AZF ; Trois journalistes sur l’affaire

Ils sont ou ont été journalistes et ont chacun enquêté sur la catastrophe de l’usine AZF. De leurs investigations sont nés trois ouvrages passionnants. Guillaume d’Alessandro (AZF Une vérité foudroyante, une affaire d’état, éd. Jean-Claude Gawsewitch), Marc Mennessier (AZF Un silence d’Etat, éd. Seuil) et Jean-Christian Tirat (AZF, l’enquête assassinée, éd. Plon) réagissent à la relaxe de Serge Biechlin et de Grande Paroisse ainsi qu’à l’appel du ministère public.

 
Le Tribunal correctionnel de Toulouse a prononcé la relaxe pour Serge Biechlin et Grande Paroisse. Votre réaction ?
Guillaume d’Alessandro : Les Toulousains se sont focalisés sur le mot relaxe. Ils ont eu l’impression d’une seconde onde de choc, et qu’on les spoliait de la justice. Dans l’éternelle lutte du pot de terre contre le pot de fer, cette décision de justice montrerait une fois de plus la victoire des puissants contre le peuple, et de la grande multinationale sans état d’âme et forcement criminelle sur le citoyen. Je n’ai aucune sympathie pour le groupe Total, dont les nombreux scandales émaillent l’actualité (marée noire de l’Erik, esclavage en Birmanie etc.). Mais à mes yeux, le mot important est celui qui suit : au bénéfice du doute ! La justice a reconnu ne pas pouvoir établir la chaîne d’événements qui ont conduit à la catastrophe. C’est un désaveu des rapports des experts judiciaires. La fable de la soupe chimique dans l’usine poubelle rejoint ainsi le cimetière des approximations malhonnêtes. Je suis aussi frappé de voir le refus des autorités d’accéder à des compléments d’enquête. Il est scandaleux que les événements qui précédent la grande explosion ne soit pas analysés, comme si des preuves matérielles (enregistrement audio et vidéo et des témoignages de milliers de Toulousains étaient jetés au panier dans une sorte d’hallucination collective : en plus d’être touchés, ils seraient donc fous ! La décision du juge Le Monnyer est donc courageuse, parce qu’il a fait primer le droit sur l’émotion : on ne condamne pas sans preuve. Il faut rouvrir l’enquête.
Jean-Christian Tirat : Le tribunal correctionnel devait argumenter sa décision ; il ne pouvait pas condamner sans preuve. Le “bénéfice du doute” en faveur de Serge Biechlin ne me surprend donc pas dans la mesure où la présence de DCCNa dans le hangar 335 n’a été démontrée ni par l’instruction, ni au cours du procès. De plus, le Tir N°24 de Didier Bergues, qui a emporté la conviction du magistrat instructeur Thierry Perriquet, est trop éloigné de la réalité du terrain. En revanche, la relaxe de Grande Paroisse est plus surprenante. S’il est vrai que le tribunal est allé au bout de la logique judiciaire en appliquant à la personne morale (GPN) le même principe qui bénéficie à la personne physique (Serge Biechlin), il est cependant incontestable que le désastre s’est produit sur son site. Grande Paroisse, en qualité de “gardien de la chose” était responsable de la sûreté et de la sécurité du hangar 221. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Total a assumé au Civil ses responsabilités en indemnisant les victimes. En échange le “lien de causalité” n’ayant pas pu être démontré au Pénal, la décision du tribunal devenait logique. Plus consensuelles, peut être qu’une relaxe en faveur de Serge Biechlin, et une condamnation de GPN auraient été mieux acceptées par toutes les parties, mais une telle décision aurait été prise au détriment de la Vérité, la 32ème victime de cette catastrophe ! Il faut cependant souligner que dans ses attendus, le tribunal n’a pas ménagé la Commission d’enquête interne de Total, s’agissant notamment des suspicions d’entrave à l’enquête. Je pense en particulier à la “disparition” de la benne blanche sur laquelle j’ai longuement enquêté. Selon moi, cette benne n’a pas disparu ; elle n’a pas été formellement identifiée, ce qui est très différent. Déposée en plein air au milieu de dizaines de bennes identiques, elle a subi les intempéries qui ont suivi la catastrophe et a été rincée par la pluie. Les enquêteurs auraient quand même dû tenter des prélèvements dans toutes les bennes afin de savoir si l’une d’elles recélait des traces de chlore ; cela n’a pas été fait et c’est très dommage puisque cette porte restera pour toujours entrouverte. De même, les prélèvements de la police sur le sol du hangar 335 n’ont pas permis de mettre en évidence la présence de DCCNa ; c’est oublier un peu vite que Gilles Fauré avait lavé ce sol à la lance à incendie après son opération de pelletage. Seule l’analyse du contenu des sacs est à mes yeux valable mais le laboratoire pilote Catar-Critt n’a pas trouvé trace de chlore si ce n’est des ions chlorure et des ions sodium, en clair, du sel de cuisine ! Huit ans après les faits, voilà où nous en sommes ; avec la décision du tribunal, l’enquête récolte ce qu’elle a semé ; c’est désolant car les victimes ne peuvent toujours pas tourner la page.

 

Après le procès en appel, parions que l’affaire se prolongera en cassation…
Marc Mennessier : En refusant de condamner sans preuve, le tribunal présidé par Thierry Le Monnyer a rendu une décision juste et courageuse qui vient nous rappeler que la France reste, en dépit de tout, un Etat de droit. Faisant fi de l’énorme pression médiatique et vraisemblablement politique, qui pesait sur leurs épaules, ces magistrats ont appliqué le droit, rien que le droit, au grand dam de tous ceux qui, dès le lendemain de l’explosion, réclamaient déjà la mise à mort expiatoire de l’industriel hon-ni. Et qui dénoncent aujourd’hui ce qu’ils considèrent être un déni de justice. Pour ces nostalgiques de Robespierre les prévenus, tels les aristocrates de 1793, étaient “coupables, forcément coupables”, avant même d’être jugés, simplement parce qu’ils portaient la marque d’infamie de Total, le grand Satan capitaliste et pollueur. Dans les Etats-Unis d’avant Martin Luther King, il suffisait d’être Noir pour être pendu à un arbre, dans la France de Victor Hugo d’être “misérable” pour être condamné aux travaux forcés, sous la dictature de Staline d’être contre-révolutionnaire pour mourir au Goulag… Ne faut-il pas plutôt se réjouir de vivre dans un pays où la justice juge encore les gens non pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils ont réellement fait ? Au risque de sombrer dans l’arbitraire, cette règle d’or, qui est l’apanage des démocraties, ne peut, à mon sens, souffrir d’aucune exception. Cela dit, je comprends que pour beaucoup de personnes durement éprouvées par la catastrophe cette décision qu’elles jugent “inadmissible”, “honteuse” soit vécue “comme une deuxième onde de choc”. C’est oublier qu’en matière correctionnelle, où ils sont tenus de motiver leur décision, les juges ne peuvent, comme les jurys d’assises, se fonder sur leur intime conviction pour condamner ou innocenter. Dans le cas présent, ils ont estimé que l’absence de “lien de causalité certain” entre les “défaillances organisationnelles” de Grande Paroisse, dont ils font un long inventaire, et les dommages provoqués par l’explosion, leur interdisait de prononcer la moindre condamnation. Du coup, les victimes doivent-elles s’en prendre aujourd’hui à des magistrats qui n’ont fait que leur travail ou aux piètres avocats, journalistes et batteurs d’estrade qui, depuis des années, les manipulent en leur promettant le grand soir judiciaire ? D’autant que l’appel interjeté par le parquet ne changera probablement rien. On voit mal, en effet, comment les magistrats de la cour d’appel pourraient rendre sur la base des mêmes éléments (le dossier d’instruction, l’ordonnance de renvoi, les audiences du procès) une décision différente de celle de la juridiction de première instance. La charge de la preuve leur incombe tout autant.

 

La piste intentionnelle n’a pas totalement été écartée. Qu’en pensez-vous ?
G. d’A : La piste intentionnelle est le mistigri des obsédés de la théorie du complot. Rappelons juste que le nitrate d’ammonium a besoin d’une certaine préparation pour devenir explosif. Tous les paysans du sud-ouest le savent lorsqu’ils utilisent cet engrais pour faire sauter des souches d’arbres par exemple. Donc s’il y a une intention criminelle, il faudra expliquer comment on fait exploser un produit inerte dans un hangar en plein vent ! Jeter une grenade sur le tas, tirer une roquette ou lancer de la dynamite ne suffit pas à faire exploser l’engrais. Ce serait comme lancer un pétard à mèche dans du sel de cuisine.
J.C. T. : Selon moi il n’y a pas une piste intentionnelle mais deux.
- L’attentat : Le président Le Monnyer a été clair, s’il ne la privilégie pas, il n’écarte pas totalement l’hypothèse d’un attentat – c’est à dire d’un acte de guerre organisé, coordonné par une organisation animée par des objectifs, politiques, idéologiques ou financiers.
- L’acte de malveillance : Le tribunal n’écarte pas non plus formellement la piste d’un acte de malveillance, c’est-à-dire d’un acte individuel plus ou moins improvisé commis par folie, esprit de vengeance ou pour d’autres raisons que nous ne connaîtrons probablement jamais … si tel avait été le cas.
M.M. : J’avoue avoir été surpris : même s’il juge cette probabilité “faible” par rapport à l’accident chimique considéré par lui comme “vraisemblable” mais non prouvé, le tribunal n’a effectivement pas fermé la porte à un éventuel acte criminel. Ce qui dans cette affaire est nouveau. Je regrette cependant que les juges n’aient tenu aucun compte des auditions des policiers, le commandant Alain Cohen et le lieutenant Jacky Elbez, qui, comme je le révélais l’an dernier dans mon livre (1), ont été délibérément empêchés par leur hiérarchie d’enquêter sur cette piste, alors qu’ils disposaient d’indices forts qui méritaient au moins d’être vérifiés en temps et en heure. Les magistrats ont semble-t-il préférer écouter les dénégations maladroites des responsables du SRPJ de l’époque qui n’ont pas craint de se parjurer à la barre. En particulier, le commissaire Marcel Dumas qui, quoiqu’il en dise aujourd’hui, a bel et bien affirmé le soir du 21 septembre après une réunion à la préfecture de Toulouse : “A Paris, ils veulent un accident. Eh bien ils l’auront !”. Je reste intimement persuadé que la piste terroriste ou malveillante a bel et bien été interdite d’investigation très vite, suite à des ordres venus de très haut.

 

Allez-vous poursuivre vos investigations sur cette affaire ?
G. d’A : Je vais suivre les développements. Mais il faudrait que la justice prenne en compte les phénomènes précurseurs comme l’électrisation de certains ouvriers, les flashes et éclairs vus, les appareils électroniques qui tombent en panne, bref, tous ces éléments négligés qui montrent qu’il s’est passé quelque chose sur les installations électriques de l’usine.
J.C. T. : Oui, je poursuis mes investigations… sans trop d’illusions ! Comme l’instruction, le procès a laissé dans l’ombre un certain nombre de faits troublants. Je pense par exemple aux odeurs et aux brumes inhabituelles qui ont été signalées par plus d’une dizaine de témoins sous le vent de la SNPE. Je pense aussi aux phénomènes lumineux, aux électrisations… Trop de questions restent sans réponse. En tant que citoyen, Toulousain et père de famille, je veux une explication crédible, en particulier pour qu’un pareil désastre ne se reproduise plus, nulle part. Nous devons cette explication aux générations futures.
M.M. : J’ai enquêté de manière approfondie sur AZF pendant plus de trois ans, entre 2001 et 2004, avec ma collègue Anne-Marie Casteret, aujourd’hui décédée. Je pense être allé au bout de ce que je pouvais faire, en tant que journaliste. Surtout, j’en suis malheureusement arrivé à la conclusion que cette affaire, mal engagée dès le départ, emportera son mystère avec elle. Qu’il s’agisse d’attentat et, comme on vient de le voir, d’accident, les preu-ves manquent. Les erreurs et omissions commises dès les premiers jours ne sont plus rattrapables. A moins de remonter le temps. C’est une frustration immense.

Propos recueillis
par Claire Manaud


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