Gardiens de la Paix

Sur le pas de la porte, un désaccord opposait un concierge à son voisin. L’un promettait à l’autre de lui «garder un petit chien de sa chienne». La réflexion, ponctuée par un tonitruant «Ici, le gardien, c’est moi» me fit penser que la sémantique se logeait partout, et plus particulièrement chez les concierges, désormais gardiens d’immeubles. La sémiologie appliquée à la vie sociale donne aux mots des nuances purement conventionnelles puisque le fond reste le même. Cet embrouillamini entre la désignation et la fonction me procure l’occasion de rappeler l’existence de ces nombreux gardiens spécialisés, qu’il n’y a pas lieu de distinguer des autres professionnels. En fin de vie tous passent d’un état à un autre et finissent parmi les «gardés». En haut de la hiérarchie, l’expression «Garde des Sceaux» peut laisser croire à certaines âmes lyriques que l’héritier du Chancelier de l’Ancien régime chargé de conserver les sceaux royaux poursuit cette tradition. En laissant libre cours à leurs pensées ces âmes poétiques pourraient voir un Ministre de la Justice qui s’enferme tous les soirs dans un petit cabinet noir pour y déposer les précieux tampons officiels. Il est vrai que la locution n’est pas claire pour celui qui s’arrêterait au sens premier du terme. A fortiori, s’il l’on s’en tient au son du sceau, on peut tout aussi croire à la responsabilité du garde des sots ou encore à celle d’un surveillant chargé des seaux. On aurait alors affaire à quelqu’un disposé à arranger les bidons des justiciables.
Garde-boue et garde-fou

De même, le garde du corps donne lieu à interprétation. Le synonyme est parfois animalier. C’est, dit-on, un gorille qui assure la garde rapprochée. A cet égard, l’esprit du plus crédule est contrarié par le fait qu’il ne peut imaginer se rapprocher d’un gorille. Le garde pêche et son homologue de la chasse sont chargés de la lutte contre des individus qui, par principe, ne sont pas en règle avec les exigences législatives et réglementaires spécifiques à ces domaines. Ainsi, la définition de la fonction est une chasse gardée pour exégètes puisque le fait de ne pas avoir de permis exige la compétence d’un gardien. Par tradition, le garde républicain assure la garde montante ou descendante comme le chantent les enfants de Bizet et octroie du panache au garde à vous. Je ne vous parlerai pas du garde chiourme, ni du garde barrière puisque leurs missions sont en voie de disparition. Le chant des chiourmes ne fait plus avancer les galères et les barrières sont de plus en plus souvent automatiques. Reste encore le gardien de buts. Ici la situation devient totalement incompréhensible pour le néophyte en football. S’il est bien quelqu’un qui doit s’interdire de garder quelque chose c’est bien celui-là. Il se doit de dégager sans rien garder.

 

Sang froid

Les choses qui nous entourent sont chargées, elles aussi, de la garde. Dans la palette des garde-manger, garde-meubles et autres garde-mites, j’ai sélectionné le garde-boue et le garde-fou. Ils témoignent d’une fonction complexe. Certes le garde-boue protège des éclaboussures mais, par ailleurs, il n’a pas toujours la place de tout stocker. Dès lors, tout ce que le garde-boue ne garde pas, où le met-il ? Quant au garde-fou, peu de gens sont conscients de sa difficulté : Il doit trier les sains d’esprit et les malades du bocal qui aiment se pencher vers le précipice. Il y a aussi tous ces panneaux qui, à la campagne, mettent en garde contre le chien du même nom. Le texte est parfois agrémenté de l’image d’un molosse qui n’a rien à voir avec le vieux clébard rhumatisant que l’on aperçoit au fond du jardin. A l’inverse ceux qui confient la garde à un dogue allemand en pleine santé, ne donnent aucune précision afin de laisser à l’importun la joie de découvrir le gardien. Le développement de cette notion de garde ne semble pas, à première vue, compatible avec la société de consommation, qui par principe ne garde rien. En réalité le développement des différentes sortes de garde sont là pour témoigner du contraire parce que d’éventuelles agressions menacent régulièrement la propriété privée. Les entreprises de gardiennage fleurissent un peu partout et l’engouement qui consiste à faire garder sa propriété par des retraités permet à de vieux os de vivre au soleil des vieilles pierres. On assiste plus que jamais à la garde des richesses matérielles figées en un lieu donné : les grands magasins, les usines, les stocks, etc.
Parallèlement à cette notion de protection physique, notre société se sert de la garde pour se débarrasser de tout ce qui pourrait gêner le plaisir ou les loisirs de ceux qui doivent «profiter de la vie». D’où le développement de la garde des nourrissons, des enfants, des vieux, des malades, des chenils, des hôtels pour enfants, des maisons de retraite, etc. C’est le développement de la garde-refus ou de la garde-refuge devant les incitations et les tentations de la société. Au final, quelle est la garde la plus importante, celle qui nous concerne au plus profond de nous-mêmes, celle qui nous permet en toute circonstance de garder la tête sur les épaules ? N’est-ce pas celle qui consiste à garder son sang froid ? Une garde précieuse pour tous qui fait de chacun d’entre nous, des gardiens de la Paix.

Gérard Gorrias




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