Emploi : Airbus ne suffit plus !

A Toulouse, emploi rime avec aéronautique. Depuis des années, Airbus est le premier recruteur du département et fait de la région un territoire attractif pour les jeunes cadres. Mais derrière cette façade prestigieuse, y aurait-il quelques nuages dans le ciel airbusien ? Toulouse, qui est par ailleurs touchée par divers plans sociaux, peut-elle se contenter de son image de marque recentrée sur le secteur aéronautique ? Dossier de Coralie Bombail et Thomas Simonian.

 

Freescale, Sanofi, Fram, Alcatel-Lucent… Les plans sociaux ou « plans de restructuration » se suivent dans l’agglomération toulousaine. Heureusement, le géant Airbus est là pour sauver la mise et faire que « la région échappe à la crise », comme on l’entend régulièrement de la bouche de nos élus. Reste que les patrons commencent à grincer des dents : « L’image de Toulouse est toujours liée à celles d’Airbus et du Stade Toulousain, cela commence à fatiguer beaucoup d’entrepreneurs » souligne Fanny Bergez-Bordenave, présidente du club d’entreprises Pink City. Aujourd’hui le taux de chômage en Midi-Pyrénées est légèrement supérieur à la moyenne nationale, en atteignant les 10.6%, contre 10,4 sur le reste de la France. Une étude de l’Apec sortie en septembre dernier (Attractivité, compétences et emploi cadre en Midi-Pyrénées, ndlr) cible deux grandes faiblesses spécifiques à notre région : « l’aéro-dépendance (…) en posant la question de la nécessaire diversification de l’économie régionale » et la concentration de l’emploi en Haute-Garonne, créant des disparités territoriales importantes. Deux faiblesses paradoxalement liées à la grande force que représente l’aéronautique : « Et s’il n’y avait plus Airbus dans notre agglomération, que ferait-on ? » interroge d’ailleurs Fanny Bergez-Bordenave. « Nous pouvons nous réjouir de la protection que nous confèrent localement Airbus et le secteur aéronautique, mais ceci étant, tout le monde ne travaille pas dans cette branche-là, et il y a une vraie problématique à trouver du travail dans d’autres activités. Il ne faut pas le cacher » souligne Marianne Meyzen, membre du bureau politique de l’UDI 31, et spécialiste des questions d’emploi. Et si le secteur flanchait ?

« Airbus n’a pas de projet d’envergure d’ici 2035 »

Joël Etchevarria, confiant en l'avenir

« Les besoins dans l’aéronautique restent assez forts, on peut être confiant pour l’avenir », affirme l’économiste Joël Etchevarria, en précisant que « le secteur parle de 4000 embauches pour 2013, dont un tiers en production et deux tiers en fonctions supports. » Mais ce qui inquiète aujourd’hui la CGT Airbus n’est pas tant le recrutement que la stratégie développée par l’entreprise « avec une priorité donnée à la production », précise Dominique Pinault, secrétaire général du syndicat. En d’autres termes, après l’A380, l’A400M, et l’A350 « Airbus ne prévoit plus de projet d’envergure d’ici 2035. » Ce qui induit « moins d’innovation et moins de recherche et développement », regrette le syndicaliste. En matière d’emploi, les effectifs en engineering au niveau européen vont passer « de 24 000 à 16 000 d’ici 2020 ». Cela n’impliquera pas forcément des suppressions d’emplois, mais « des personnes qui travaillent en bureaux d’études seront transférées sur des chaînes d’assemblage. » Ces redéploiements internes seront autant de postes en moins à pourvoir.

Joël Etchevarria confirme « l’entrée en phase de production » d’Airbus et un certain « tassement  des besoins en bureaux d’études. » Mais l’économiste rappelle que ces ingénieurs travaillent également « sur l’amélioration des systèmes existants et avec Air France qui a annoncé la rénovation de sa flotte, il y aura également du service après vente à assurer. » A contrario, au niveau de la production, le syndicat dénonce l’augmentation de la charge de travail « qui n’est pas en adéquation avec l’évolution des effectifs. » En 2013, l’entreprise a fixé pour objectif la livraison de 600 avions. Derrière la problématique sociale, la question qui se pose est également le maintien de la compétitivité d’Airbus à long terme face notamment aux marchés émergents en Asie.

Airbus en Chine : une stratégie payante ou alarmante ?

« Aujourd’hui, on est capable de développer un nouveau projet, mais dans vingt ans, serons-nous toujours le faire ? En arrêtant les grandes innovations, Airbus rompt la chaîne des compétences », alerte Dominique Pinault. Et pendant ce temps, en Chine, le futur concurrent  se développe. En 2005, Airbus signe avec ce pays l’accord qui lance la création d’une chaîne d’assemblage final de l’A320 à Tianjin (près de Pékin). En échange : de gros contrats à la clé.  « Les usines créées aux Etats-Unis et en Chine étaient la condition sine qua non pour l’obtention des marchés locaux. A partir de là, se poser la question de la pertinence de ce choix est un non sens », estime l’économiste. En outre, cela permet à l’entreprise « d’assembler directement en zone dollar ou en zone yen et ainsi de limiter les effets des relations de change, car l’euro très fort pose problème à Airbus pour vendre à l’étranger », souligne-t-il. La CGT reconnaît qu’ « on peut difficilement remettre en question la stratégie d’Airbus car l’implantation de la chaîne d’assemblage à Tianjin en 2009 a permis de vendre 1000 avions aux Chinois », tout en remarquant que « la contrepartie est l’émergence d’un concurrent avec le C919 de Comac dont le premier vol est prévu pour 2015 et qui ressemble étrangement à l’A320. » Le revers de la médaille pourrait avoir des effets dans un avenir pas si lointain. «La Direction a toujours été de minimiser cette concurrence en mettant en exergue notre avance technologique », explique le secrétaire général de la CGT Airbus. « Certes, c’est le cas jusqu’à présent mais cette avance ne sera plus garantie à l’avenir avec la stratégie affichée aujourd’hui de diminuer les budgets R&D pour favoriser la production, le tout pour satisfaire une rentabilité à 10% dès 2015. » Les Chinois, qui accueillent également des usines Boeing, ne tarderont pas à entrer dans la course technologique franco-américaine. Et si pour l’heure, Airbus et le secteur aéronautique dans son ensemble, sont toujours florissants, il n’est jamais bon pour une économie régionale d’avoir tous les œufs dans le même panier…

Airbus, et après ?

Fanny Bergez-Bordenave milite pour développer le tourisme

Les faits sont là : Airbus est le premier employeur de Haute-Garonne, département qui concentre un emploi sur deux de la région. Mais depuis quelques années, d’autres secteurs émergent comme les pôles de compétitivité Agrimip Sud-Ouest et Cancer bio santé. Le premier concerne l’activité agro-alimentaire, « dont on oublie souvent qu’elle est le premier employeur de la région », rappelle Joël Etchevarria. Né en Midi-Pyrénées puis étendu à l’Aquitaine, ce pôle regroupe 220 000 emplois au total et tient donc « un rôle important dans la dynamique économique locale », soutient-il. De son côté, le pôle Cancer bio santé sur le site de l’Oncopole aurait un avenir plus incertain. « En matière d’emploi, il y aura essentiellement des transferts mais pas de créations nettes » relève l’économiste. Entre « l’inconnue Sanofi » et l’incertitude autour de Pierre Fabre (la nouvelle génération poursuivra-t-elle l’engagement de monsieur Pierre Fabre attaché à l’économie locale ?), le pôle n’est pas dans un avenir proche un potentiel pourvoyeur d’emploi. D’autres secteurs en revanche le sont. Joël Etchevarria en distingue deux dans l’agglomération toulousaine : le commerce au sens large et le service à la personne. Des activités qui répondent aux besoins de l’accroissement démographique de Toulouse. « Ce ne seront pas forcément des emplois très qualifiés, mais ce sont des emplois non délocalisables », précise-t-il. Toutefois ces points positifs n’arrivent pas à endiguer le chômage en Midi-Pyrénées. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce taux de 10,6%. Les personnes qui viennent à Toulouse pour travailler dans l’aéronautique sont souvent accompagnées par un conjoint, qui lui sera au chômage le temps de trouver un travail. Chaque année, de nombreux étudiants sortent diplômés des universités toulousaines et cherchent un emploi sur la ville, ce qui génère là encore, un chômage de transition important. En outre, l’environnement de l’emploi toulousain est très technologique et demande une adaptation importante, ce qui pose des difficultés aux seniors. « Il y a une sorte de jeunisme, les employeurs étant toujours tentés d’embaucher les plus jeunes et les plus diplômés », explique Joël Etchevarria. Enfin, le taux de chômage est gonflé par « ceux qui viennent s’installer dans la région car ils sont attirés par son dynamisme économique et qui ne sont pas embauchés de suite », poursuit-il. En quelque sorte, « Midi-Pyrénées est victime de son succès. »

Le tourisme, secteur à développer ?

« Nous avons réalisé plusieurs audits afin d’identifier des activités potentiellement créatrices d’emplois », nous explique Fanny Bergez-Bordenave. Le résultat de ce travail mené par des chefs d’entreprises est que le tourisme est l’une des possibilités les plus pertinentes de diversification de notre économie : « Il y a beaucoup de choses à développer notamment à travers le tourisme fluvial. La mise en valeur du Canal du Midi (inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, ndlr) est une vraie démarche, sous-exploitée aujourd’hui. Il faut savoir que dans le monde entier, Toulouse est avant tout célèbre pour  son Canal… Bien avant d’ailleurs l’aéronautique ou le rugby. » Afin de convaincre les pouvoirs publics d’une nécessaire diversification de l’économie toulousaine, F. Bergez-Bordenave estime qu’il faut « établir un véritable rapport de force pour réveiller les décideurs. Il faut encourager toutes les nouvelles initiatives ! C’est ainsi que nous créerons de nouveaux emplois dans notre ville. » C’est d’ailleurs dans cet esprit-là que Pink City a initié un comité de pilotage sur le tourisme et sur le réseau fluvial en particulier. « Il faut faire de l’emploi une grande cause locale, que tout le monde se mette autour de la table », s’alarme Marianne Meyzen de l’UDI 31.

 

 

Recherche d’emploi, pas si simple

Il y a quelques mois, elle perdait son emploi. Depuis Marianne Meyzen a rebondi et travaille désormais dans le secteur de la formation professionnelle. Elle est également devenue la déléguée à l’emploi de l’UDI 31. Son parcours permet d’y voir plus clair sur le vécu d’un demandeur d’emploi : « Je n’aime pas le mot « chômage ». Il fait référence à une période d’inactivité, or le demandeur d’emploi est une personne très active, qui se lève tôt le matin et qui se bouge pour ses recherches… Quand on devient chômeur, on est complètement déstabilisé. On se retrouve face à internet qui est un très bon outil au départ, mais qui très vite atteint le moral avec une déshumanisation inhérente à la dématérialisation de la recherche d’emploi. Si l’on peut certes envoyer des CV rapidement, c’est sans réponses dans la plupart des cas. Vous ne savez pas où part votre candidature, ni à qui elle est envoyée… » Les chômeurs sont donc souvent des personnalités qui deviennent fragiles, en manque de réseaux et qui demandent de l’aide : « Nous les accueillons avec chaleur, les conseillons financièrement et moralement. Des banquiers membres de notre réseau échangent avec eux et trouvent souvent des solutions, et des coachs leur proposent un vrai suivi pour leur regonfler le moral. Le problème est que ces demandeurs d’emploi attendent bien souvent un miracle, et notre réseau n’en réalise malheureusement pas… », explique Fanny Bergez-Bordenave, l’initiatrice du réseau Pink City. « Il faut aider les gens à développer leur réseau » souligne d’ailleurs Marianne Meyzen, « cela vous permet de rester connecté à la réalité. » La déléguée à l’emploi au sein de l’UDI 31 met également en exergue la problématique des séniors qui ne trouvent plus d’offres : « Dans ce pays quand vous avez 25 ans, on considère que vous n’avez pas d’expérience… Et après 45 ans vous êtes considéré comme sénior. C’est effarant ! Pourtant, l’expérience devrait être une mine d’or pour une entreprise. »

 

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