[En immersion] Dans les poubelles avec des glaneuses

600.000 tonnes de denrées périssables sont jetées tous les ans par les supermarchés français. Pour tenter d’éviter ce gâchis, des Toulousaines font leurs courses dans les bennes des grandes surfaces. Le Journal Toulousain les a suivies dans leur chasse au trésor.

glaneuses à toulouse
©Arnaud_Doutreuwe

 

« J’ai le rayon bio ! » se réjouit Julie*, 27 ans, les pieds sur une benne, la tête dans une autre. Une bonne dizaine de poubelles s’entassent dans la chambre froide de ce supermarché de la banlieue toulousaine. Elles sont deux ce soir à braver l’illégalité et l’odeur de poisson du local. Ici, c’est un de leurs « spots », un lieu pour récupérer des denrées dans les ordures tout en étant à l’abri des regards.

Ce soir, il fait froid dehors mais aussi à l’intérieur. Le thermomètre de la salle affiche 5°C.  Les deux habituées ont prévu le coup : manteaux et bonnets à pompon sont de sortie.  Glaner demande de l’organisation, Julie et Marie* le savent bien. Elles se nourrissent grâce aux déchets des supermarchés depuis maintenant plusieurs années. Elles apprécient cette chasse au trésor : « ouvrir une à une les bennes sans savoir ce qu’il peut y avoir dedans est plus amusant que de suivre une liste de courses et de parcourir les rayons », racontent les glaneuses.

L’une d’elles stoppe sa recherche, tend la main, et montre une noix de coco, la découverte insolite de la soirée. Julie semble écœurée :

« Ce qui est fou c’est qu’elle a fait 10 000 kilomètres pour finir dans nos poubelles. »

Si la jeune femme ne fait pas ses courses en ligne ou en rayon, c’est en partie pour des raisons écologiques. Elle ne comprend pas pourquoi des produits qui ne sont pas encore périmés sont jetés aux ordures. Des bouquets de fleurs après la Saint-Valentin, du foie gras et du saumon après les fêtes de fin d’année. Parfois, elle découvre aussi des bennes pleines de piles et d’ampoules. De quoi dégouter cette adepte du tri sélectif.

Marie, 28 ans, assume le fait de venir surtout pour des raisons financières. Ce soir, elle cherche particulièrement des yaourts pour ses filles. Elle ne parle quasiment que de ça et pousse un cri de joie quand elle ouvre une benne pleine de produits laitiers. Il y a de tout, pour tous les goûts. Une bonne nouvelle pour sa famille, car ils sont six à vivre grâce à ses récoltes.

« Le luxe des poubelles c’est d’avoir beaucoup de choix de yaourts », explique-t-elle.

Une chance que le glanage peut offrir à cette femme sans emploi dont le compagnon ne travaille pas non plus. Si elle fouille, c’est pour ses proches d’abord, pour son association ensuite. Elle est bénévole au sein d’une équipe qui aide des personnes sans domicile fixe. Grâce à la récupération, elle a pu leur apporter, par exemple, des tubes de dentifrice ou des croquettes pour leurs chiens. «Quand je récupère, je pense aux maraudes», confie-t-elle.

Selon les deux glaneuses, il y a souvent de quoi nourrir plus de cinquante personnes. Julie assure avoir déjà trouvé près de cinq kilos de fromage en une fouille. La quantité de nourriture découverte ici permet de beaucoup donner mais il faut faire attention à ne pas s’emballer. Si les mouvements de glaneurs n’ont pas de charte, ils sont souvent codifiés. Ne pas prendre trop pour ne pas avoir à jeter ensuite mais aussi pour laisser aux personnes qui passeront après elles chercher les rebus du supermarché. Autres règles : prendre uniquement ce que la grande surface ne veut plus commercialiser et repartir ensuite en laissant les lieux le plus propre possible.

Les glaneuses ont des principes, mais ne semblent pourtant pas gênées à l’idée d’enfreindre la loi. Quand on leur demande si elles ont peur d’être surprises par les forces de l’ordre, elles racontent que cela a déjà été le cas. À chaque fois, la police a été compréhensive. «Je m’inquiéterai le jour où je ferai ça en bande organisée mais là nous ne sommes que deux et des filles en plus », précise l’une d’elles. Et sous l’œil des caméras de vidéosurveillance du supermarché, elles rassemblent leur butin. Julie sourit : « Il faut avoir des abdos pour faire ça ! ».

Devant la chambre froide sont entassés une petite dizaine de poches, un sac de randonnée lourd de victuailles et un carton plein à ras bord. Il est 22 h passées. Leur mission n’est pourtant pas terminée. Elles chargent maintenant le coffre de leur petite voiture avant de repartir. Plus tard dans la soirée, les jeunes femmes se rendront chez Marie pour se répartir la récolte. Les produits conditionnés seront déballés. Les fruits et légumes lavés au bicarbonate ou au vinaigre. Ce soir, elles s’endormiront le frigo plein. De quoi manger pendant une semaine, avant de remettre le couvert.

 

*les prénoms ont été changés



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