[Enquête] « La prison ? Une machine à récidive »

Syl  prison 100 INESTIGATION

Densité. Si la peine de prison est initialement synonyme d’isolement et de solitude, comme autant d’espoir  d’une introspection salutaire par celui qui a commis délit ou crime, aujourd’hui la réalité est tout autre. Et à la maison d’arrêt de Seysses, ça bouchonne carrément.

« Globalement on connaît le problème de surpopulation en milieu carcéral dans les maisons d’arrêt mais beaucoup plus rarement dans les centres de détention », explique Christophe Zoia, co-animateur du groupe « prison » Toulouse-Colomiers de la Ligue des droits de l’homme. « La maison d’arrêt de Seysses (qui accueille prévenus, courtes peines et détenus en transit) ne fait pas exception à la règle, et depuis l’ouverture cela n’évolue pas ». Avec un taux de surpopulation de 139% en 2013, chaque cellule de 9m2 accueille deux détenus à minima. « La direction se réjouit de « ne pas mettre de matelas par terre » », explique Claude Canac, retraité et visiteur bénévole via l’Association nationale des visiteurs de prison, à la maison d’arrêt de Seysses. Un fait que ne confirment pas les bruits de couloirs rapportant le cas de « matelas à rouler sur le lit du voisin pendant la journée». Claude Canac raconte d’ailleurs le « turn-over » constant dont lui font part les détenus qu’il rencontre chaque semaine «  ils ne savent pas qui ils vont trouver dans leur cellule en remontant ». Il faut dire qu’avec un effectif moyen par an en constante augmentation (voir encadré), et considérant que la durée moyenne de séjour est de 5 mois, le chassé-croisé à Seysses ferait pâlir Bison futé en plein 15 août. Le problème pour Christophe Zoia, c’est que « l’administration pénitentiaire ne compte plus en nombre de cellules  mais en nombre de places avec – a minima – deux lits superposés dans chaque cellule, pourtant initialement pensée pour un seul détenu ». Parfois le taux de surpopulation est carrément calculé au nombre de m2 « nécessaires » par détenu, histoire de gratter sur le pourcentage dénonciateur.

« C’est un comble : les détenus demandent à aller à l’isolement ! »

Karim Mokhtari a connu cette promiscuité pendant de longues années : « 4 lits, 6 matelas, 9 m2 c’est l’indignation, la déshumanisation, faire ses besoins devant les autres, l’enfermement dans des rapports de forces, les tensions permanentes, des frustrations en cascades et une violence latente.» Voilà ce qui reste de ces années, alors qu’incarcéré pour braquage à main armée entrainant la mort sans intention de la donner, il s’attend à ce que la prison lui « donne les moyens de réparer son erreur, de se réinsérer ».  Il se souvient du « bruit constant, des cris, de la pauvreté des repas prévus pour un nombre inférieur de détenus, de l’anxiété à trouver une formation…» Pour sauver sa peau, il joue le tout pour le tout, en attaquant une grève de la faim pour décrocher une formation. Aujourd’hui, entre autres, vice-président de Carceropolis, il s’échine depuis 2012 à montrer les prisons sous un nouvel angle, accompagné de Julien Villalard, président fondateur de l’association. « Le problème n’est pas tant dans l’encellulement individuel mais dans l’idée qu’il faut une place pour un détenu », ajoute d’ailleurs ce dernier. « La surpopulation fait que les maisons d’arrêt deviennent des machines à récidive. On mélange des populations qui ne devraient pas l’être. Psychologiquement l’arrivée en maison d’arrêt est difficile, on est fragilisé et on se retrouve d’emblée avec des récidivistes. On est compressé par la machine, c’est la porte ouverte aux difficultés. » Un constat que corrobore V. incarcéré à Seysses pendant 4 ans, accusé et condamné pour viol : « il faut se supporter 22h sur 24, avec des personnes réfléchies, c’est compliqué, mais face à certains, c’est du domaine de l’impossible. » En un an, à Seysses, il demande 4 fois à changer de cellule car les relations entre détenus dégénèrent.

« On envoie en prison à la chaine »

Un rapport parlementaire présenté la semaine dernière par Dominique Raimbourg sur l’encellulement individuel met le doigt sur l’une des failles du système pénitentiaire français, comme l’explique Christophe Zoia : « L’encellulement individuel est fixé par les règles européennes ». Or, les moratoires pour contourner le problème s’enchaînent depuis des années et un nouveau semble, à court terme, inévitable. « Pourtant si l’Europe juge que la situation dure trop, la France pourrait être condamnée par la Cour européenne des Droits de l’Homme. » Aujourd’hui détenus, associations de réinsertion ou personnel pénitentiaire, tous s’entendent sur le fait que la justice est au pied du mur : « Hatem Belloumi, surveillant à Seysses explique qu’avec 1 surveillant pour ???  détenus, les choses deviennent plus que compliquées, on est dans un climat d’insécurité constante ». Mais l’histoire prouve que l’on ne règle rien à bâtir de nouvelles cellules, car « plus on construit, plus on enferme », poursuit Christophe Zoia. « Le rapport parlementaire dit qu’on condamne trop et trop longtemps par rapport à l’étranger, on envoie en prison à la chaîne, pourtant la délinquance ne baisse pas. Il faut des alternatives, comme permettre aux conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) d’accompagner moins de détenus mais mieux et plus longtemps. » Aujourd’hui un CPIP accompagne 60 à 120 dossiers.Les travaux d’intérêt général et le port du bracelet électronique sont des options évoquées par tous nos témoins comme autant d’alternatives à l’incarcération de masse. D’ailleurs en région toulousaine*, ils sont déjà 800 à tenter de se réinsérer avec ce bout de métal flanqué à la cheville.

*La région pénitentiaire de Toulouse regroupe Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon.

 

 

La maison d’arrêt de Seysses en chiffres

31% de prévenus

69% de condamnés

139% de surpopulation en 2013

Effectifs moyens en 2011 : 940

En 2012 : 1040

En 2013 : 1121

Nombre places effectives : environ 600 ???

 

 

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