Ciel ma toulousaine !

Brique rose et pastel ont-ils un avenir sur leurs terres de triomphe ? Aujourd’hui Toulouse se trouve face à un sacré dilemme : elle doit s’étendre pour accueillir environ 10000 nouveaux venus chaque année tout en gardant l’âme de sa ville, marquée de petites bâtisses individuelles sans étage… Un vrai casse-tête, qui se solde souvent par la victoire du béton face à la briquette. Alors quel avenir pour les anciennes habitations locales ? Toulouse saura-t-elle protéger celles qui ont fait sa couleur et sa renommée ?
«Je suis un vieux Toulousain et depuis des années, je vois disparaître des toulousaines, rachetées par des promoteurs qui ne tardent jamais à les raser.», raconte Jean-Pierre Seran, Président du Comité de Quartier de Borderouge et animateur du Collectif des Comités de Quartier pour la Défense des Toulousaines. Il y a deux ans, les élus locaux ne réagissant pas à son inquiétude, il demande le soutien de Frédéric Mitterrand : «Le directeur de la Drac à Toulouse et le directeur du patrimoine à Paris ont été chargés du dossier de protection des toulousaines.

Fin 2010, la ville a décidé de protéger une cinquantaine d’éléments, mais parmi les édifices pointés on compte seulement deux toulousaines.» Aujourd’hui ce recensement se poursuit avec un projet expérimental sur le quartier Croix Daurade (cf encadré). L’objectif ? Etablir une liste de bâtiments méritant protection afin de l’inclure au PLU, actuellement en révision. Les bâtiments listés seraient à l’abri de la démolition, et toute fantaisie architecturale très encadrée. «La ville doit s’étendre», clame Daniel Benyahia, adjoint au maire chargé de l’urbanisme, «l’urbanisation est inévitable mais nous cherchons à trouver le juste équilibre et sommes dans un compromis permanent pour préserver le patrimoine tout en développant la ville. On ne peut décemment pas tout paralyser», ajoute-t-il, «car protéger un bâti n’est pas forcément positif pour son propriétaire, qui est alors freiné dans ses projets à plusieurs niveaux : surélévation limitée voire interdite, rénovation très codifiée etc.» Du côté des associations, ajouter quelques dizaines d’adresses à protéger au PLU semble dérisoire. D’ailleurs les associations demandent à ce que l’inventaire lancé en 1992 par la Drac soit poursuivi et inclus au PLU. Il recensait plus de 600 toulousaines et 800 façades. «Il faut montrer aux promoteurs les parties de la ville qu’ils peuvent modifier ou non !» explique Jean-Pierre Seran. L’intérêt étant de repousser les plus gourmands qui depuis quelques années, grignotent avec appétit faubourgs et ruelles, offrant un mauvais lifting à la ville rose…
Des briquettes aux airs de lingots
Car ces petites bicoques se vendent à prix d’or. Souvent séduits par le lopin de terre sur lequel elles reposent, les promoteurs n’y vont pas de main morte pour s’approprier ces trésors urbains qui leur inspirent grandeurs… et décadences : Un couple de personnes âgées habitant chemin de Lanusse s’est vu proposer plus de deux millions d’euros pour une toulousaine construite sur un terrain de 1000m2 : «Les promoteurs nous harcèlent au quotidien pour que l’on vende ! Mais on habite là depuis toujours, ce sont mes arrières grands-parents qui ont construit la maison et ils se sont crevés sur cette terre, on ne nous la prendra pas !» Le projet en question ? Construire 94 logements sur cinq étages. «On a préféré vendre un bout de notre terrain à un voisin afin qu’il construise et ça fait quatre fois qu’on lui refuse son permis pour des motifs grotesques : tout n’est qu’une histoire de dessous de table !» Des professionnels de l’immobilier insistant, c’est un peu le lot quotidien des propriétaires de toulousaines, mais si l’on en croit le récit d’un riverain du quartier de la Roseraie, les moyens employés sont parfois douteux : «Une personne âgée résidant dans ma rue a lutté pendant des années contre l’assaut des promoteurs. Alors ils ont changé de méthode, persuadant les enfants de cet homme, de la faiblesse mentale de leur père et les incitant à le prendre en charge, lui ainsi que ses affaires.» Ce qui fut chose faite et en faveur du promoteur. D’autres propriétaires séduits par le magot se font avoir à la spéculation irréfléchie, vendant trop rapidement pour pouvoir se retourner. «Avec la loi Scellier, on a vécu une grand période de spéculation qui a fait beaucoup de mal à notre patrimoine. Mais avec la disparition annoncée de ce dispositif, le marché va s’assainir», analyse Jean-Pierre Seran. Sans trop y perdre au change puisque le prix de vente de toulousaines entre particuliers a augmenté «de 20 à 30% selon les zones.» «Certains promoteurs préfèrent aujourd’hui m’appeler et me demander si les bâtiments en question doivent être protégés ou non», annonce-t-il, «heureusement la plupart agit comme ça sauf exception, avec des promoteurs qui ne sont pas Toulousains : comme Bouygues ou Kaufman & Broad. Ces derniers mettent le patrimoine à rude épreuve.» Ils sont pourtant prévenus, car les quartiers ont aujourd’hui trouvé la méthode : gagner du temps ! «On a des armes ! Les procédures sont si compliquées que l’on peut retarder une demande de permis jusqu’à deux ans. Plusieurs recours existent, l’idée étant de les multiplier et de se jouer de l’administration : je fais moi-même les recours mais les membres de chaque association le font aussi. Un recours à l’urbanisme impliquant une réponse individuelle, ça devient très compliqué à gérer…»
La ville rose urbanisée… A quel prix ?
Claire Faure, secrétaire de l’association Vivre aux 3 Cocus, dénonce une situation qu’elle estime scandaleuse dans son quartier : «Aujourd’hui il n’y a que la densification qui compte et donc la hauteur. Dans ma rue, en dix ans nous sommes passés d’une résidence à cinq !» Elle raconte ne pas comprendre les discours actuels motivant aux changements et à l’urbanisation massive : «apparemment le pastel et le rose c’est fini. Pourquoi ne pas essayer de racheter les plus beaux édifices pour en faire la propriété de la collectivité ? Ou travailler avec des architectes qui s’engagent dans le respect du patrimoine ? Notre quartier est un bel exemple : depuis quelques mois un projet de rénovation très important dénature absolument tout. Et bien que la population ait été consultée dans le choix du porteur de projet, c’est la mairie qui a tranché pour un cabinet d’architecte qui n’est pas du tout en accord avec ce que nous avions proposé.» Chemin Lapujade, par exemple, un cas exceptionnel a pourtant vu un architecte mener à bien une construction proposant plusieurs logements tout en préservant une toulousaine en son centre, comme dans un écrin. Dans les rues toulousaines une rumeur fait écho : L’idée pour créer du logement sans peine ? Commencer par une maison, y implanter un immeuble au nez et à la barbe des voisins qui fuient d’eux-mêmes un paysage en déclin… «C’est ce qui est arrivé route de Launaguet par exemple. C’est au détriment du bien-être des gens : les routes sont trop petites, il n’y a pas de place pour se garer, en terme de bien vivre, ça devient le chaos !» La population est pourtant interrogée dans le cadre de la révision du PLU, comme l’annonce Daniel Benyahia : «Nous sommes à l’écoute, ce PLU se veut totalement transparent» Pourtant Jean-Pierre Seran ajoute : «Nous y avons cru au début. Constatant qu’avec la méthode employée par la municipalité (cf encadré) pour faire son inventaire, il faudrait des décennies pour protéger le patrimoine toulousain, nous avons proposé à l’urbanisme une collaboration avec les associations. Les mêmes qui avaient travaillé à un inventaire avec la Drac en 1992. La collaboration a tenu huit jours, puis j’ai reçu un courrier y mettant fin.» Il dénonce trois ans d’oppositions et de «dialogues de sourd» entre associations et municipalité, alors qu’il «suffirait de faire le point ensemble». Or l’aire urbaine de Toulouse attend 1 650 000 habitants à l’horizon 2040… Un argument de poids dans le débat.
Vers un compromis ?
«Nous rentrons dans une démarche de respect du patrimoine dans son ensemble», insiste Daniel Benyahia, «aujourd’hui on choisit de mener une réflexion en amont au lieu de se pencher sur chaque demande de permis au cas par cas.» Après Bordeaux et Paris, Toulouse amorce donc une tentative de défense de son patrimoine, en attendant il faut trouver le moyen de s’entendre. «On ne peut pas tout paralyser !» se défend le maire adjoint, «c’est un compromis permanent, à la recherche de l’équilibre. Notre souci, c’est de défendre l’intérêt collectif qui passe par une protection de certains bâtis et en même temps le respect des projets individuels. Il faut user de prudence et de parcimonie. Ne protéger que les bâtis intéressants.» Aujourd’hui, reste à connaître le résultat du projet pilote sur le quartier Croix-Daurade : un recensement du même acabit sera-t-il lancé sur le tout Toulouse ? A ce jour : «On écoute les propriétaires, les associations et la population en général… puis les élus et le maire arbitrent. Il n’y a pas d’autres méthodes», termine Daniel Benyahia. Les propositions sont désormais établies et le PLU arrêté en juin 2012 fera l’objet d’une enquête publique dans laquelle les gens concernés pourront s’exprimer, avant qu’il ne soit approuvé en juin 2013. Les deux mois qui arrivent s’annoncent donc cruciaux. Et Jean-Pierre Seran de citer Victor Hugo : «Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde.»
Aurélie Renne
ENCADRE n°1 :
Une toulousaine, c’est quoi ?
On utilise souvent le terme «toulousaine» à tort et à travers. Or il faut distinguer deux habitations traditionnelles : la maraichère et la toulousaine. Il s’agit en fait d’un même type d’architecture adaptée à des besoins différents :
-la maraichère, bâtiment typique construit entre le début du 19ème et la première moitié du 20ème siècle possède des parties agricoles qui font d’elle une ferme. C’est une construction modeste en briques crues ou cuites et galets, de forme rectangulaire. Elle est en rez-de-chaussée, surmontée de combles et peu ornée.
-La toulousaine, construite à partir du milieu du 19ème siècle, est typique des faubourgs et présente la même forme rectangulaire en rez-de-chaussée. Située en bordure de rue, mitoyenne avec un jardin à l’arrière, elle est construite en brique enduite, ne laissant apparaître que les encadrements. Lorsque le propriétaire était fortuné, la toulousaine présentait des traits particuliers : situation en en retrait par rapport à la rue voire isolée et en façade, un décor abondant.

ENCADRE n°2
La protection du patrimoine, qu’es aquò ?
Depuis quand la ville de Toulouse travaille-t-elle à protéger son patrimoine ?
Laure Krispin, chargée de mission inventaire aux Archives municipales de Toulouse : Le premier inventaire architectural de la ville a été mené de 1991 à1995. En 2003 une nouvelle convention a permis de poursuivre ce recensement. Aujourd’hui même si ce n’est pas notre mission initiale, ma collègue Louise-Emmanuelle Frisquart et moi-même participons à la révision du PLU. Puisque nous ne pouvions pas recenser les édifices de toute la ville, il a fallu sélectionner un quartier pour lancer cette opération pilote. Croix Daurade a été choisi car c’est un quartier qui bouge beaucoup niveau urbanisme et qui a un patrimoine intéressant. Théoriquement l’idée devrait être étendue aux autres quartiers si les élus estiment que l’opération a porté ses fruits…
Quelle méthode utilisez-vous ?
Dans un premier temps, un gros travail de recherche documentaire aidés des cadastres, cartes postales anciennes etc, nous permet de préparer nos sorties. Ensuite nous arpentons les rues, en prenant notes et clichés. Nous faisons notre choix et proposons une liste à la protection du PLU. Mais ce ne sont que des propositions, qui peuvent être acceptées ou non ! Nous essayons d’être le plus objectives possible dans la sélection des éléments bâtis à protéger, en utilisant des critères scientifiques, définis à l’avance (ancienneté, représentativité de l’édifice parmi sa famille architecturale, état général, etc.) mais nous avons aussi notre propre sensibilité, et ce serait faire preuve de mauvaise foi que de dire qu’elle n’intervient pas du tout. Si on nous demande pourquoi on a sélectionné tel édifice, on peut avancer des justifications architecturales, historiques ou culturelles précises.
Vous avez rendu cette liste à la municipalité en janvier. Quels types d’édifices avez-vous choisis ?
Nous avons proposé à la protection lors de la révision générale du PLU une quarantaine de bâtiments dont : trois châteaux, onze maisons bourgeoises, six maisons, trois toulousaines et deux alignements de façades de toulousaines (dans ces cas précis, ce sont les façades de trois et de quatre toulousaines qui sont demandées à la protection, pas les bâtiments en entier, pour préserver une séquence architecturale), sept fermes (dont trois répondent à la typologie des maraîchères), un immeuble et deux alignements de façades d’immeubles dans le noyau villageois, route d’Albi.
Quel est votre rôle dans la protection du patrimoine toulousain ?
On remarque une préoccupation récente de la municipalité pour la protection du patrimoine. Depuis début 2011, on nous demande notre avis régulièrement pour les autorisations de permis de construire. Ce qui n’était pas le cas auparavant.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.