Edwy Plenel; Faut-il croire les journalistes ?

… Sont-ils indépendants ?
Dans une époque de désaffection du public pour la presse écrite papier, comment considérer son avenir face au géant Internet ? A ces vraies questions d’utilité publique, trois grands noms du journalisme apportent un éclairage passionnant, tout en prenant appui sur leurs riches expériences ainsi que sur les puissantes affaires politico-médiatiques qui ont secoué hier et aujourd’hui notre pays. Dans cet ouvrage d’entretiens réalisés par Philippe Gavi (éditions Mordicus), Serge July, Jean-François Kahn dressent un état des lieux plutôt sévère de la profession. Tout comme Edwy Plenel. Le directeur du nouveau média numérique, Mediapart, sera à la FNAC Wilson de Toulouse le jeudi 12 novembre à 17h30.

 
Edwy Plenel, pour quelles raisons avez-vous participé à l’élaboration de ce livre ? Pour réellement faire prendre conscience du danger dans lequel se trouve la profession ou pour régler des comptes puisque vous dites avoir été «victime d’une absence de confraternité»…
Non, il n’y avait vraiment aucune envie de régler des comptes. J’ai répondu à la sollicitation d’un confrère, Philippe Gavi, qui a voulu, avec l’éditeur de ce livre, voir quelle réponse nous pouvions apporter à la crise de confiance du public envers les journalistes, à partir de l’itinéraire de Jean François Kahn, de l’expérience de Serge July et de mon propre travail aujourd’hui.

Vous y dénoncez un journalisme qui glose avant d’informer, une presse de gouvernement, une presse d’industrie. Jean-François Kahn dit lui que les journalistes sont des moutons. Comment sortir de cet état de fait ?
D’abord en ne globalisant pas. Il y a dans le contexte objectif de révolution industrielle que vivent nos métiers, une offensive pour réduire l’autonomie du journalisme, faire peser sur lui des intérêts extérieurs, financiers, économiques, politiques, idéologiques. Il est donc important de défendre l’identité de notre profession en utilisant toutes les potentialités de la modernité, du numérique. C’est tout le sens de Mediapart que nous avons lancé avec d’autres confrères sur Internet. Le droit à l’information, la liberté de l’information n’est pas un privilège des journalistes. C’est un droit des citoyens. Nous sommes dépositaires en tant qu’intermédiaires, passeurs, artisans, de quelque chose qui ne nous appartient pas : la nécessité en démocratie de pouvoir disposer d’informations vérifiées, recoupées, factuellement honnêtes, pluralistes, indépendantes pour se faire notre opinion, pour pouvoir nous-mêmes être des citoyens acteurs et responsables. C’est ça l’enjeu pour les journalistes aujourd’hui.

On a tendance à penser, peut-être à tort qu’en France les journalistes sont majoritairement de gauche. N’est-ce pas un problème pour l’indépendance et la démocratie ?
Le fait que les journalistes soient souvent vus plutôt dans des familles d’idées progressistes n’est pas propre à la France. Vous pourriez parfois avoir le même type de regard dans d’autres démocraties. C’est lié à mon sens au fait que le journalisme est confronté à l’événement, à l’inattendu, au mouvement. Par conséquent, surtout quand il commence jeune, le journaliste est par essence assez rétif au conservatisme. Il est en revanche, plutôt ouvert à l’inattendu, à l’inédit. Mais la question centrale n’est pas là : si ce métier existe, c’est pour faire en sorte que collectivement, nous soyons capables de produire des informations malgré nos opinions, des informations qui dérangent y compris nos propres préjugés. Je suis de gauche et je ne l’ai jamais caché. J’ai néanmoins été le journaliste qui a donné la plupart des révélations dérangeantes sous la présidence de François Mitterrand. Je ne l’ai pas fait par engagement partisan, mais par conviction professionnelle. Cela ne m’a pas rendu pour autant en tant que citoyen, désabusé ou cynique. Il faut que nous sachions créer ce que j’appelle, un écosystème démocratique où les journalistes indépendamment de leurs sensibilités personnelles, et ils en ont tous, indépendamment de leur préjugés, de leurs origines, soient capables de produire des informations qui nous surprennent, nous dérangent. Le vrai enjeu en démocratie, ce ne sont pas les opinions des journalistes, mais les informations qu’ils produisent. Ce n’est pas l’affrontement des opinions mais que cet affrontement se fasse à partir d’informations, à partir de faits. Ce sont les faits qui font l’opinion. C’est ça la vertu d’une démocratie.

 

François Mitterrand et Mazarine

Dans ce livre, vous défendez le journalisme d’enquête, de terrain. Quelle a été votre réaction lorsqu’il y a quelques semaines, le Monde a annoncé que les boîtes noires avaient été retrouvées alors qu’il n’en était rien ?
Il y a toujours des erreurs dans notre profession parce que notre matériau est vivant. J’enseigne à des étudiants en journalisme que parmi les règles de notre profession, il y a la rectification. Nous ne prétendons pas faire un métier qui serait sans risques d’erreurs, au contraire ! L’honneur du métier est de les reconnaître, de les rectifier, d’en tirer les conséquences et évidemment d’en faire le moins possible. Aucun journaliste ne fera jamais d’erreur. Simplement nous devons tous considérer que même la plus petite erreur est dommageable car elle mine la confiance que l’on peut avoir en nous.

Le journaliste n’est-il pas victime de cette info qu’il faut sortir avant tout les confrères, cette info qui va être donnée au détriment de toute éthique, de toute déontologie…
Le matériau premier du journalisme depuis que la modernité existe, c’est le temps. C’est avoir l’information à temps. Il est à la fois notre matériau et notre ennemi intime. Le journaliste doit être capable d’être en effet le premier à sortir une information avant les autres sans tomber dans le piège que nous tend le temps : celui de la précipitation, de l’information bâclée, non recoupée, non vérifiée. Cette concurrence sur l’information n’est pas malsaine en soi. C’est une émulation pour ne pas être un journaliste endormi, assis sur son fauteuil, qui au fond, ne joue pas son rôle d’alerte, nécessaire à la vitalité de la démocratie. La tension de ce métier est là. On ne peut pas y échapper.

A propos de l’affaire Mazarine et sur la question de la vie privée des politiques, vous dites qu’elle n’a eu aucune incidence sur les affaires de l’Etat. Pour reprendre le titre du livre, faut-il vous croire alors que Jean-François Kahn déclare à ce sujet «qu’il n’est pas normal de prendre la république pour une auberge» ?
Bien sûr, Jean François Kahn a raison en termes d’éthiques publiques. J’explique simplement et très honnêtement pourquoi dans le cadre de cette affaire, j’ai fait le choix de respecter l’intimité privée, non pas du père de Mazarine, ni de sa mère, mais d’une adolescente de douze, treize ans, qui subissait de façon muette le choix que lui imposait hypocritement son père et qui n’était pas sans conséquence pour sa propre formation. J’ai, de mon côté, ayant été témoin et acteur des affaires du septennat de François Mitterrand, considéré qu’en dehors du fait que Mazarine et sa mère étaient logées quai Branly, cette affaire n’a pas eu d’incidence corruptrice sur le fonctionnement de la république. En revanche, le vrai secret de François Mitterrand à l’époque, c’est sa maladie. Un secret aux conséquences autrement plus lourdes sur le fonctionnement de l’Etat, dans la mesure où évidemment ce mensonge a permis sa réélection. De plus, la maladie a fait que durant son second septennat, François Mitterrand n’a pas été le Président qu’avait élu les Français. D’une part, il n’a pas été un Président qui pouvait se projeter dans le futur, dans un moment de basculement avec la chute du mur de Berlin et la fin de l’Union Soviétique. D’autre part, à la fin, c’était un Président à éclipse, plus occupé à combattre la mort qu’à construire le présent du pays.

 

Les faux listings Cleastream

Vous déclarez que «sous Sarkozy, vous avez l’impression de vous retrouver face à un pouvoir en guerre contre le journalisme indépendant, critique, indocile». Vous avez subi des pressions au lancement en 2008 du journal numérique Mediapart ?
J’ai l’habitude de ne me plaindre de rien. J’ai connu les écoutes téléphoniques, j’ai été mis dans les faux listings Clearstream, je me bats pour une certaine conception du métier. Et je ne dis que ce que je peux prouver. Je crois qu’il y a eu beaucoup d’entraves faites à l’aventure Mediapart mais tant qu’elle existe et que nous pouvons la faire vivre, je me contenterai de cette démonstration par les faits. L’aventure Mediapart s’est construite malgré et contre ce pouvoir. Malgré la richesse et la diversité de l’équipe journalistique, l’ensemble de ses financements vient de nos propres forces et réseaux amicaux et non pas d’un pari économique qu’aurait pu faire logiquement tel ou tel industriel. Nous vivons à Paris dans un monde oligarchique, d’imbrications profondes des élites politiques et économiques, avec en trait d’union certaines élites administratives. Un monde très clos, très replié sur lui-même. Le journalisme en est l’une des victimes. Les élus s’en aperçoivent aujourd’hui en se réveillant aussi bien sur la taxe professionnelle que sur la question du découpage territorial. Je crois qu’il y a au cœur de notre pays actuellement une attente démocratique face à la confiscation de l’intérêt public par un tout petit monde au cœur de la capitale.

Comment considérer Mediapart ?
C’est un laboratoire de recherche, un atelier de création. C’est certes le lieu d’un journalisme sans aucun fil à la patte mais c’est aussi, dans un moment de grand bouleversement de notre métier, un endroit où l’on invente des réponses originales à la crise, où l’on ne la subit pas, où l’on montre qu’il n’y a pas de fatalité.

Vous avez commencé il y a un an et demi. Votre bilan ?
Avec plus de 20 000 abonnés, Mediapart, qui est un média payant, sans publicité, gage de notre indépendance, est en voie de gagner d’ici 2011 son pari non seulement économique mais éditorial. Mediapart est reconnu pour la qualité de ses informations, l’originalité de ses scoops, la liberté de son club participatif où les lecteurs peuvent contribuer, prolonger, discuter les informations du journal.

Vous y avez mis toutes vos économies ?

Non seulement mes économies mais je me suis endetté : 550 000 euros que je dois rembourser sur plusieurs années.

 

Réinventer notre métier

Quel avenir voyez-vous pour le support papier ?
Je ne le crois pas du tout mort comme je ne crois pas qu’un média tue l’autre. La radio n’a pas tué le papier, la télévision n’a pas tué la radio. Et le numérique ne tuera pas les précédents. Simplement comme il est un média global, il va obliger les autres supports à se réinventer. Avec le numérique, il y a une information qui va être désormais ouverte à tous et avec une plate forme de contenus en amont de tous les autres supports. Aujourd’hui l’offre du papier doit être différente car elle s’adresse à un public qui a déjà l’information.

Que pensez-vous du “journalisme citoyen” ?
Je ne revendique pas cette formule. Il y a des citoyens qui ont tous un droit à l’expression, à la liberté de leurs opinions. Désormais avec le numérique, ils peuvent directement exercer ce droit sans passer par les journalistes. Le numérique c’est l’avènement du média personnel. C’est une très bonne nouvelle qui oblige à nouveau les journalistes à faire leur travail : non pas exprimer des opinions mais produire des vérités de fait, grâce au reportage, à l’enquête.
De plus, dans un monde de sur-information, où trop d’infos tue l’info, notre métier est aussi un métier de tri, de hiérarchie, de problématisation de l’information. En conséquence, si l’on entend par journalisme citoyen, que désormais ces mêmes citoyens sont les partenaires obligés des journalistes, on a raison. Si cela signifie un journalisme différent, spécifique au citoyen, autre chose que le journalisme professionnel, là on crée une illusion.

Pour Jean-François Kahn, 60 % de l’opinion française n’a pas de média pour la représenter. C’est votre avis ?
Jean-François Kahn constate une réalité par rapport au paysage médiatique français. Actuellement en France, la vitalité de notre système médiatique est insuffisante. A cause d’abord d’un mélange des genres au niveau du contrôle économique des médias, du capitalisme des médias. Il n’est pas normal que l’essentiel des grands médias privés soient contrôlés par des industriels dont l’activité économique n’a rien à voir avec l’information : le bâtiment et les travaux publics, la vente d’armes, l’aéronautique, le luxe, le commerce avec l’Afrique… Tout cela nuit à l’intégrité de l’information et même à l’efficacité de ces entreprises de presse. Ces richissimes milliardaires utilisent leur présence dans le paysage de l’information plus comme un levier, un moyen d’influence que comme une vraie entreprise économique. Le deuxième souci, c’est la régression au niveau du service public par la décision du pouvoir actuel de revenir en arrière en se rendant maître des nominations et des révocations. Enfin, il y a un manque de pluralisme flagrant au niveau de la presse quotidienne régionale, souvent réduite au journal unique, et parfois dans une région comme l’Est, à un acteur économique unique, bancaire, en position de contrôle, qui est le Crédit Mutuel. Nous n’avons pas un écosystème réellement démocratique au niveau du paysage médiatique français.

Que diriez-vous aux jeunes qui veulent se lancer dans ce métier ?
L’époque qui s’ouvre aux jeunes journalistes est formidable parce qu’au moins il y a quelque chose à défendre. C’est un moment de défis où il faut réinventer notre métier. Et puis il faut croire à ce métier, car c’est croire à la démocratie. Etre intéressé par le journalisme, c’est l’être pour l’intérêt général, la chose publique. Cette vitalité, ce défi de la démocratie ne peut que nous enthousiasmer. Bien sûr, il y a des moments de doute mais la meilleure réponse est l’optimisme de notre volonté de rester par notre engagement professionnel, fidèles aux idéaux qui légitiment ce métier.

Propos recueillis
par Claire Manaud


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