Elections cantonales ; Défiance et désenchantement

Le politologue et constitutionnaliste toulousain Stéphane Baumont livre son analyse du premier tour des Cantonales : rupture au sein de l’UMP, avertissements pour les socialistes et montée en puissance du Front National. Les résultats définitifs de ces Cantonales pourraient bouleverser le paysage politique, à quelques mois de la campagne présidentielle.

 
À quatorze mois des élections présidentielles, l’abstention record, la forte progression du FN (personnalisé par Marine Le Pen jusque dans les cantons les plus ruraux), les gains limités de la gauche malgré le recul de la majorité présidentielle sont les enseignements majeurs d’un scrutin boudé par plus de la moitié de l’électorat. Ce dernier semble en effet plus préoccupé et intéressé par les conséquences de la tragédie nucléaire nipponne, le trajet du “nuage” radioactif (qui pourrait d’ailleurs être au cœur de cet entre-deux tours par son passage au-dessus de la France suscitant une hyper-médiatisation contrairement au silence qui avait accompagné jusqu’à nos frontières le nuage de Tchernobyl) et le début de la “drôle de guerre” de Libye sans l’étiquette de l’OTAN et ressemblant à une coalition qui veut éliminer Khadafi sous la couverture onusienne de la guerre juste et de l’intervention humanitaire.
L’abstention massive d’abord : seulement 44,43 % des électeurs se sont déplacés pour aller voter, taux encore plus faible que les Cantonales de 1988 (49,2 %). Ainsi le taux d’abstention (55,6 %) est supérieur à celui des Régionales de 2010 (53,6 %), la désaffection étant plus forte en milieu urbain (où la culture cantonale ne s’est jamais implantée, où les électeurs ne savent pas s’il faut voter jusqu’à la réception des professions de foi, où le taux de chômage entraîne souvent soit ladite abstention soit le vote FN) qu’en milieu rural (la participation étant plutôt forte par comparaison dans la Lozère, le Lot, le Gers ou l’Aveyron).

 

L’UMP proche de la rupture

La forte progression du FN ensuite fait du parti de Marine Le Pen le grand vainqueur de ces élections puisqu’il enregistre le meilleur score de son histoire dans un scrutin national (15,56 % au niveau national et surtout 19,18 % dans les 1 440 cantons où il était présent). Les sondages avaient annoncé cette poussée sur fond de crise économique et sociale, de désenchantement et de défiance à l’égard de la classe politique. Le FN est un parti de protestation qui habite les rancœurs et la colère d’un électorat qui compte notamment parmi ses électeurs certains de celles et de ceux qui avaient contribué à la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007. Un Sarkozy dont toute la stratégie avait consisté à étouffer le parti d’extrême-droite , siphonnant ses électeurs sous la double thématique du pouvoir d’achat et de l’identité nationale avec la création très critiquée et controversée du Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Aujourd’hui, quatre ans plus tard, l’échec de cette stratégie est patent, les déçus du Sarkozysme reprenant le chemin du FN “relooké” avec Marine Le Pen, dédiabolisé, banalisé, prenant ses distances avec le “détail” du Père provocateur et prenant les allures d’une femme de quarante ans peut-être pressée d’attendre son Flaubert pour incarner un nouveau visage de la politique en utilisant même des concepts et une sémantique réservés aux radicaux : celle de République et de laïcité ! Au point même que “Radio J” était prête à l’inviter sans l’opposition du Président du CRIF.
Voilà donc l’UMP et ses candidats sans étiquettes renouant dans l’entre-deux tours avec les vieux démons de la droite (ni FN, ni PS ; front républicain – sans curieusement parler de vote républicain ; opposition entre le Président et son Premier ministre comme si ce dernier devinait déjà que le Président sortant ne serait pas le candidat à venir, comme s’il anticipait le craquement sinistre, le tremblement de terre politique qui allait faire éclater l’UMP). Le parti de la majorité se retrouve dans la situation des Régionales de 1998, quand une partie des caciques régionaux voulait pactiser avec le FN contre la volonté des états-majors. Et le radical Borloo de surgir de sa réserve en prônant un Front républicain et peut-être même sa candidature centriste républicaine, saisissant opportunément le second tour et la défaite pour s’ériger en homme providentiel au milieu du paysage politique dévasté d’une UMP proche de la rupture.

Un nouveau 21 avril ?

Mais l’abstention comme la dispersion des voix sont aussi un poison pour la gauche qui a reçu trois avertissements dès le premier tour : le PS n’est pas le réceptacle naturel de l’anti-sarkozysme il y a aussi l’abstention et le FN ; les scores presque équivalents et proches des 10 % des Ecologistes et du Front de gauche illustre la nécessité des alliances pour demain (aux Présidentielles comme aux Législatives) ; la présence du FN dans des départements ouvriers notamment l’Est et le Nord-Pas-de-Calais illustre le déficit de reconquête de l’électorat populaire par le PS.
Oui décidément ce premier tour des Cantonales aura été un révélateur des crises souterraines qui commencent à remonter à la surface (à gauche comme à droite), de la possibilité d’un nouveau 21 avril 2002 (le FN contre la gauche ou contre la droite), d’une interrogation sur une remontée de l’UMP le 27 mars (mais l’entre-deux tours n’y a pas vraiment préparé).
Oui le deuxième tour va contribuer à redistribuer les cartes. François Fillon va-t-il démissionner ? Le Président Sarkozy prenant tout le monde par surprise va-t-il dissoudre l’Assemblée Nationale pour cohabiter avec DSK ou Aubry avant 2012 ? L’UMP va-t-elle éclater, une partie rejoignant les troupes du FN avant les Législatives ? Autant de questions qui illustrent la portée des Cantonales.

Stéphane Baumont


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