Décélération de l’Histoire

Rarement l’actualité n’aura été aussi polarisée par un phénomène naturel : l’éruption d’un volcan islandais, mieux, le nuage de fumée et de cendres qui envahit tout l’espace européen au point d’en paralyser le trafic aérien et de condamner les citoyens à regarder vers le ciel en espérant la fin du phénomène (qui pourrait durer plusieurs mois selon les spécialistes). Et les experts de ne pas hésiter à annoncer une possible surmortalité due à des pathologies respiratoires. Après le traditionnel sable rouge du Sahara bientôt les dépôts de cendre du volcan Eyjafjöll ! Et la France de se retrouver durablement bloquée (avec les avions au sol, les trains restent à quai à cause des grèves et les embouteillages se multiplient avec les départs en vacances de Pâques). Décidément il n’y a pas qu’en politique que les scénarii catastrophe se présentent ; il n’est plus besoin de changement de millénaire pour que la concordance d’événements spectaculaires ne bouscule systématiquement la quotidienneté. Décidément notre rapport au temps est à nouveau bouleversé au point de nous conduire à une réflexion sur une étude magistrale du sociologue et philosophe allemand, Hartmut Rosa, relative à «l’accélération, une critique sociale du temps».

 
Libératrice pendant plus de deux siècles, l’accélération mettrait aujourd’hui en péril la conduite de nos existences et, plus grave encore, la possibilité même d’une action politique capable de transformer le cours de l’histoire. L’accélération, à sa manière, a “pétrifié” le temps ; les technologies ont compressé l’espace.
Nous connaissons donc une accélération du rythme de vie dont les fast-foods, le speed dating, le haut débit de l’Internet, l’habitude de faire plusieurs choses à la fois sont quelques-uns des symptômes actuels. À cette accélération s’ajoute l’accélération du changement social et culturel (il s’est ainsi écoulé trente huit ans entre l’invention du poste de radio à la fin du XIXe siècle et sa diffusion à cinquante millions d’appareils…) tandis que cela n’a pris que quatre ans pour la connexion à Internet. Comme l’écrit fort justement Hartmut Rosa «on n’est plus boulanger, conservateur ou catholique en soi, mais à un moment donné et pour un présent à la durée imprévisible mais qui tend constamment à se réduire».
Avec des conséquences qui sont aussi un système d’explications de la crise et de la contemporanéité de nos problèmes individuels et sociétaux : à l’échelle de nos sociétés, l’évolution économique et technique et la politique sont “désynchronisées” si bien, comme l’écrit le sociologue, que «les véritables processus politiques permettant l’articulation et la synthèse des intérêts et la délibération démocratique deviennent de plus en plus difficiles». Pour A. Rosa, le discours sur la crise, la multiplication des politiques d’urgence, la prévalence de l’exécutif sur le législatif sont parmi les conséquences de la pression exercée par l’accélération sur le monde politique. En produisant des individus sans avenir et sans historicité et des gouvernants réactifs (voire hyperréactifs) plutôt qu’actifs le «noyau de la modernisation s’est retourné contre le projet de la modernité». Mais la décélération du temps imposé par un phénomène naturel ne doit-elle pas encourager les gouvernants à prendre enfin le temps du recul en imaginant enfin la société autrement ?

Stéphane Baumont


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