En allant et venant à Toulouse dans les années soixante

Toulouse dans les années 1960

Quand je repense au Toulouse des années soixante, je me perds dans les rues de derrière les Beaux-Arts où j’habitais. Rue Cujas : une chambre pas vraiment sordide, disons balzacienne avec un lit à montant de cuivre, une vaste fenêtre donnant sur une cour sombre et un je ne sais quoi d’un monde qui sentait le début de siècle.

L’écho des pavés

Je ne parle pas de mes amours d’étudiants qui s’exerçaient dans cet espace avec en fond l’adagio d’Albinoni qui venait tout juste d’être découvert, dont l’arrangement aux accents pathétiques nous faisaient trembler d’émotion ou bien le pathétique «Warum» de Camilo qui faisait le tour de la planète.

Non. C’est la ville surtout que je revois, les manteaux cintrés des femmes chaussées de talons aiguilles, les rues,la StRomeaux odeurs de souk, avec son comptoir aux multiples épices, ses boutiques, ses personnages postés devant, au teint cuivré ;  qui apostrophaient des invites à l’achat.

Les rues où j’allais tard la nuit à l’écho des pavés où je pouvais me perdre, après avoir longéla Garonned’en haut, sous les platanes. Les mêmes qu’aujourd’hui les rues, mais plus serrées dans mon souvenir, plus exotiques avec des boutiques fondées avant guerre ; aux vitrines bondées. La rue Perchepinte où je louais un sous-sol et  une chambre au-dessus d’un négoce, proche d’Arnaud-Bernard ou bien quand je m’exilais du centre, dans un studio cossu ; au fer à cheval.

L’odeur de la ville

En ce temps-là, Toulouse avait une autre odeur et un visage qui ne lui ressemble plus. On s’attachait à ce qu’on voyait, je veux dire, les monuments ; d’une autre façon. On passait devant sans être attentif à leurs splendeurs. C’était quand ils avaient des façades sombres, que Matabiau était presque noire, que les immeubles de la rue Bayard avaient la pierre rincée de suie et que la brique n’était pas rose mais comme boucanée.

Nulle part, on y voyait comme aujourd’hui les femmes de pierre, des fontaines, ravalées, les rutilants frontons baroques des églises, les airs de palais romain du capitole aux colonnes fraîches, aux marbres pleins d’éclats ; comme après l’extraction. La ville tout entière était un peu croupie, comme en attente, que rien ne révélait ; sauf la patine du temps.

A l’enseigne du Tortoni et des Américains

Les places vivaient d’une façon plus intense, il me semble. Place du Capitole, le Tortoni était comme une ruche où d’une façon fatale on se retrouvait les uns et les autres, où les filles s’attardaient en ajustant leurs jupes de flanelle grise en haut des jambes, selon la nouvelle mode, et en blazer foncé ; ambrée de Mitsouko. Leurs cheveux étaient coiffés àla Delphine Seyrig, du Marienbad de Resnais. A l’angle de la place Wilson, vaste comme un navire et mondain, les Américains que St Exupéry et les autres fréquentaient du temps de la postale, avait son piano bar aux airs cosmopolites ; où on dansait et pour ce qui est des cafés disparus, il y en avait dont le destin changeait comme le Bibent, avec ses fastes d’un siècle révolu, qui devenait très populaire.

Moi j’étais un fervent du Père Léon, de ses soupes à l’oignon et du café des Beaux-Arts. Je tentais d’y séduire une fille, d’une beauté folle ; véritable égérie de notre milieu ; ce que je  «frôlais» seulement. On allait parfois se gaver de slows à l’Ubu après avoir vidé pas mal de blancs moelleux ; à l’étiquette du Montbazillac.

Je figurais parfois sur les planches du Capitole affublé d’un collant médiéval en lancier d’époque ou portant le palanquin dela Péricholetandis que Gabriel Bacquier jouait de sa voix, en tonitruant.

Le capitole Toulouse 1960

A livre ouvert

Mes activités étaient limitrophes de la vie artistique et je me confinais volontiers à  «la  Bible d’or», haut lieu du livre et des courants de pensée. Georges Ousset, son maître des lieux ressemblait à un bénédictin sans défroque et ses mines donnaient à ses paroles toujours feutrées, un air de complicité et de propos entendus, dont vous deveniez tout aussitôt le confident. Georges Ousset murmurait mais ce qu’il disait tombait d’une chaire et dans son sourire, on lisait une ferveur expressive au travers du propos. «Ah», disait-il, l’air navré vous n’avez pas encore lu le «Maître et Marguerite» en soufflant le nom de l’auteur russe dont on percevait à peine les modulations ; Boulgakov ? «Comment ça ? Mais c’est un livre majeur», disait-il ; tellement essentiel qu’on se trouve véritablement confronté au chef d’œuvre.» Le tout avoué en toute confidence et savouré comme s’il goûtait en même temps ce qu’il disait. On allait chez Tourel aussi et à celle du fond de la rue du Taur, dont le nom m’échappe (Balaran ?) et qui a fermé boutique il y a peu.

Il y avait l’ombre, la présence lointaine mais évidente de José Cabanis qui oeuvrait sur une table ronde, à la terrasse couverte du Covent-Garden place Esquirol ; surtout il y avait Mireille Sorgue, qui fréquentait la bible d’or, écrivait après ses cours en Lettres «L’amant ou célébration de la main» quand elle devenait l’amante de François Solesme. Mireille Sorgue disparue comme on dit dans la fleur de l’âge, qui s’est jetée d’un train ; à un peu plus de vingt ans ; que la passion dévorait. Elle en laissait les pages de «L’Amant» avant celui de Duras ; publié chez Morel en livre blanc et des lettres écrites au feu qu’Albin Michel a rassemblées. Mireille Sorgue que j’ai dû croiser dans ces années-là, étant moi-même sur le point de convoler.

Et puis, il y avait un certain Champeaux, personnage affublé de lambeaux, plutôt malpropre, dont la mâchoire remontait à chaque mot et qu’on voyait partout dans les cafés, posant en philosophe et se disant ami de Montherlant. Il avait le discours

et l’air content du déclassé qui porte bien sa condition avec, en plus un je ne sais quoi d’autosatisfaction qui se résumait dans ses petits rires qui bouclaient ses tirades.

«La Dépêchedu midi» quittait la rue Bayard et s’exilait au Mirail, ladite rue Bayard comme on sait mal fréquentée, qui exerçait une attraction particulière sur nos imaginations.

Un visage oublié

Je ne me souviens pas seulement des lieux, cafés ou boutiques ou de l’air des rues mais d’un quelque chose qui s’attache au temps ; sans qu’on s’en aperçoive. J’aimaisla Toulouselatine, romanisée dans ses architectures,la Garonneplus étalée que celle de Bordeaux, au bord de laquelle je passais du temps avec femme au bras, les rues enlacées les unes aux autres que je trouvais nocturnes même en plein jour, les dômes qui donnaient à la rive opposée des airs d’Istanbul et surtout ce que la ville a de féminin au travers de l’Autan quand il souffle en rasant les rues, de celles qui pavaient de leurs pas les places étroites, brunes de teint ; à la lente déambulation.

Les fontaines de Toulouse. Ah les fontaines où je me penchais pour y voir tout au fond ce dont je rêvais ; peut-être même quand Nougaro allongeait de sa voix de loup «Tou-ou-ou-lou-ou-se Oh Oh Tou-ou-ou-lou-ou-se-se-se» comme hurlant à la lune.

 

J.R.Geyer

 

 

 



UN COMMENTAIRE SUR En allant et venant à Toulouse dans les années soixante

  1. nathalie dit :

    Bonjour,
    Je lis avec plaisir votre témoignage et suis actuellement en train de compiler diverses informations sur Toulouse dans les années 60. Auriez-vous connu un établissement nommé La Nid D’art où l’on pouvait chanter ? Un groupe des Mazades y chantait régulièrement. Maman en faisait partie. Elle chantait La longue dame brune, de Barbara. Je ne parviens pas à trouver d’information concernant ce cabaret/café.
    Merci de votre aide

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