Crise économique : grecque Une crise de l’Europe ?

La Grèce, État membre de l’Union européenne depuis le 1er janvier 1981, est en proie à une crise économique sans précédent depuis plus d’un an et demi. Le 9 décembre 2009, le Premier ministre Giorgos Papandreou dévoilait le déficit budgétaire abyssal de la Grèce, dissimulé par les gouvernements antérieurs : soit une dette équivalant à 12,7 % du produit intérieur brut et non les 6% officiels. Il s’agit d’un cercle vicieux : plus la dette grecque augmente, plus les marchés internationaux perdent confiance et plus le pays doit donc emprunter à des coûts de plus en plus prohibitifs, augmentant ainsi encore sa dette. Aussi, Edgar Morin par exemple, dans une interview accordée à La Tribune du 2 mai 2010 parle-t-il de «l’impuissance actuelle de l’Europe, paralysée par son élargissement et qui voit son approfondissement bloqué par la crise actuelle»… Risque de «contamination» aux autres états membres? Pour faire face à cette crise, la politique européenne s’avère essentielle. En dépendent la survie économique européenne de la Grèce et celle de l’Union Européenne elle-même… Mais cette crise reflète-t-elle l’inefficacité actuelle de l’UE ? Ou au contraire l’UE est-elle la seule à pouvoir surpasser un tel marasme ? Les avis divergent, la crise grecque divise : Selon les pro-européens, la crise grecque résulte tout d’abord d’un constat, celui de l’irresponsabilité du peuple grec et de ses dirigeants depuis son entrée dans l’Union européenne. Corruption généralisée des gouvernements successifs, manque significatif de transparence dans les politiques économiques, mauvais usage des deniers publics et des fonds structurels européens, économie souterraine considérable accroissant la dette publique (quasi inexistence des tickets de caisse, ou un nombre indéfinissable de maisons en perpétuelle construction et donc non imposables)… Seul un mécanisme institutionnel dépassant ce cadre national grec «pourri» peut sortir le pays de la crise et éviter la répétition des mêmes erreurs.

 

Les Grecs favorables aux mesures d’austérité

La
transparence serait donc nécessaire à la Grèce pour redonner confiance à
ses partenaires. Dans un article du quotidien suisse Le Matin, le
politologue René Schwok souligne à ce sujet que «les mesures budgétaires
qui viennent d’être négociées vont obliger la Grèce à extrêmement de
rigueur dans le contrôle de ses finances, ce qui aurait été plus
difficile à lui imposer si elle n’appartenait pas à la zone euro». Le
peuple grec est donc ici le principal bénéficiaire de ce contrôle
européen.
Les grèves et les manifestations aussi médiatiques que
violentes sont depuis deux ans monnaie courante dans les rues d’Athènes
et de Salonique. Gel des salaires, rémunérations minimum drastiquement
réduites, allocations-chômage elles aussi considérablement abaissées,
ainsi que toutes les autres mesures d’austérité adoptées par le
gouvernement grec sont des motifs de contestation. Cependant la majorité
des Grecs accepte la politique d’austérité, appliquée à la lettre par
le gouvernement actuel : en témoignent les 79 % d’opinions favorables
dont le premier ministre Papandréou pouvait encore se targuer le 7 mars
2010, en plein cœur de la crise, selon l’Institut de sondage grec Marc.
Le peuple grec réalise que ces mesures imposées par l’UE, bien que
drastiques, sont nécessaires en vue d’une sortie de crise. La situation
actuelle du pays, très difficile, serait due aux spéculations en
provenance des marchés internationaux. Le pouvoir potentiel économique
de ces fonds spéculatifs au sein d’une société globalisée est en effet
considérable. Et ces «Hedge Funds» se retrouvent donc sur le banc des
accusés à l’heure de la tentative de reconstruction économique de la
Grèce : ils n’incitent pas les entreprises à réinvestir en Grèce,
plongeant le pays encore un petit peu plus dans la crise. La solution
vient ici encore de l’Union européenne qui a adopté en mai dernier via
le Conseil Ecofin des règles d’encadrement de ces fonds spéculatifs afin
de pallier aux problèmes rencontrés par la nation hellène. Là encore
une mesure européenne bénéficie directement à la Grèce.

Un nouveau pacte de stabilité européen?

80
milliards d’euros, apportés par les États membres de l’UE : cette somme
représente le montant emprunté aux banques pour venir en aide à la
Grèce, que la Commission européenne et les États membres se sont engagés
à rembourser. Sans l’UE, jamais les banques n’auraient prêté autant
d’argent à la Grèce. De même, la contribution supplémentaire de 30
milliards d’aide à la Grèce, apportée par le Fonds Monétaire
International n’aurait sûrement pas été envisageable si le FMI n’avait
pas eu l’assurance des 80 milliards déjà apportés par la Commission
européenne… Par ailleurs, la Banque Centrale Européenne, autre
institution européenne, a décidé d’acheter à hauteur de 16.5 milliards
d’euros des titres de dette de l’État grec afin de contribuer, là
encore, à la réduction de sa dette publique. L’Union européenne se
révèle une aide de poids pour la Grèce. Cet argent permettra au pays de
faire face à ses obligations sans être contraint de recourir aux marchés
financiers internationaux et à leurs terribles fonds spéculatifs. Autre
problème auquel est en proie la Grèce : les agences de notation qui
notent directement des obligations étatiques, en fonction du risque
encouru à les acquérir, et qui incitent ainsi ou non indirectement de
potentiels investisseurs à s’établir sur le territoire grec. Réelle
volonté de mise en place de contrôles de ces agences avec la directive
du 7 Juin 2010, ainsi qu’avec avec la création d’une agence de notation
européenne, idée du ministre allemand des affaires étrangères. Enfin, la
Commission européenne comme les gouvernements des États membres, et
notamment en France Christine Lagarde, ont émis l’idée d’un changement
du fonctionnement du pacte de stabilité européen (Rappelons qu’il s’agit
de l’ensemble des critères que les pays de la zone euro se sont engagés
à respecter communément) avec l’instauration de nouveaux mécanismes
européens de prévention et d’alerte détectant le plus tôt possible les
pays à risques, afin de les aider au mieux, assurant ainsi la pérennité
des autres pays membres.

Le point de vue euro-sceptique

Mais
une autre approche de cette crise grecque selon un point de vue
euro-sceptique nuance quelque peu nos propos. Ainsi, un premier reproche
est fait au système économique de l’UE, fondé sur une volonté de liens
économiques étroits entre les pays membres : principe de libre
circulation des capitaux au sein de l’Union européenne. Selon les
eurosceptiques, bien que ce système apporte indirectement une aide
effective et conséquente à des États membres en difficulté, avec la
venue facilitée d’investisseurs étrangers sur le territoire du pays
économiquement faible, il suppose également un risque de propagation
rapide de crises, avec un effet «dominos» où les États, de par leurs
liens étroits, tomberaient les uns après les autres dans la crise. A
titre d’exemple, les entreprises françaises sont les plus impliquées en
Grèce avec 53 milliards d’euros de créance au total. Surtout, le tel
élan d’aide financière des autres pays membres envers la Grèce au final
ne cacherait-il pas des intérêts égoïstes : sauver leurs propres
entreprises nationales ? Cela relativise pour le moins l’ambition
cinquantenaire de créer une Europe «une et unie»… Comme l’explique
Simon Porcher sur son blog «simonporcher.blog.lemonde.fr», «le sauvetage
de la Grèce n’a qu’un seul objectif : protéger l’euro d’une dévaluation
rapide de la monnaie européenne ou d’une forte montée des taux
d’intérêts sur la dette des autres pays membres. A travers la Grèce,
c’est en fait l’Union économique et monétaire que l’on sauve». Rappelons
à ce propos la déclaration de Schuman du 9 Mai 1950 annonçant :
«l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble :
elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord des
solidarités de fait». Aussi, du point de vue de la Grèce, une autre
question se pose : vaut-il mieux se retrouver dépendants des notations
d’agences internationales des plus spéculatives, ou bien à la merci
d’une agence de notation européenne des plus strictes, et donc sans
autonomie dans ses politiques économiques ? En ce moment certains
politiques grecs militent avec cet argument en faveur d’une sortie de la
zone euro…

Sacrifier la Grèce pour sauver l’Euro?

Faire
partie de l’UE pour la Grèce est synonyme aujourd’hui d’un cercle
vicieux : plus le pays aura besoin de l’aide de l’UE, plus il sera
soumis aux eurocrates et à leur politique «subventionniste». Le peuple
grec, fier par nature, préférera-t-il se faire happer par l’UE avec,
pour contrepartie, une puissante aide économique ? Ou privilégiera-t-il
sa souveraineté, cependant synonyme de dévaluation monétaire et donc de
difficultés économiques ? A la question de savoir s’il faut sacrifier la
Grèce pour sauver l’euro, la réponse sera «oui» si cette dernière
quitte la zone euro. Et si elle reste, ce sera au détriment de son
autonomie économique, et elle perdra une partie de sa souveraineté et
donc une partie d’elle même. Cela va jusqu’à la vente de certaines de
ses îles inhabitées comme le préconisent des politiques allemands :
après la souveraineté économique, elle perdrait sa souveraineté
territoriale… Que restera-t-il à la Grèce ? Veut-on vraiment sauver la
Grèce ou seulement une entité européenne sans identité propre ? Il se
pourrait bien, hélas, que les eurocrates aient opté pour la seconde
solution quand on sait l’ampleur de la politique d’austérité, amorale
pour certains, imposée à la Grèce, et les risques majeurs de crise
sociale et politique qui peuvent en découler. En témoignent les heurts
sans précédents qui ont opposé la population athénienne et les forces de
l’ordre dans un climat de chaos rappelant l’époque des colonels. L’UE
aide une entité économique immatérielle et non pas un pays, une
population pourtant européenne qui est en train de perdre à la fois sa
souveraineté comme sa dignité, principes pourtant prônés par la
Convention Européenne des Droits de l’Homme…  C’est ainsi que la crise
est l’occasion pour l’UE des eurocrates de reprendre certains pouvoirs
souverains à des pays considérés «faibles», comme l’avance
l’hebdomadaire polonais «Przekrój» : «comment l’eurocratie profite de la
crise». Bien qu’il soit compréhensible que l’UE conditionne toutes les
aides données à la Grèce et qu’un tel contrôle européen découle du
partage d’une monnaie commune, cette crise aide considérablement les
eurocrates dans leur processus d’intégration européenne des pays
membres. Sous prétexte d’une crise et d’une aide financière européenne
nécessaire, se trouve en jeu la souveraineté de pays tels que la Grèce.
Quid d’un affranchissement de l’étape, si redoutée par ces derniers, de
la concertation citoyenne par référendum, comme celui sur le Traité de
Lisbonne en France et en Irlande ?

Quand la crise grecque profite à la France

La
résolution de la crise grecque emporte, en quelque sorte, le sauvetage
de la zone euro. Mais les Grecs font un constat amer : avec un mécanisme
de vases communicants, considérant les obligations grecques très
risquées, les investisseurs étrangers fuient le territoire et se
réfugient sur les marchés français ou allemand… En clair, les Grecs
ont le sentiment que les dettes française et allemande se réduisent sur
leur dos. En ajoutant à cela le fait que la France et l’Allemagne
prêtent déjà beaucoup d’argent à la Grèce avec des taux d’intérêt de
plus de 5% minimum, réalisant d’énormes bénéfices à long terme, force
est de constater que la crise grecque profite beaucoup à certains,
assurément les mêmes qui désirent que ce pays demeure coûte que coûte
dans la zone euro. Un autre problème peut survenir à grande échelle avec
le système d’aide européen aux États membres en crise économique. Pour
l’économiste Charles Wyplosz, «une fois qu’on est venu en aide à la
Grèce, comment justifier de ne pas faire la même chose pour l’Espagne,
qui est un très gros morceau, et ainsi de suite ?». La réticence
allemande à aider la Grèce depuis deux ans maintenant a été discutée :
en témoignent ses réserves vis-à-vis du colossal plan d’aide accordé à
la Grèce, et le refus récent de mettre en place un mécanisme
d’euro-obligations.

L’échec de 50 ans d’efforts?

L’Allemagne
d’Angela Merkel s’est fait entendre, refusant pendant longtemps de
prêter toute aide à la Grèce, après tout ce qu’elle a fait pour la
construction européenne. Mais une question se pose en guise de
conclusion: une telle attitude, si compréhensible soit-elle, n’est-elle
pas paradoxalement le meilleur moyen de constater l’échec de cinquante
ans d’efforts ? N’est-ce pas le meilleur moyen de prouver que l’unité
européenne tant économique que politique prônée par les eurocrates
depuis des années se révèle n’être qu’une illusion en temps de crise ?
L’Union Européenne a-t-elle encore lieu d’être ? En dépend peut-être une
lente agonie économique tant pour l’UE que pour chaque État membre…
Surtout, une distinction doit être faite entre les États membres ainsi
que leurs populations et les eurocrates de l’UE : distance entre ces
eurocrates-bureaucrates et les citoyens des pays membres qui se note au
vu du traitement attribué à la Grèce et à son peuple depuis deux ans.
Ces eurocrates, si besoin est, accepteront-ils de réduire leurs pouvoirs
sur certains États membres ? Simple amputation de membre malade ou
véritable «hara-kiri communautaire» ? Le destin de l’UE est-il encore
entre les mains de ses pays membres, voilà la question. On a reproché
aux Grecs leur irresponsabilité, le moment serait-il venu pour certains
eurocrates de voir la leur engagée ?

Par Frantz Dhers, Université Toulouse 1 Capitole, Faculté de droit /
La Sorbonne, master 1 Science Politique.

Voir les autres vidéos -->