Comment lui expliquer que…

Incontestablement dans
les premiers albums, “Lucky Luke” était fumeur. C’est un
fait avéré. Pourquoi refaire l’histoire et remplacer
le mégot que suçait le cow-boy décontracté
et salvateur par un brin d’herbe ou de paille ? Dans le temps,
on peut avouer que, pour des raisons sanitaires, il est regrettable
que le héros ait été fumeur mais en faire un
non-fumeur ne change rien à la réalité. Il en
est de même lorsqu’il s’agit de Jacques Tati, grand fumeur
de pipe devant l’Eternel. Les affiches annonçant la
rétrospective du cinéaste Français qui le montre
soufflant dans un moulin en lieu et place de sa bouffarde, sont
insensées.

 

Dans la série, le ridicule ne tue pas, l’interdiction de l’affiche montrant l’actrice Audrey Tautou, interprétant Coco avant Chanel, une cigarette à la main, va dans le même sens. Cela témoigne de la volonté de certains facétieux de tricher avec l’histoire. Quelques hommes avertis pourraient dire mais, “avant”, les choses n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, alors pourquoi ne pas le dire ou le montrer ? Peu importe disent les tenants du “présent avant tout”. Pour eux, “il n’y a pas eu d’avant”, et en tous cas “l’avant” doit être actualisé. Ils oseraient presque nous dire qu’ils détiennent la Vérité. A ce train-là, les films où Gabin et Belmondo fument comme des locomotives seront bientôt interdits. A moins que le déroulement de l’intrigue soit précédé d’un texte qui pourrait être celui-là : «Ce film contient des images où les acteurs fument et se comportent ainsi comme des criminels. Un procès les concernant est actuellement en cours. Veuillez vous décontaminer de ce monde de brutes en quittant la salle». Nous sommes proches de cette rédaction fantaisiste puisque régulièrement une bande de cocos nous confronte à une aberrante négation du passé. Un passé, rempli de vilains et de méchants. Ce même sentiment m’a envahi au détour d’une exposition, d’une visite ou d’un voyage.

Puissant témoignage

La très belle exposition consacrée à Bonaparte par L’IMA, vient de fermer ses portes sur le vaincu d’Aboukir. C’est là un point essentiel qui était particulièrement mis en exergue si l’on savait lire entre les lignes. Bonaparte, puis Napoléon sont des personnages à bannir. Un affreux vainqueur, un conquérant. Un monstre qu’il y a lieu d’enfoncer dans les tréfonds de l’histoire ; un personnage impossible à intégrer parmi les gens politiquement corrects. D’ailleurs, n’a-t-on pas escamoté son bicentenaire au prétexte fallacieux que l’esclavage aurait été remis en place sous son règne ? Et comme si tout cela paraît insuffisant, on le dénigre en le comparant parfois au Président de la République pour faire d’une pierre deux coups. C’est dire à quel point cet homme est infréquentable… Si vous visitez la Basilique Saint Denis avec la chance d’avoir pour guide celui qui fut le mien, vous apprendrez que les révolutionnaires ne sont coupables d’aucune exaction et que ce ne sont pas eux qui ont buriné les statues ou qui les ont faites disparaître… Au cours d’un récent voyage en Algérie et au sortir d’une visite des ruines de Tipaza, j’ai questionné en vain les jeunes qui étaient là pour savoir ce qu’ils connaissaient de leur histoire et ce qu’ils ressentaient devant cet extraordinaire témoignage. Aucun n’a été capable de me dire ce que représentaient ces ruines… Le monde Romain n’avait pour eux jamais existé et leur histoire commençait après l’Indépendance. A ce compte-là les ruines pouvaient bien pourrir au soleil. Le salut rendu à Tipaza par le Président de la République, lors de sa visite en Algérie, est un puissant témoignage symbolique à l’égard de tous ceux qui se sont succédé dans l’histoire…

L’histoire doit se conjuguer au présent

La semaine dernière, dans le long corridor des Offices à  Florence, j’ai entendu une touriste Française qui en entrant, ébahie par la série de bustes exposés, a dit d’un seul trait à son compagnon : «Tu as vu, il n’y a que des hommes». A l’analyse le constat est erroné car si les bustes masculins se trouvent bien tous réunis sur le côté gauche, les bustes et les corps de femmes romaines sont sur la droite. Ce qui est déplorable concerne, ici encore une fois, cette déformation que l’on réussit à inculquer à nos contemporains. Pour elle, ce qui était déterminant et nécessaire à signaler était relatif au sexisme du monde romain. Seul le présent doit être pris en compte sans omettre l’esprit égalitariste qui caractérise notre époque. Quelle tristesse que tant de pauvreté ! Cette malheureuse touriste est sans le savoir, un serf d’aujourd’hui. Inculte, abreuvée par un enseignement et des médias a minima, elle ramène tout à sa connaissance limitée. C’est un serf volant puisque c’est avec elle et milliers d’autres de son espèce que l’on remplit les avions…
Dernièrement ma petite fille m’a demandé si j’étais Algérien puisque j’étais né en Algérie. Comment lui expliquer qu’à cette époque l’Algérie était Française ? Je lui ai répondu que les Français s’étaient comportés comme d’affreux colonisateurs et qu’ils furent finalement chassés de cette terre qu’ils avaient envahie à tort. J’ai juste rajouté, «c’est l’histoire telle qu’on la raconte aujourd’hui»… La réalité est juste un petit peu plus complexe à expliquer. Il faudrait avoir recours à des notions historiques qui permettraient de mieux comprendre le déroulement du passé. De quel passé me parlez-vous ? Désormais, l’histoire doit se conjuguer au présent.

Gérard Gorrias


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.