés de Serge Biechlin et Grande Paroisse ?

Je suis soulagé qu’ils soient sur le banc des accusés. Il faudra tout de même attendre la fin du procès pour savoir si cette citation était recevable mais le principal est que chacun prenne ses responsabilités. Mon patron sera donc aux côtés de son patron pour répondre au Tribunal. Il y a le droit mais aussi ce que les gens ressentent… Je connais mon travail et Total ne pouvait pas ignorer ce qui se passait à AZF.

Qu’est-ce qui vous a poussé à entamer cette procédure ?
J’ai perdu des collègues de travail et c’est là ma principale motivation : je le fais en leur mémoire. Je m’en serais voulu si je n’avais rien fait. Et puis de quel droit Total ne devrait-il pas s’exprimer ? Parce qu’il s’agit d’un grand groupe intouchable ?

La plupart des anciens salariés d’AZF, à travers l’association Mémoire et Solidarité et son président Jacques Mignard, soutiennent leur direction. Comment vivez-vous cette situation ?
Il s’agit avant tout d’une démarche personnelle et je sais que je représente une minorité. Ce front uni autour du patron ne me convenait pas car j’estime que la hiérarchie doit nous assurer de travailler en toute sécurité. Avec Jacques Mignard et d’autres, on avait déjà signalé les risques liés à des économies d’échelle sur le site.

 

Une seule poubelle : le hangar 221

Justement, certains ont parlé d’“usine poubelle” après l’explosion. Comment avez-vous réagi face à ces accusations ?
Ça m’a fait mal au ventre car ce n’était pas vrai ! La sécurité existait et certaines parties très modernes de l’usine étaient bien entretenues. Mais, effectivement, nous avions une poubelle dans AZF : le hangar 221 qui recelait les rebus de nitrate. Notre patron parlait à ce sujet de «risques calculés».

Vous ne croyez donc pas à une autre thèse que l’accident chimique ?
Je n’ai pas d’éléments pour prouver le contraire. En tant qu’ancien salarié, je comprends les conclusions de l’instruction. Le DCCNa et le nitrate d’ammonium sont incompatibles et on ne les manipule pas de la même manière. Les confondre en les pelletant ne me paraît pas plausible. Connaître les causes est certes important pour l’avenir mais ce n’est pas l’essentiel. Je dis souvent : si un ouvrier tombe d’un échafaudage, il faut savoir s’il a eu une crise cardiaque, s’il a été poussé, s’il avait son lacet défait ou s’il a été victime d’un vent violent. Mais si une barrière de sécurité solide avait été mise en place, il ne serait jamais tombé.

Avez-vous eu de la compassion pour Serge Biechlin lorsqu’il s’est exprimé devant le président du Tribunal ?

Je n’ai pas de compassion pour lui mais je conçois qu’il soit ému et que ses larmes et déclarations soient sincères.

Comment vivez-vous ce début de procès ?
Je trouve le Président du Tribunal très bien, il laisse les gens s’exprimer et lui parler lors de l’audience de mercredi (25 février, ndlr) m’a fait beaucoup de bien. Il règle les problèmes de suite avant de poursuivre les débats. Par contre, je ressens une ambiance bizarre avec des clans au sein des parties civiles mais cela dure depuis sept ans.

Propos recueillis
par Sophie Orus


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