Des témoins à la barre; Ce qu’ils ont vu, entendu, ressenti…

Les 1er et 2 avril, se sont succédé à la barre de nombreux témoins qui travaillaient dans un environnement plus ou moins proche du pôle chimique. Pour le tribunal, il s’agissait de recueillir leur perception des événements, visuelle (flash, arc, faisceau lumineux, boule de feu…), auditive (un ou deux bangs), leurs sensations physiques (vibrations venant du sol et effets de souffle). Des témoignages parfois troublants mais aussi très différents, voire même contradictoires…

 
En préambule, le Président Le Monnyer a fait à ce propos une mise au point sur la difficulté d’interpréter les témoignages : «A la lecture, on s’aperçoit que nombre d’entre eux sont contradictoires. Mais tous les témoins sont de bonne foi. Tous les témoignages ne peuvent trouver des réponses dans les travaux d’expertises. Plusieurs facteurs peuvent influencer le témoin, le vécu, l’intensité du stress, la difficulté de décrire avec des mots communs un événement extraordinaire (…) Dernière évidence : le temps qui peut être plus ou moins long entre le témoignage et l’événement». Et le Président de citer les témoignages auditifs de trois personnes se trouvant dans les mêmes bureaux dans l’usine AZF. Ils sont tous différents : «Une personne a le souvenir d’un souffle rugissant, une autre a entendu une seule explosion suivie d’une onde de choc, la troisième évoque une détonation puis une déflagration. Dans un laboratoire de l’usine, quatre personnes font aussi des témoignages différents. Un salarié perçoit d’abord le bruit des vitres qui tombent, puis une explosion. Pour un autre, c’est l’inverse. Un troisième témoin parle d’une première explosion qui brise une vitre, puis une deuxième explosion plus importante. Il faut prendre le témoignage avec précaution. Il n’y a pas les bons témoins qui sont ceux de l’accusation, et les mauvais témoins qui sont ceux de parties civiles.» Maître Jean-Luc Forget pour la partie civile indique : «Vous avez pointé des contradictions dans les témoignages, mais il y a aussi des cohérences. Nous avons voulu aussi que ce procès ne soit pas uniquement celui des experts, mais aussi celui des 200 000 témoins». Pour Maître Laurent de Caunes, représentant Monique Mauzac, veuve de l’ingénieur André Mauzac : «Votre appel à la relativisation du témoignage peut être interprété comme une décrédibilisation du témoin».

L’association Mémoire et Solidarité emmenée par Jacques Mignard, non convaincue par la thèse de l’accident, a fait citer plusieurs témoins dont Gilles Mérignac. Cet employé de la SNCF travaillait au poste d’Empalot (entre l’usine et la rocade) : «Je n’ai pas vu l’explosion. J’étais de dos. J’ai cru qu’un train avait déraillé». Au moment de son embauche, juste avant le drame, ce témoin dit avoir vu «beaucoup de fumée qui couvrait le paramètre de l’usine et senti une forte odeur». «De l’ammoniac» expliquera un autre témoin, M. Barrau.

 


Nicole Déqué, médecin à Rangueil : «Au-dessus de l’usine, j’ai vu une nappe blanche suspendue en l’air. Ce n’était pas la fumée d’une cheminée. C’était une heure avant l’explosion. (…) J’ai entendu deux bangs qui n’avaient pas la même intensité. Adolescente, j’ai vécu un tremblement de terre. Là ce n’était pas pareil».

Stéphanie Masera, ce matin-là, va livrer Grande Paroisse. Dans son rétroviseur central, elle voit passer, venant de l’arrière, un rayon droit, rond, lumineux, «comme un champignon à l’envers» qui touche le bâtiment. Mais elle n’entend aucune explosion…

Laurence Boffo se trouvait dans l’usine, à environ cent mètres du cratère avec l’une des futures victimes, l’ingénieur André Mauzac. Cette technicienne dans une société aéronautique explique avoir entendu une explosion «comme un éclatement de pneus, plus fort». André Mauzac est à un mètre d’elle, il lui parle mais elle ne l’entend plus. «Puis ma chaise a vibré» se rappelle-t-elle, «et je me suis réveillée sous les décombres». Le Président Le Monnyer prend alors la parole : «Au moins une autre personne se trouvait dans ce bâtiment, M. Capella. Il était avec M. Contremoulins qui lui aussi a perdu la vie et a indiqué qu’il n’avait rien entendu. On observe que beaucoup de personnes qui se trouvaient à proximité de l’explosion, ont indiqué n’avoir pas perçu de son».

 

Michel Romero travaillait pour Grande Paroisse : «Le matin du 21 septembre, j’étais à mon poste, à l’ensachage, en face de l’entrée du hangar 221. C’est un poste récent, tout est métallique. Devant moi, j’avais une buse où l’on met le sac. A un moment donné, je me suis retrouvé scotché sur la buse. J’étais électrisé. J’ai été pris de convulsions, je me voyais mourir. Il y a eu comme un blanc, un vide. C’est peut-être là qu’il y a eu l’explosion. Je me suis retrouvé sous le portique. J’ai pu m’en extraire et regagner la sortie de l’usine.»

Danièle Pallares, elle, a aperçu de grandes flammes s’échappant d’un hangar alors qu’elle était à hauteur de la Porte C de l’usine. En voiture, elle s’arrête presque, puis «il y a eu un boum sous mes pieds. Ma voiture s’est soulevée. J’en suis sortie et quelques secondes après, il y a eu la grosse explosion».

Patrick Dupont, biologiste, était sur le périphérique intérieur : «J’ai vu un éclair, j’ai entendu un bruit sourd et un autre, comme un grésillement, du fer rouge plongé dans l’eau. Je me suis arrêté et il y a eu une explosion. La tour verte est partie en l’air puis j’ai vu un nuage marron.» Mais pour ce témoin, pas de «champignon».

 

Le 21 septembre 2001, Jean Claude Husson, ancien PDG d’Alcatel Space, est au téléphone avec un collègue de travail. Depuis le 3ème étage de son bureau avec baies vitrées, il a vue sur le pôle chimique qui se situe à 3 kilomètres. Au moment de l’explosion, il voit d’abord de la fumée, un nuage noir suivi d’un champignon noir et derrière un petit nuage blanc avec «un point brillant». «Peut-être le soleil qui se reflétait» s’interroge le témoin qui ajoute avoir entendu deux explosions. «Pour moi, il y a eu deux phénomènes : un premier qui a initié la grosse explosion». Si Jean-Claude Husson a d’abord cru à un exercice incendie, il dira avoir craint que ce ne soit «la SNPE».

Très émue, la voix tremblante, mais «confiante» quant à sa déposition du 3 octobre 2001, Hélène Dessacs explique que c’est la déclaration du Procureur Bréard qui la fera réagir et témoigner. Ce jour-là, elle se trouve au Golf de Vieille Toulouse. Professeur d’éducation physique l’année précédente au lycée Galliéni, elle essaie de repérer au loin l’endroit de son ancien établissement quand tout à coup… Elle décrit une explosion compacte blanche puis une deuxième déflagration accompagnée de fumée noire et se dit que «c’est AZF».
Fait troublant, un autre témoin, lui aussi au Golf de Vieille Toulouse et dont le Procureur lit la déposition, déclarera n’avoir entendu qu’une seule explosion. Une déposition enregistrée elle, le 11 mars 2003.

 

Aux environs de 10h ce matin-là, Simone Garrigues promène son chien chemin de la Digue, à 727 mètres du cratère, en compagnie d’une voisine. «C’était calme» raconte cette retraitée de l’Education Nationale. «Puis tout à coup sur ma gauche, il y a eu une claquement sec et j’ai vu un arc lumineux, très haut, derrière les arbres. Pour moi, il partait de la SNPE, est descendu et quelques secondes après, AZF a explosé.»

Jean-Claude Pellegrino était chez des amis à Saint-Simon. Cet ingénieur voit d’abord un avion passer bas au-dessus du Mirail, puis il décrit une fumée ocre, entend «un claquement sec comme un fusil de guerre et immédiatement après, une très grosse détonation». «J’ai cru que l’avion était tombé, non pas sur AZF» explique Jean-Claude Pellegrino, «mais sur le Mirail». Le Président Le Monnyer intervient alors : «Dans le dossier, il est mentionné qu’un avion a décollé de Blagnac juste après l’explosion». Mais Jean-Claude Pellegrino est formel : «Cet avion, un petit jet genre Falcon, volait très bas, avant l’explosion et la montée de la colonne de fumée».

 


Jean-Pierre Crouzet est le premier témoin à faire état de la présence d’un hélicoptère au moment de l’explosion. Cet ex-postier en charge de la distribution des colis se trouve alors dans le “parc” d’une cliente, route de Seysses. «Nous parlions» explique Jean-Pierre Crouzet, «lorsque nous avons entendu un grand bruit comme le passage du mur du son. Puis des tremblements dans les pieds. Dans le ciel, j’ai vu une fumée jaune orangée, marron, qui s’élevait droite et en champignon. De là, j’ai vu s’extraire avec difficulté un hélicoptère d’où zigzaguait une échelle de corde». Le témoin pense que ce sont des secours rapidement arrivés sur les lieux. Un témoignage étonnant mais quelque peu malmené par celui de la «cliente» qui déclare, elle : «Une à cinq minutes ont dû s’écouler entre l’explosion et ma vision de l’hélicoptère». Le Président Le Monnyer évoque alors la présence de l’hélicoptère de la gendarmerie après l’explosion. Jean-Pierre Crouzet, d’un calme olympien, maintient ses propos. Et Me Soulez-Larivière le conforte : «Dans ce dossier, nous avons un hélicoptère qui a été filmé et entendu. Rassurez-vous, vous avez vu ce que vous avez vu».

Frédérique Grimal, aujourd’hui retraitée de l’Education nationale, était secrétaire au lycée Gallieni. Cet établissement situé à quelques centaines de mètres du pôle chimique avait déploré la mort d’un élève. Trois semaines après le drame, elle décide de contacter l’association Mémoire et Solidarité afin de lui donner son témoignage. A l’heure de l’explosion, Frédérique Grimal se trouve assise à son bureau : «J’ai entendu une première explosion, plutôt souterraine, étouffée. J’ai levé la tête et j’ai vu une lueur, un rayon jaune bleuâtre qui passait tout droit, pointait vers le bas, et qui allait de la SNPE vers AZF. J’ai éteint mon ordinateur et quand j’ai été au milieu de la pièce, prête à sortir, il y a eu la deuxième explosion, très grosse celle-là. Le souffle m’a projetée à terre. Et j’ai dit : “ils ont mis une bombe dans le lycée”». Puis Frédérique Grimal met en cause le travail du policier, Jean-Pierre Belleval, qui aurait modifié les dires de sa déposition. «Et lorsque je lui ai suggéré d’aller interroger le proviseur du lycée, il m’a répondu : “On ne peut pas interroger tout le monde. Ce serait le Président de la République, ce serait pareil”». Maître Monferran, avocat de la défense, prend alors la parole : «Je n’ai rien contre la police ou la gendarmerie mais il est hors de question de passer sous silence ce genre de comportement.»… (Voir AZF au jour le jour).

Claire Manaud


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