Flics, Samu, pompiers : sont-ils en danger ?

La sirène retentit de manière un peu particulière chez ceux qui apportent une aide au quotidien : soignants, pompiers et policiers, tous semblent en proie à des agressions de plus en plus récurrentes. Symptôme d’une société en mal de repères ? Les effets collatéraux sont en tout cas profonds et aujourd’hui ceux qui nous portent secours ont le blues. Séverine Sarrat et Aurélie Renne ont pris le pouls de ces nouvelles victimes.

« Il était tellement en colère de devoir attendre à nouveau son tour qu’il m’a plaqué violemment contre le mur et s’est mis à serrer ma gorge de ses mains », raconte un infirmier toulousain encore ému par les faits qui remontent à 2011. Heureusement l’agression s’arrête là mais laisse un professionnel désemparé. L’année dernière déjà, l’Ordre national des infirmiers tirait la sonnette d’alarme et créait un Observatoire des violences. En 2012, il recevait 11 344 signalements d’atteintes aux biens et aux personnes au niveau national. Pour la grande majorité, ces violences ont lieu au domicile du patient, puis suivent les services dits « à risque » : les urgences, la gériatrie, la chirurgie. « Clairement, les urgences sont le service le plus violent, mais tout est lié au nombre de gens qui passent ainsi qu’au stress et à l’attente générée par le service », explique le docteur Jean Thévenot, président du CDOM (Conseil départemental de l’Ordre des médecins), « ainsi les soins intensifs ou encore les maternités deviennent aussi propices à certaines formes de violence. » Il se souvient avoir lui-même été agressé dans l’exercice de ses fonctions (il est gynécologue-obstétricien, ndlr) : « j’ai voulu défendre une infirmière et quatre personnes m’ont tapé dessus, c’était une histoire d’attente… »

Tous les soignants sont exposés

Chez les médecins, la réalité dépasse aujourd’hui le cliché du risque attribué à SOS médecin, au Samu et autres structures d’urgence, car parfois les situations sont presque « préméditées » explique Jean Thévenot : « les raisons sont diverses : un toxicomane qui exige du subutex ou un psychotrope, un vol d’ordonnances, des réactions violentes suite au refus de délivrance d’un certificat médical, etc », les cabinets des médecins généralistes deviennent parfois de véritables no man’s lands poussant certains professionnels jusqu’au burn-out. Le CDOM a d’ailleurs créé l’association MOTS il y a trois ans pour répondre aux situations d’épuisement professionnel. Depuis le début de l’année sur 700 généralistes à Toulouse, cinq ont demandé de l’aide à l’association. « Les statistiques montrent toutes une hausse des violences ces quelques dernières années, qu’elles soient issues du conseil de l’ordre ou des pouvoirs publics. Assistons-nous à une réelle recrudescence de violence ou la parole s’est-elle simplement libérée ? » poursuit le docteur Thévenot. Les professionnels semblent pourtant dire que c’est un problème qui se pose très régulièrement et qui n’existait pas auparavant ou de manière plus rare. Patricia Bellière, présidente du Conseil régional de l’Ordre des infirmiers analyse : « C’est le péril majeur de notre société, on retrouve la même problématique à l’école : les gens sont plus agressifs, impatients, pressés. » Elle évoque aussi le jour où la violence l’a choisie elle, infirmière au bloc opératoire dans le secteur privé : « un retard concernant une opération prévue de longue date a fait sortir un patient de ses gonds, j’ai eu droit à des insultes. »

Les déserts médicaux urbains existent à Toulouse

Faut-il rappeler, en 2010, ce médecin qui avait été séquestré pendant une demi-journée au domicile de son patient ? Aujourd’hui il a cessé d’exercer. « On crée des déserts médicaux urbains, liés à l’insécurité, dans tous les quartiers plus ou moins sensibles de la ville », regrette Jean Thévenot. Pourtant des solutions existent, les Ordres réfléchissent à former les professionnels à la gestion des situations violentes : « rendre un coup de poing est une réaction normale mais un soignant doit savoir réagir autrement » poursuit-il. D’autres propositions semblent également faire l’unanimité : « à l’exemple d’un cas dans le 92, les médecins refusaient de venir dans cette maison médicale. Une fois sécurisée à l’aide de vidéosurveillance, de vigiles et de grilles, le problème était réglé. Mais la prévention peut aussi être déclenchée à d’autres niveaux : après douze heures d’attente dans les hôpitaux, il est humain de s’énerver. » Il précise par ailleurs que les ophtalmologues, réputés pour avoir beaucoup d’attente sont en haut de la liste des praticiens victimes de violences. « Il est de la responsabilité des établissements d’organiser les soins de manière adaptée et les pouvoirs publics doivent faire en sorte d’aiguiller les personnes au bon endroit : il faut commencer par appeler le 15 ! » Un constat qui ébranle souvent les structures hospitalières. Ainsi, suite à la récente agression d’une infirmière au CHU de Rangueil, le service communication de l’hôpital insiste sur le fait que « Les équipes de sécurité, formées à la gestion des conflits sont constituées de 141 personnes présentes 24H/24, 365 jours par an. »

 « Pourquoi s’en prendre à nous ? »

 

Le « ras-le-bol » est également palpable chez les pompiers. Ces derniers sont victimes de violences régulièrement, mais leur puissance tend à s’amplifier. Les dernières en date ont été recensées en août lorsque, appelés au Mirail, les pompiers sont venus en aide à une femme enceinte sur le point d’accoucher. Arrivés sur les lieux, ils ont été pris à partie par un groupe de jeunes gens et leur ambulance a été copieusement « caillassée ». Le lendemain, même scénario lors d’une intervention dans ce même quartier du Mirail pour porter secours à une vieille dame tombée dans la rue, souffrant d’un traumatisme crânien… Dans les deux cas, ce sont les pompiers de la caserne Vion qui ont été dépêchés sur place et qui aujourd’hui constatent le manque de soutien de leur hiérarchie. « Cela fait un mois que les faits ont eu lieu et les trois collègues qui ont été agressés n’ont même pas reçu un coup de fil de nos supérieurs pour prendre des nouvelles. Au lieu de cela, ils ont eu droit à un courrier de réprimande pour leur faire savoir qu’ils n’auraient pas dû se déplacer à trois mais à quatre comme l’exige le règlement », témoigne un pompier professionnel, dont nous tairons le nom. Car l’omerta semble de mise. « Nous n’avons pas le droit d’en parler, pourtant il faut que les gens sachent ! Nous ne sommes pas de la chair à canon» poursuit-il. Désormais, l’ambiance dans les casernes est pesante, à chaque appel d’urgence dans certains quartiers de Toulouse, « c’est la boule au ventre que nous montons dans nos véhicules, car quand un collègue rentre en pleurant et hurlant « C’est des fous ! Ils veulent nous tuer ! » cela fait réfléchir !» Et même si les incidents relatés ci-dessus n’arrivent pas tous les jours, les pompiers se disent quotidiennement victimes d’injures, de menaces de mort et autres violences verbales. Pour la majorité d’entre eux, c’est l’incompréhension qui domine : « nous portons secours aux gens, pourquoi s’en prendre à nous ? » entend-on dans les couloirs des casernes. Alors, il a fallu prendre des mesures, travailler différemment. « Désormais, pour les cas d’incendie, nous disposons de « points d’attente » autour de Toulouse. Nous stationnons sur un lieu prédéfini pour y attendre la police qui nous escorte alors jusqu’au lieu sinistré. » Mais lorsque l’appel concerne une atteinte à la vie d’une personne, ils ne peuvent patienter et s’engagent, « c’est à ce moment précis que surgit la peur ! » précise un pompier.

 

« Au bord du burn-out »

 

C’est donc la police qui vient porter assistance à ceux sensés l’assurer ! Problème, les policiers ne sont pas mieux lotis que les pompiers. Des deux côtés, le constat est le même : « nous observons une montée de la violence depuis une dizaine d’années », explique Didier Gailhard, secrétaire Midi-Pyrénées de la Fédération professionnelle indépendante de la police (FPIP). « Aujourd’hui, il est possible de prendre un coup de couteau pour une cigarette. C’est dingue ! » poursuit-il. L’agent de la police nationale constate qu’un simple contrôle routier peut rapidement basculer dans la violence. Pour lui, la raison principale reste le non-respect de la profession, « plus personne n’a peur de la police ! » En particulier dans certains quartiers de Toulouse tels le Mirail, Empalot et les Izards. Mais aujourd’hui, le centre-ville est également le théâtre d’une montée vertigineuse de la violence à l’égard des forces de l’ordre, comme à Arnaud-Bernard. La police nationale y est régulièrement « caillassée » et insultée, mais ce n’est pas ici la peur « des petites frappes » qui étreint les agents, « car nous savons qui ils sont » mais plutôt celle qui survient lors d’un contrôle banal. « Un policier doit être en alerte permanente, mais lorsque nous effectuons un contrôle d’identité ou routier, nous ne savons pas à qui nous avons à faire et, de plus en plus souvent, nous sommes pris à partie. Ces interventions étant routinières, nous pouvons être moins vigilants et la situation peut dégénérer comme cela s’est vu à plusieurs reprises», confie le policier. Sous pression, de leur hiérarchie et du terrain, de nombreux policiers se disent « au bord du burn-out », confesse David Portes, Secrétaire de zone Sud-Ouest FPIP. Ce malaise est d’autant plus prégnant que les policiers sont persuadés de ne pas bénéficier de l’appui de leur hiérarchie, « obsédée par la réalisation de chiffres ». Et, constat qui ne participe pas à rassurer les policiers nationaux, l’arrivée d’armes de guerre dans la ville de Toulouse. « Avant, les kalachnikovs ne circulaient que dans le milieu du grand banditisme mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La preuve avec l’affaire Mohamed Merah », rappelle David Portes.

 

Des armes de guerre à Toulouse

 

Et c’est bien ce nouveau phénomène qui inquiète les policiers municipaux, qui eux ne peuvent rivaliser d’égal à égal avec une personne violente qui dégainerait une arme. « Nous ne sommes autorisés à détenir une arme que la nuit, seulement les malfrats n’agissent pas qu’à la fin du jour. Nous avons demandé à plusieurs reprises d’être réarmés mais en vain. Faut-il attendre qu’il y ait un mort pour être entendus ?», se lamente Didier Cabanié, délégué SNPM/FO de la police municipale de Toulouse. De plus en plus exposés à la violence urbaine, les agents sont quotidiennement victimes d’agressions, de rebellions et d’injures. Et le danger peut survenir n’importe quand, n’importe où : « un de mes collègues est intervenu sur une simple dégradation de vélo mais, l’interpelé était un militaire sous l’emprise d’alcool et le policier s’est fait rouer de coups », témoigne Didier Cabanié. Lui est en poste sur le secteur de la Côte pavée, quartier où s’est déroulée la fusillade lors de l’interpellation de Mohamed Merah l’année dernière et n’ose imaginer ce qui aurait pu se passer s’il avait dû intervenir. « J’ai signé pour être policier, pas pour entrer dans la Légion », précise-t-il.

Et s’il est un sentiment que tous partagent, qu’ils soient infirmiers, médecins, urgentistes, pompiers ou policiers, c’est bien celui d’un manque de reconnaissance. L’uniforme n’implique plus le respect de la population mais pire, les différentes hiérarchies ne soutiennent plus leurs personnels lorsque l’un d’entre eux subit un traumatisme. « Avant nous étions une grande famille. Si un médecin était molesté, c’est toute la profession qui se sentait visée. Si un policier ou un pompier était agressé, c’est tout le corps de métier qui était mobilisé. Aujourd’hui, cette famille n’existe plus. Le divorce est prononcé », conclut Didier Cabanié.

 

 

Chronologie :

 

-          22 mars 2012 : les policiers interviennent sur l’interpellation de Mohamed Merah et sont pris sous les balles du forcené.

-          2 août 2013 : caillassage au Mirail des pompiers et du Samu intervenus pour aider une femme à accoucher à son domicile.

-          3 août 2013 : agression au Mirail des pompiers venus porter assistance à une personne âgée victime d’un traumatisme crânien.

-          27 août 2013 : 15 personnes agressent une infirmière de l’hôpital de Rangueil qui leur refuse la visite collective d’un proche.

 

 

 

-Entre août 2012 et juillet 2013, 439 faits de violence ont été constatés à Toulouse et St-Gaudens sur des dépositaires de l’autorité, des fonctionnaires de police et des pompiers, soit une augmentation de 13.4%. L’année précédente, 387 cas avaient été répertoriés.

-Le personnel hospitalier du CHU de Toulouse déclare environ 600 actes d’incivilité, de violences verbales et physiques chaque année.

-81% des infirmiers se sentiraient préoccupés par la violence au travail. 1/3 rapporte même être confronté fréquemment à la violence verbale, 5% disent devoir faire face à des violences physiques au quotidien (Source Conseil national de l’ordre des infirmiers).



UN COMMENTAIRE SUR Flics, Samu, pompiers : sont-ils en danger ?

  1. AUCLERT dit :

    Je n’arrive pas à comprendre comment face à toutes ces incivilités, insultes et non respect des forces de l’ordres, agressions des pompiers et autres services de soin, que notre ministre de la justice, très mère poule, ne pense pas à mettre en place des condamnations “travaux d’intérêt général” dans l’armée française. Condamné au service militaire, centre fermé d’éducation civique, toutes les structures existes, chambres, toilettes, cuisines, et même des militaires en fin de carrière prêts à prendre en main ces délinquants. Cela ne coutera pas plus cher que la prison, mais rien que l’effet d’annonce va glacé le sang de tous ces gens qui ne respectent rien.
    L’armée, je l’ai faite, ingénieur de formation, j’ai été incorporé à 25 ans, c’est une belle école de la vie, ils auront la chance, en contre partie d’apprendre les règles de vie en société, d’apprendre un métier, de passer le permis de conduire, etc, on peut tout leur apprendre sauf le maniement des armes!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.