Emploi, retraite La guerre est déclarée ?

Malgré les nouvelles réformes annoncées par le gouvernement, le mécontentement enfle tant du côté des salariés du public et du privé que des chefs d’entreprises, sans compter les retraités et les chômeurs. Un sentiment général qui pourrait augurer d’un septembre noir, ou du moins d’un automne morose, pour ne pas dire d’une rentrée mouvementée. Aux dires des syndicats, il faudra, dans tous les cas, se tenir prêt… mais à quoi faut-il réellement s’attendre ? Par Marie-Agnès Espa et Séverine Sarrat.

 

Emploi, retraite, service public, conditions de travail, Europe sociale… Autant de sujets qui, même si tout le monde s’accorde à dire qu’ils nécessitent une réforme profonde, divisent les Français. La conférence sociale des 20 et 21 juin derniers en a d’ailleurs été la preuve. Réunis pour discuter des futurs chantiers du gouvernement, les syndicats patronaux et de salariés, sont parvenus à dégager un même sentiment, celui de la déception. A l’unanimité, ceux qui pourtant tiennent un discours différent se rejoignaient sur ce point : le manque d’ambition du gouvernement. « Plutôt que d’annoncer des retouches fines, il faut mettre en place des réformes de fond », explique Jean-François Monfraix, directeur général du Medef31. C’est également le constat amer que dresse Bruno Cagnat, secrétaire général de la CDFT31 : « nous attendions un cap clair sur l’emploi mais le plan du gouvernement n’est pas à la hauteur de nos espérances ! » Pourtant François Hollande promet un redressement de la courbe de l’emploi, ce qu’a du mal à entrevoir Anouk Déqué, présidente de la CGPME Haute-Garonne : « Comment réussir en exposant des réformes aussi floues ? Car avant de partager les richesses, il faut d’abord les créer », précise-t-elle, « pour cela il faut relancer les investissements, élaborer des réformes structurelles, baisser le coût du travail et alléger les charges sociales. » « Tout en prenant en compte la pénibilité et les conditions de travail », rajoute Bruno Cagnat, éléments non négligeables dans le dossier des retraites également. Pour la CFDT, il n’est pas question de toucher à l’âge de départ, ni à une baisse des pensions, mais plutôt agir sur la durée de cotisations. Quant à la position du Medef, elle est aujourd’hui de rallonger la durée de travail : « il faut considérer la nouvelle répartition de la pyramide des âges et comprendre que nous n’atteindrons plus le niveau de pension de nos parents et grands-parents », argumente Jean-François Monfraix.

 

 

« Ras-le-bol général »

 

Mais si chacun tente de tirer la couverture à lui, y compris le gouvernement, certaines alliances, jadis improbables, éclosent çà et là. « Les salariés d’une entreprise remarquent quand leur patron tente de sauver des emplois, quand leur établissement est en difficulté, et cela plus fortement dans les PME », constate Anouk Déqué. Ainsi, une solidarité, inattendue peut-être, et un « ras-le-bol général » pourrait bien mener à un mois de septembre sous les feux des manifestations. « Effectivement certains sujets nous unissent mais uniquement sur la forme car le fond est généralement différent », précise Bruno Cagnat, « le système actuel ne convient plus, il faut le réformer mais pas aux conditions des syndicats patronaux. » Car, aux dires des chefs d’entreprises, les salariés sont désormais conscients des difficultés de leur société, et des personnes qui les gèrent, « la réalité quotidienne est désormais la même pour tout le monde », affirme Jean-François Monfraix. Et c’est bien cette réalité qui pourrait enflammer les foules. « Nous avons déjà prévenu le gouvernement que les entreprises étaient arrivées au maximum des efforts qu’elles pouvaient fournir. Les liquidations sont de plus en plus nombreuses, nous ne pouvons plus suivre. Nous sommes au cœur du cyclone », explique gravement Anouk Déqué. En octobre dernier, la CGPME31 était descendu dans la rue pour hurler son inquiétude et sans menacer d’y retourner, sa présidente prévient : « la masse des aigris va augmenter avec l’arrivée en septembre des impôts, des cotisations et autres taxes de toutes sortes, et les mauvaises surprises se retrouveront aussi chez les salariés qui perdent les avantages fiscaux liés aux heures supplémentaires notamment. » Sans oser avancer un soulèvement social, elle pense être « à la veille d’une fulgurance sociologique. Les Français sont résistants, mais quand ils cèdent et disent stop, cela peut être violent. »

 

 

« On s’attend à des turbulences »

 

Du côté du service public et en particulier des forces de police, « à la rentrée, on s’attend à des turbulences. Chaque fois que l’on touche aux retraites, cela suscite des réactions » explique Didier Martinez, secrétaire régional d’Unité SGP Police Force Ouvrière. Et de poursuivre « il y a une fronde syndicale pour appeler à la mobilisation. Les forces de police seront là pour faire en sorte que tout se passe bien. Et nous, syndicats, nous participerons pleinement au mouvement sur nos périodes de repos ou de congé car nous n’avons pas le droit de grève. » Ce que dénonce surtout Didier Martinez, c’est la dualité systématique entre le public et le privé : «Nous vivons mal le contraste public/privé et nous déplorons cette façon de comparer la situation des salariés. C’est facile de monter les gens les uns contre les autres, et la classe politique entretient le flou, alors que dans le public comme le privé, il y a des spécificités. Il faut mettre les choses à plat et bien les expliquer. » Pour le fonctionnaire de police, il faut faire des concessions pour entrer dans le service public, le statut implique des contreparties obligatoires. Par exemple d’aller passer quelques années à Paris en début de carrière, ou pour certains services comme le sien, pas de droit de grève et une grande flexibilité des horaires. « Certains d’entre nous ont fait de terribles concessions pour entrer dans le public, par vocation, et aujourd’hui on revient sur ce qui était convenu au départ comme l’âge de la retraite » poursuit Didier Martinez.

 

 

« Faire plus avec moins »

 

Le constat est là, patrons contre syndicats, salariés du public contre salariés du privé, décalages de perception, incompréhensions et surtout déception de tous sur la situation économique et sociale du pays. Un sentiment d’injustice pèse sur l’Hexagone, la colère gronde mais la crainte d’une poussée des extrêmes en cas de grande mobilisation effraie. « Les extrêmes se nourrissent du manque de dialogue social » s’inquiète Bruno Cagnat de la CFDT 31, un spectre qui plane non seulement sur les mouvements sociaux mais aussi sur les urnes. Pour ceux qui pensaient en finir avec la crise en changeant de gouvernement la désillusion est plutôt brutale voire violente, comme certains médias l’ont titré : « l’enthousiasme c’est envolé ». Une enquête sur la situation économique et sociale de TNS Sofres faisait déjà apparaître en 2011 que 75% des Français ont le sentiment de vivre moins bien qu’avant et 76% estimaient alors qu’il fallait changer la société actuelle. Deux ans et un gouvernement plus tard, ce sentiment n’a pas réellement changé et s’est même conforté. Un contexte de crise économique pesant, un monde du travail en mutation où s’installe le principe du « faire plus avec moins », où les individus se sentent professionnellement vulnérables, qu’ils travaillent dans le secteur public ou privé. Le gouvernement, au sortir de la grande Conférence Sociale, affirme que les priorités sont la relance de l’emploi et la préservation de l’avenir des retraites, mais personne ne semble convaincu, le scepticisme et l’incrédulité sont palpables. Et ce, à tous les niveaux de la société, du boulanger à l’informaticien en passant par les personnes à la recherche d’un emploi ou à la retraite.

 

 

Une crise morale, aussi

 

Et la crise devient également morale, politique et sociétale. Les récentes « affaires » et celles en cours rajoutent au malaise déjà bien installé. « Ca va péter ! On ne peut pas continuer comme ça !» entend-on un peu partout lorsque l’on sollicite l’avis des passants sur la situation actuelle du pays. Oui mais quand ? Comment ? Revivrons-nous un épisode du type « Mai 68 » ? Les Français sont-ils en mesure de se fédérer pour exprimer collectivement ce ras-le-bol ? Les rencontres prévues au mois de juillet par le gouvernement avec les partenaires sociaux sur l’épineux sujet des retraites sera-t-il le déclencheur ? Peu probable en période estivale.

Il est fort à penser que la rentrée sera mouvementée, la grogne devra s’exprimer. Le mois de septembre ne verra pas que les feuilles des arbres tomber, puisque celles des impôts arriveront également dans les boîtes aux lettres. De plus, le projet de loi sera déposé au Parlement pour examen en séance publique au mois d’octobre…

 

 

 

 

 

 

Quelques grandes mobilisations

 

1995 : Novembre et décembre. Grève contre la réforme de la Sécurité Sociale, le « plan Juppé ». Deux millions de manifestants.

 

2003 : De mars à Juin. Grève contre la réforme du régime des retraites, le « Plan Fillon ». Plus d’un million de personnes.

 

2006 : Février et mars. Mobilisation contre le Contrat Première Embauche (CPE). Plus d’un million de manifestants

 

2010 : Septembre et octobre. Grève contre la réforme du régime des retraites. Près d’un million de Français dans la rue.

 

2013 : ?

 

 

 



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.