Célébration de la voix Avec «Terra Maïre»

Terra Maïre

Il y a, comme chacun sait, une grande tradition poétique et lyrique à Toulouse, qui vient de loin et de longtemps, quand chantait au Moyen-Age une lignée de troubadours : les Jaufré Rudel et les Bertrand de Born, les Marcabrun… Ceux du sud-ouest qui portaient haut la langue d’oc, logeaient dans les châteaux aux fortes tours pour y vivre l’amour courtois que les dames inspiraient, les châtelaines, qui se laissaient aller aux accords des violes et aux charmes des «cansons». Et quelques autres du sud-est dont Bernard de Ventadour, qui passaient dans la contrée, tandis que vibraient entre les hauts murs, devant les flambées des cheminées monumentales, les beaux accents de la comtesse de Die.

De mère à fille

Marie-Ange Gacherieu et Béatrice Lalanne ou Béatriz selon qu’on préfère le z occitan, Marie-Ange, étant la mère de Béatrice comme elles se disent «de mère à fille» trouvent leur origine chez les troubadours qui rimaient et chantaient de la même façon; pour ce qui est de la ferveur et de la mélodie,  selon ce qu’on en sait, mais aussi dans les «broderies» vocales, qui fleurissaient les variations. Elles se sont données le nom de «Terra Maïre», terre-mère, comme on dirait d’un attachement aux origines ou d’un retour, un lien souple, et profond, délié comme une racine, qui cherche ce qui la nourrit. De même ce qu’elles font en allant des traditions populaires d’Occitanie, riches en langues en chants et en danses ; jusqu’aux litanies sacrées qui expriment tout un rituel.

Marie-Ange Gacherieu dans une première vie, se fait à un autre genre d’expression et une toute autre sensibilité. Elle est de la comédie musicale «Hair» qui a défrayé la chronique dans les années soixante-dix, sorte de «horde chantante». Puis, elle tourne quelques longs métrages avec le cinéaste Jacques Rozier. Elle incarne «La fille aux talons aiguilles» du groupe «Les démons de minuit» et devient mannequin à Paris, Hambourg et Berlin ; pour ne citer que ce qui la met au devant de la scène. On la voit chaque année au festival de Cannes en tenue de rigueur, robe de soirée aux amples frous-frous et talons aiguilles ; avec son air de charme, ses yeux baignés de rêves ; très starlette.

Après ces années un peu folles, celle qui va devenir la mère de «Terra Maïre» et la mère de sa fille, tente le monde. Elle franchit la frontière des convenances pour vivre autrement et fuir ailleurs. Elle part loin et longtemps, traverse toute l’Europe et fait beaucoup de chemin aux Amériques, celle du sud et celle du nord. Puis, elle va jusqu’en Mongolie,  au Tibet et transite par l’Afghanistan ; elle baroude ainsi pendant des années.

Quand enfin elle se pose, elle fonde «Terra Maïre» avec sa fille qui en devient presque aussitôt «la voix» et s’y consacre, un peu comme on entre en religion. Dans cette nouvelle vie, il s’agit de voix anciennes et de textes enfouis, qui lentement se révèlent. Il s’agit aussi d’une profonde appartenance. Ses origines du Rouergue l’ancre davantage dans ce dont on hérite ; quand on vient d’une terre. Et de mère à fille, la relation est telle que la voix de l’une, double la voix de l’autre ou bien elle la laisse à elle-même, avant de reprendre le duo. C’est ça «Terra Maïre» : une voix de mère et une de fille, l’une venant de l’autre, étant du même argile, semblable au rameau proche de sa branche.

De toute beauté

A elles deux, elles revivent le Moyen-Age comme on change de lieux mais cette fois, il s’agit de retour. Elles chantent ce qui se dit «Chants archaïques et sacrés» de la tradition occitane, avec tant de ferveur et de feu, qu’elles en transcendent l’interprétation, que le chant se change en psalmodies et culmine en incantations.

En même temps, elles improvisent à partir d’un thème qui s’oublie un moment avant d’éclore, comme dans une «chaconne» dont l’air revient perpétuellement sur lui-même.  Elles retrouvent ce qui s’appelle la «diphonie» c’est-à-dire quand deux voix se chevauchent dans une même gorge, comme on le pratique en Mongolie et dans d’autres pays ; aux  traditions chantées.

Leur répertoire trouve ses accents aussi bien dans la terre que dans la femme. Et, elles expriment des textes et des mélodies archaïques qu’on dirait dédiés à quelques divinités « païennes», quand les peuples adoraient autrement. Il y a dans leurs chants de profondes affinités avec le chant andalou ou bien yddish, selon ce que dit Marie-Ange, qui est proche du genre et les chants initiatiques de peuples anciens.

C’est comme ça dans le «Miserere» en litanies, d’après le texte de Mistral mais aussi dans «L’Amor de Mariana» dont la voix monte dans tout ce qu’elle exprime et part en crescendo puis monte encore. On en oublie presque le sens «L’amour de Mariana ne peut pas durer toujours/ ne peut pas durer toujours/ ne peut pas durer tout le jour la nuit comme le jour/ L’amor de Mariana pot pas durar totjom, pot pas durar totjorn la nueit coma lo jorn».

Puis, on les voit danser, une danse tournante qui arrondit les robes et les cheveux, d’un pas bien balancé. Elles lèvent les mains au ciel et leurs robes se frôlent en tournant, comme celle d’un derviche.

Ou bien, au cours du même concert, un chant est dédié à l’arrière grand-mère, Marie Hébrard dont les fils sont partis à la «Grande guerre» et ne sont jamais revenus. Là, on est dans la plainte, celle des femmes qui pleuraient la mort en veillant la dépouille, comme ça se faisait autrefois dans les campagnes. On est dans la lamentation antique que Béatrice exprime d’une passion désolée. Accompagnée d’un instrument à soufflets qu’elle anime, appelé «Shrutibox» d’origine indienne, elle chante «Sul camin de Perpinhan». Son expression change et son émouvante beauté s’affirme. Elle vient de l’intérieur du chant et du fond d’elle-même, avec son air de vestale que soulignent ses longs cheveux. Parfois, elle ferme les yeux, parfois elle se donne tant qu’on dirait qu’elle s’adresse à quelqu’un d’en haut. Près d’elles, qui souligne leurs voix, Claire Menguy passe l’archet d’une façon forte et décisive sur son violoncelle.

De par le monde

Elles étaient, ces Toulousaines, il y a quelques années aux Jacobins et à l’événement annuel «Le Marathon des Mots». Elles sont familières du monastère «Sainte Croix» en Dordogne ainsi que de la communauté Bouddhiste du centre «Karma Ling» en Savoie.

Parfois, leur public est en larmes. Elles ont été ovationnées en Argentine et les dates pour l’année en cours s’additionnent à celles qui précèdent. Elles seront prochainement au Festival de Musiques Sacrées de Fès dont le beau thème s’intitule «Réenchanter le monde». Elles sont attendues à Besançon aux Rencontres d’Eté «Au val de la consolation» et pour un festival «De cirque et de rues» à Bar-le Duc. Au détour, elles ont été «estampillées» par le prix «De musique et de chant de l’Académie du Languedoc».

En courant d’année, est attendu un troisième CD de chants sacrés et traditionnels à deux voix, avec des créations et se joignant à elles, David Hykes du groupe «Chants Harmoniques».

Autant dire que «Terra Maïre» offre à ceux qui savent que l’art est essentiel, une œuvre, comme on dit de celle d’un grand compositeur, une œuvre de femmes, rare et forte qui, par les temps qui courent, nous est si nécessaire ; qu’on se demande comment on pourrait vivre sans elle.

 

JRG

 



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