Drogue : Toulouse en première ligne du trafic?

Saisie exceptionnelle de cannabis… Tout un réseau démantelé… La cocaïne déferle sur la ville rose… Dans la presse à faits divers, les titres traitant de la blanche et de ses analogues illicites ne cessent de noircir les colonnes. Et le trafic semble prendre de l’ampleur à mesure que la ville s’étend… Toulouse est-elle une plaque tournante du trafic de drogues ? Enquête de Coralie Bombail et d’Aurélie Renne.

 

Proche de l’Espagne, à mi-chemin entre la mer et l’océan, la ville rose a toutes les caractéristiques d’une ville transfrontalière, propice à divers trafics. Pourtant comme l’explique François Rousseau, chef de la Brigade des Stupéfiants à Toulouse : « Cocaïne, héroïne et cannabis arrivent à Toulouse c’est indéniable, car il y a une manne de consommateurs mais Toulouse n’est pas le centre d’un réseau de trafic et les filières habituelles transitent plutôt par le Perthus, Perpignan et Montpellier d’une part, et de l’autre par Bilbao et Hendaye. Ce qui arrive ici est consommé ici.» Toulouse achète pour sa propre consommation et diffuse dans les quartiers via des revendeurs aguerris qui font évoluer leurs méthodes au rythme des répressions : « Aujourd’hui les pratiques changent, car pour les dealers, la difficulté réside en la rapidité de vente qui évite le stockage et donc le risque. Résultat, les quantités en transit sont de plus en plus faibles, pour éviter les grosses peines de prisons. » Quant aux lieux de deal, ils sont connus de tous : les cités ZSP (Zones de sécurité prioritaires), la Reynerie, Empalot et les Izards. « Ces zones sont en travaux. Des barres doivent tomber, ce qui devrait diluer un peu le trafic. Par ailleurs les quartiers nord étaient auparavant circonscrits par des champs, or on y a placé des immeubles d’habitation, ce qui étend le périmètre jusqu’à La vache, les 3 cocus, et Borderouge. Si le lieu de vente est essentiellement la place des faons (aux Izards), c’est pourtant la même zone, qui déborde un peu plus à mesure que la ville grandit. C’est une lutte de tous les jours » termine-t-il. Arnaud Bernard est également bien connu pour ses transactions autour du cannabis en particulier, quant à l’hyper-centre, c’est le même combat : la place Wilson, celle de la Trinité et la Daurade abondent d’un commerce parallèle à certaines heures du jour comme de la nuit. « Les lieux de vente sont très structurés, connus et visibles de tous. Nos interventions les font bien sûr évoluer, ils s’adaptent autour de nos actions, c’est un trafic en perpétuelle mouvance… » Un constat s’impose : à Toulouse, il semble aujourd’hui très facile de se procurer ces substances. Les raisons ? Dans le rapport TREND (Tendances récentes et nouvelles drogues) 2011 pour Toulouse, on évoque les lieux de deal comme des « supermarchés à ciel ouvert», facilitant l’accès aux drogues quelles qu’elles soient. Les abords des collèges et lycées tout comme les milieux de la nuit sont autant de sites adoptés par les dealers en quête d’une clientèle toute disposée à consommer. Mais de nouvelles habitudes rendent la chasse au trafic plus ardue que par le passé, comme l’explique François Rousseau : « une nouvelle catégorie de dealers que l’on qualifie de « consommateurs revendeurs », deviennent acteurs d’un trafic plus diffus, très difficile à identifier. Ils achètent pour leur propre conso mais en plus grande quantité, car c’est avantageux financièrement et revendent lors d’une soirée en se faisant un petit bénéfice qui paye leur dose… »

 

« A Toulouse, la drogue circule beaucoup plus qu’il y a trois ou quatre ans »

Les gros volumes de cannabis retrouvés dans la ville rose viennent d’Afrique du nord, du Maroc, via l’Espagne, ou d’Irak et d’Afghanistan. La cocaïne arrive d’Amérique du sud par bateau et transite aussi par l’Afrique car les côtes sont moins surveillées, puis remonte par petite quantité. Pour l’héroïne, c’est bien la Hollande qui fournit Toulouse… Si la provenance des marchandises reste la même, le public consommateur change et s’accroît notablement : « A Toulouse, la drogue circule beaucoup plus qu’avant, on peut dire que la consommation est en augmentation depuis trois ou quatre ans, c’est sûrement lié à la crise » indique François Rousseau. « C’est surtout la cocaïne qui monte en puissance. » Et pour preuve « quand une filière est démantelée, les prix ne varient pas forcément », souligne Guillaume Sudérie, responsable du programme TREND au CIRDD (Centre d’informations régionales sur les drogues et les dépendances), pour pointer l’importance du trafic. De manière générale, les tarifs ont chuté il y a quelques années, faisant d’une substance rare et donc chère, une drogue plus accessible. Aujourd’hui les prix fluctuent en moyenne entre 40 et 90 euros le gramme. Un tarif divisé par trois, ce qui élargit considérablement la cible de consommateurs.

 

Un public jeune et mal informé face à des produits en constante évolution

 

A la brigade des stupéfiants, on est très clair sur le sujet : « Le public s’est considérablement rajeuni. » François Rousseau regrette un manque de communication de prévention sur ces substances : « On pense encore que fumer un joint est moins dangereux que la cigarette ! Pourtant les produits aussi évoluent. Si la cocaïne est de plus en plus pure, la filière du cannabis monte en toxicité de manière significative. Des croisements ont été faits aboutissant à une augmentation volontaire du taux de THC (molécule active du cannabis, ndlr). Si dans les années 80, il représentait 7 à 8% du produit, aujourd’hui les chiffres montent à 20 ou 30 %. Le cannabis est passé de drogue douce à drogue dure, à laquelle on devient accro rapidement et qui rend asocial. Le problème est qu’on est restés sur l’image du joint d’il y a vingt ans. » Guillaume Sudérie ajoute : « Si la personne régule sa consommation en fonction, le produit n’est pas plus dangereux, or le manque de communication fait que la plupart ne change pas ses habitudes.» Et pour l’herbe c’est pareil, elle n’est ni plus bio ni moins toxique que le cannabis. « Elle se vend de plus en plus par rapport au cannabis, certainement pour cet aspect « naturel » très en vogue, mais c’est pareil : les graines vendues se transforment en plans contenant un taux de THC beaucoup plus important que par le passé. »

 

Usages et dépendances des Toulousains

« On peut estimer qu’entre 5000 et 7000 personnes ont un problème avec la drogue à Toulouse. Ce n’est pas énorme, comparé à la population de la ville. » déclare Guillaume Sudérie. En effet, la proportion peut sembler marginale, « mais c’est sans compter la consommation de cannabis. » ajoute-t-il. Le problème est ciblé : en Midi-Pyrénées, le taux d’expérimentation du cannabis dépasse la moyenne nationale, en particulier chez les 18-25 ans. Sur cette tranche d’âge, 54.3% sont concernés par ce phénomène, contre 47.1% au niveau national. « La consommation de cannabis se rapproche plus de celle de l’alcool que de celle des autres drogues illicites. » remarque Guillaume Sudérie. Cette substance dite « douce » est « la plus disponible et la plus accessible chez les moins de 35 ans, même chez les plus jeunes car ils connaissent forcément un pote, un cousin, un grand frère qui peut les fournir. » Le médecin généraliste, spécialisé dans le traitement des toxicomanes, Jacques Barsony, le constate tous les jours : « je reçois des parents complètement désespérés, qui vivent un enfer depuis des mois, voire des années, car ils sont impuissants face à la dépendance de leur enfant. »

 

« La cocaïne est le deuxième produit illégal le plus consommé »

Tel est le constat relevé par le TREND, qui dénombre environ 20 000 consommateurs dans la région. La cocaïne a une spécificité : les profils des personnes touchées sont très hétérogènes. « Tout le monde est potentiellement concerné». Cette tendance s’explique par la « représentation positive qu’ont les gens de cette drogue, car c’est une substance incluante, c’est-à-dire qui rend performant en société et qui permet même de stimuler les capacités intellectuelles.» explique Guillaume Sudérie. Les consommateurs de cocaïne sont plutôt des gens insérés, « qui ont boulot et un toit car à 80 euros le gramme, tout le monde ne peut pas s’en acheter ! » relève le chercheur. Mais Jacques Barsony relativise un peu cette tendance, en soulignant que « la cocaïne se démocratise car il peut y avoir des échanges de médicaments contre quelques grammes. C’est en tout cas une drogue très consommée, moderne, contrairement à l’ecstasy, qui n’a plus la cote. » D’après François Rousseau, « Il y a dix ans, la cocaïne n’était accessible qu’aux riches. Maintenant il y en a partout et dans le milieu de la nuit particulièrement. Partout où il y a des jeunes, il y a des dealers… La nouveauté étant que ce n’est plus la drogue de l’élite mais de toute une population.» La consommation d’héroïne, quant à elle, est constante, « même si elle n’est pas de très bonne qualité à Toulouse, contrairement aux régions du nord. » précise le docteur. Mais elle est surtout restreinte à certains groupes « plutôt à la marge, sans être dans une extrême précarité » selon Guillaume Sudérie.

 

« La polyconsommation et  l’alcool sont les vrais problèmes du moment»

Plus que le produit consommé, « ce qui est important, c’est la manière de consommer » soulève le chercheur. Et aujourd’hui, la manière, c’est la polyconsommation. « Les patients que je reçois, prennent bien souvent tout ce qu’ils ont sous la main : héro, cocaïne, opiacé et du cannabis pour emballer le tout. » témoigne Jacques Barsony. Le phénomène ne se limite pas à ces produits identifiés comme dangereux « on a même des usagers trop coutumiers de médicaments tout à fait légaux et remboursés», ajoute Laurent Arévalo, animateur de ADDICT et ancien poly toxicomane. Il précise que « la porte d’entrée est souvent l’alcool. MDMA (amphétamine présente dans l’ecstasy, ndlr), ecstasy, amphétamines, cocaïne qui permettent de booster le système sont associés à l’alcool, pour gérer la redescente qui est physiquement douloureuse. Aujourd’hui le clivage entre alcoolo et toxico n’existe plus. » Les plus touchés par ce phénomène sont les plus précaires, « ceux qui ne trouvent pas leur place dans la société. » Il y a les gens qui dorment dans la rue : « eux ne peuvent pas faire autrement, car l’organisme ne s’endort jamais, il reste sur ses gardes. C’est un signe de bonne santé mentale de se droguer quand on est à la rue ! Ca veut dire qu’on ne peut pas supporter l’insupportable. » remarque le médecin. De manière plus générale, les personnes sans activité et au chômage sont plus enclines à céder à la drogue, surtout les hommes : « Les chiffres sont sans appel : les hommes se droguent, les femmes se suicident.» lance le Dr Barsony un brin provocateur évoquant une patientèle, en majorité masculine. Un constat que confirme Martine Lacoste, directrice des services de l’association Clémence Isaure, qui œuvre dans l’accueil, le soin et la prévention contre les addictions. : « les 2/3 des personnes reçues au centre de soins sont des hommes, pour un âge moyen autour de 28/30 ans.»

 

« Un monde sans drogue n’existe pas »

Si la drogue a toujours existé, l’idée de la réglementer est contemporaine, la première loi datant de 1912. Pour Martine Lacoste, le véritable enjeu est « d’apprendre aux personnes à se tenir à distance de ces produits, à remplir leur vie autrement, une difficulté grandissante dans nos sociétés. » Alors quand on aborde la question des salles de shoot avec les spécialistes, la réponse est claire : « Je ne suis pas contre dans le principe, mais c’est loin d’être la priorité car les centres de soin fonctionnent bien. Il vaudrait mieux renforcer les dispositifs existants.» suggère Guillaume Sudérie. « Il faudrait d’abord résoudre les problèmes d’emplois et de logements mais c’est plus facile de prendre les choses à l’envers. » surenchérit Jacques Barsony. Quant à la dépénalisation du cannabis, c’est un faux débat, selon eux. « La dépénalisation existe déjà dans les faits. Soit on reste comme ça, soit on légalise et je suis pour la seconde solution car le cannabis n’est pas un problème de santé publique mais plutôt d’économie souterraine. » explique le chercheur du TREND. « Légaliser, oui, mais avec une information plus précise car les adultes en ont trop peur et les enfants pas assez. » conclut le médecin spécialiste de la toxicomanie.



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