Changer de lunettes

«Il faut que je change mes yeux» disent encore certaines grand-mères au moment de changer de lunettes pour voir, selon le besoin, de près ou de loin. Nous venons de faire de même et finalement il y a lieu de remercier ces financiers de nous avoir ouvert les yeux. Depuis des années, ils faisaient sous notre regard complice un commerce paraît-il, virtuel. Ils vendaient et revendaient ce qu’ils avaient acquis la veille ou, même ce dont ils ne seraient acquéreurs que le lendemain. Tout cela sur du papier ou des lignes de code informatique. Sans avoir froid aux yeux, ils n’ont jamais hésité à nous en mettre plein la vue jusqu’au moment où ils se sont mis le doigt dans l’œil, à moins qu’ils n’aient eu les yeux plus gros que le ventre. Et nous pendant ce temps-là, nous avions les yeux dans le dos, peut-être même les yeux bandés.
Aujourd’hui, nous sommes dans l’œil du cyclone et il est à craindre qu’il ne nous reste plus, bientôt, que les yeux pour pleurer disent les pessimistes. A ceux-là nous répondons par la négative, car nous avons en réserve cette vitalité qui forge notre existence depuis la nuit des temps. Nos contraintes, nos obligations quotidiennes n’ont jamais vraiment intéressé certains banquiers qui préféraient la spéculation. Ils jetaient un regard compatissant sur ces milliers de petites entreprises qui faisaient tourner la machine. Ces petites entreprises qui, avec leurs obligations quotidiennes, leurs fins de mois difficiles, étaient selon eux, davantage sources de soucis que de profits. «Je m’en bats l’œil» disaient, hier encore, ces financiers de la tourmente, qui ne nous ont jamais fait de l’œil. Toutes les multinationales de la finance ont laissé tourner de l’œil un grand nombre de ces petites “boites” qui ne les intéressaient pas. Et pourtant il y a fort à parier que ce sont les petites entreprises qui demain, de par le monde, vont relever le défi.

 


Une ère neuve

Cette fois, elles le feront sous les yeux neufs de ceux qui devront récompenser le mérite. Les banques de demain financeront une économie du solide et à ce titre soutiendront, n’en déplaise à certains, un monde capitaliste formé par des hommes et des femmes salariés ou entrepreneurs dont le travail quotidien sera pris en considération. L’avenir se doit d’être bâti sur du concret. C’est en cela que nous devons nous réjouir de voir sous nos yeux un monde artificiel se transformer en un monde réaliste. Car il y aura une “après crise” c’est-à-dire une ère neuve. C’est l’avenir qu’il faut envisager et arrêter de pleurer sur ces milliards en papier chiffon qui, sans aucun doute, auront coûté les yeux de la tête à ceux qui ont joué et finalement laissé un œil dans une bataille où l’âme humaine était perdue de vue.
Ce sont ces entreprises à “taille humaine” qui feront naître une confiance nouvelle et ce d’autant que les gérants de ces sociétés, tout comme les travailleurs qui les composent, tiennent à leur outil de travail comme à la prunelle de leurs yeux. Ils savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux et que le regard des autres est indispensable à la réussite de leurs ambitions. Ils ne se contentent pas d’hypothèses, de projets fumeux. Ils n’envisagent pas la vie en société autrement que par l’intelligence de leurs actions. Ils ne vivent pas sur la prévision de leurs avantages. C’est sur eux que repose une nouvelle société qui tiendra compte de cette mondialisation que découvre l’homme du XXIème qui prend conscience à la fois de la concurrence et du nécessaire commerce qui doit exister entre tous les peuples de la Terre.

Une grande inconnue

Au milieu de tout cela, qu’en est-il du rôle des Etats ? C’est là, une grande inconnue. Il faut imaginer que les dirigeants seront tous, ou tout au moins pour la plupart arrivés à un âge de compréhension accompli pour agir en bon père de famille, à l’exemple de la France d’aujourd’hui où rien n’échappe à la vigilance de nos gouvernants et plus particulièrement au premier d’entre eux qui, sans disposer d’une boule de cristal, fait tout pour prévoir un avenir plus serein en ne fermant les yeux sur rien. L’objectif à atteindre concerne les grands et les petits. Ils doivent se tenir à leur place, pour le bien de tous et ce sera très bien ainsi. Imaginer que nous revenons en arrière sur le rôle de l’Etat parce que celui-ci est plus participatif que prévu est incohérent. Le moins que l’on puisse dire, c’est que dans l’intérêt collectif, il doit disposer d’un droit de regard sur ce qui se fait. Les maux d’aujourd’hui sont ceux du présent et à ce titre sont traités comme tels et non comme ceux d’hier. Savoir si l’Etat se retirera plus tard des engagements qu’il prend actuellement, sous la pression des événements, relève de nouveau d’une spéculation intellectuelle. Indéniablement – et c’est en cela aussi que nous allons vers une ère nouvelle – plus rien ne devrait se passer sans que l’Europe soit concernée en sa qualité de gardienne des bonnes mœurs économiques et financières. A tous ceux qui se demandent si c’est la solution, il y a lieu de répondre : Avons-nous le choix ? Reste que tout ne se passera pas sans accrocs. Peut-il en être autrement ? Toutes les grands-mères savent que pour repriser des déchirures, il faut changer de lunettes si l’on veut voir de près. Changer de lunettes présente toujours des inconvénients.

Gérard Gorrias


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