Bon appétit !

Le cousinage entre le pique-nique et la pause-déjeuner perpétue une tradition ancestrale. La  nappe en vichy, le panier d’osier et sa terrine de foie gras, la bouteille qui perle de fraîcheur sur la prairie ont un lien de parenté avec le “gastro du midi”. La conjoncture de ces manifestations de bonne chère assure la pérennité des gens de bouche et nécessite qu’une mention particulière soit attribuée à tous ceux qui, de plus en plus souvent, ouvrent le bec en public.
Aujourd’hui, tout – et quand je dis tout, je pense à n’importe quoi – s’avale au milieu d’une foule indifférente à l’égard de ceux qui s’empiffrent de jambon-beurre et autres paninis. La période estivale accentue le phénomène et les trottoirs des grandes villes n’ont plus rien à envier aux ruelles des petites bourgades. Les touristes dans l’attente de la prochaine ouverture du musée poursuivent leurs habitudes bovines quotidiennes : ils mastiquent tout en marchant. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais, inévitablement, l’accompagnant passif, le voisin immédiat d’un marcheur qui mange, est contraint de se déplacer en crabe s’il ne veut pas recevoir en pleine figure le reliquat de la préparation culinaire tenue à bout de bras, exhibée par le porteur , tel un trophée. Un sandwich brandi renforce une prise de position ou une direction à suivre. Enroulé dans un sachet en papier, le sceptre couronné d’un bout de mie se déploie, file au loin et se resserre en une flèche qui trace une parabole en l’air. Finalement, le bras s’arrête puis repart pour essuyer en fin de course une commissure de lèvres chargée de reliefs à la moutarde. L’exercice est d’autant plus délicat que donner d’un bras une indication verbale, la bouche et les mains pleines – avec de temps en temps une canette ou un yaourt sous l’autre bras – et n’est pas des plus aisés. L’orateur s’en sort en hochant du chef tout en déglutissant, gardant en bouche une grosse boule que l’on voit se dessiner sur sa joue.

 

« Un ballet de bras croisés »

Un spectacle de rue, aux acteurs sans cesse renouvelés, s’offre à celui qui sait apprécier visuellement la joie que procurent les saveurs de tous ces pâtés difformes – les kebabs par exemple – qui permettent au bénéficiaire d’assurer une leçon de gestes et de se sustenter. La situation se complique si deux compères cheminent en mangeant. Ils composent alors un ballet de bras croisés, arbitré par les saccades des mandibules. L’observation permet aussi d’apprécier successivement les finesses du combat que se livre un porteur de la chose, avec un cornichon ou une feuille de salade récalcitrante, et les contorsions qui résultent d’une acquisition imprudente. C’est le cas lorsque la composition comprend l’un de ces assaisonnements dont les vendeurs spécialisés ont le secret. Une coulée de mayonnaise ou de ketchup exige des dispositions drastiques et une grande dextérité pour sauver un polo clair. La scène permet généralement d’apercevoir un doigt en deuil, salvateur et récurant, qui remonte le long du pain et qui finit léché avec avidité. On peut encore bénéficier, en prime, d’une vue plongeante sur une langue qui se déplace de bas en haut sur le cornet d’une glace qui fond à grande vitesse. Il est une autre catégorie de mangeurs de rue qui ne peut se confondre avec ces conquérants de la baguette, ce sont les champions du saladier-fraîcheur. Ces herbivores invétérés sont fascinés par ce qui est vert ou qui ressemble à un légume. Qui n’a pas eu en mains une de ces coupelles en plastique translucide, affublée d’un couvercle qui se rabat quand on veut l’ouvrir, et qui prive à tout jamais du plaisir de l’explorateur. Après avoir chipoté dans la laitue, difficile à identifier tant elle est parfois hachée menue, il convient de partir à la quête du bout de gras qui a donné son nom à cette mixture alimentaire. La recherche archéologique est d’autant plus laborieuse que quelques copeaux de noix agrémentés d’un jaune d’œuf mimosa, posés sur une rondelle de tomate sont toujours là pour gêner l’avancée de la prospection. Ces délicieux assortiments aseptisés sont confrontés à la concurrence asiatique, sushis et samossas, enrichis  d’un petit pot de sauce sucré-salé qui ne sert à rien si ce n’est à colorer des grains de riz collants.

Assiettes en carton et couverts de camping

Les amateurs de barquettes se distinguent du groupe précédent par le fait qu’ils sont obligés de s’arrêter pour engloutir le contenu du récipient. Incontestablement, ils doivent se poser pour la pause et se mettre à table en se servant d’une fourchette. L’outil, habituellement destiné à des lilliputiens anémiés doit être manié avec précaution. A défaut, il perd une dent ou se brise en deux morceaux. Cet incident fatal contraint l’utilisateur qui veut finir ce qu’il a commencé, à façonner manuellement des rouleaux de printemps. Pour se sortir de cette situation graisseuse, ou de tout autre besoin, la mini serviette fournie avec le kit-salade joue un rôle déterminant. Ces multiples contraintes journalières ne peuvent qu’expliquer l’engouement du pique-nique pendant les vacances, période où l’on peut enfin manger dans des vraies assiettes en carton avec des vrais couverts de camping. Nonobstant ces heureuses constatations, quelques aléas subsistent et rappellent la grisaille du quotidien : on boit directement la bière à la bouteille – c’est plus viril – et le café est servi dans des timbales en carton qui, dans un premier temps, ne peuvent être saisies, sauf à se brûler les doigts. Toutes ces belles rencontres sont, faut-il le préciser, précédées de cette incitation à la dégustation que l’on entend dans les campagnes : Bon appétit ! 

Gérard Gorrias


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