AZF ; Leurs vérités

Cet après-midi, le Tribunal Correctionnel de Toulouse va rendre son jugement sur la catastrophe du 21 septembre 2001. Ces hommes ont été deux des principales figures de cette affaire et de ces quatre mois de procès qu’ils ont chacun vécu à leur manière. Jacques Mignard, ancien salarié de l’usine et Président de l’Association AZF Mémoire et Solidarité, et Gérard Ratier, Président de l’association des familles endeuillées qui a perdu son fils dans l’explosion, reviennent sur cette épreuve et évoquent l’avenir…

 
Messieurs, dans quel esprit êtes-vous aujourd’hui ?
Gérard Ratier : Disons que je suis serein. Que peut apporter le jugement à une victime ? La satisfaction entre guillemets de voir que la justice a pris en compte cette affaire et qu’elle va jusqu’au bout, c’est-à-dire qu’elle sanctionne. C’est important. Je me satisfaits de la position du Procureur de la république, qui a requis des peines maximales mais je n’attends rien de la justice, je n’attends rien de ce jugement. Tout le monde sait que Monsieur Lafontaine n’est pas mort et quand il s’agit de puissants à mettre en cause, on sait la plupart du temps comment cela se termine.
Jacques Mignard : Nous sommes dans l’attente et l’incertitude. Nous essayons de rester calmes en attendant de voir ce qui va sortir du chapeau. Si ce sont des décisions prises compte tenu de la thèse officielle, nous le dénoncerons. Si en revanche, l’on s’achemine vers un complément d’enquête ou d’instruction ou une réouverture du procès, alors nous trouverons la réponse à ce que nous attendons. C’est à dire une explication : si c’est celle scientifiquement indéfendable, des produits incompatibles, qui est retenue, nous serons profondément mécontents. Alors, nous resterons dans le questionnement et essaierons de voir comment aller plus loin parce qu’on ne peut pas laisser une catastrophe de cette dimension sans explication.

Comme considérez-vous cette journée du 19 novembre ?
GR : C’est une étape. Ce sera un soulagement s’il n’y a pas d’appel. Pour ne rien vous cacher, je souhaiterais que ce 19 novembre, on en termine avec cette affaire. Notre principale motivation était la mise en examen de Total, nous n’avons pas eu satisfaction. Le coupable n’était pas au procès donc pour nous le compte n’y est pas. Mais le leitmotiv de ma folie d’engagement dans cette affaire, c’était surtout de faire ressortir que si la manifestation de la vérité a été si longue, si difficile à établir, et si soumise à la contradiction, cela vient du fait que Total par le truchement de la commission d’enquête interne qu’il a mis en place, a pratiquement fait disparaître les traces de l’accident chimique. Et qu’il a été très difficile par la suite aux experts de remonter la piste et de présenter quelque chose de cohérent. La vérité a été masquée. C’est pourquoi j’ai déposé une plainte pour entrave à la justice. Ca a été la raison de mon combat. Voir que non seulement on avait perdu un être cher mais qu’en plus on prenait les victimes pour des billes, m’était insupportable.
JM : C’est une étape supplémentaire. Nous avons connu des satisfactions quand des non lieux ont été prononcés, des déceptions quand on nous a refusé en bloc toutes les demandes d’acte. C’est en fonction de ce qui se dira jeudi, du contenu du jugement que nous saurons bien sûr, si c’est une bonne ou une mauvaise journée.

 

Réponse à toutes les saloperies

Comment avez-vous vécu ces 4 mois de procès ?
GR : Mal d’abord. Car pendant plus d’un mois, lors des premières audiences, on a surtout vu venir à la barre des gens cités par la défense de Total, des salariés de l’usine, des cadres. C’était une présentation ostentatoire, des satisfecit permanents, tout était parfait dans cette usine. C’était lassant et déprimant. Puis petit à petit, on est entré dans le vif du sujet et on a entendu des choses qui nous ont rassurés. J’ai été comblé lorsqu’a été mise en cause cette commission d’enquête interne plus que douteuse. Nous y avions beaucoup travaillé avec Maître Stella Bisseuil.
JM : Avec beaucoup d’intérêt. J’ai assisté à toutes les audiences. Cela m’a conforté dans certaines de mes idées : l’impression que bon nombre de pistes n’ont pas été retenues, que d’autres ont été favorisées mais débouchent sur des impasses. Et je suis resté dans le même questionnement : on ne m’a pas expliqué ce qui s’est passé le 21 septembre 2001.

Quels en ont été les moments les plus marquants ?
GR : L’audition d’abord de Monsieur Presles, le directeur du CNRS de Poitiers. Grande Paroisse lui avait commandité des essais sur la réactivité des produits qu’elle avait sur son site. Les résultats démontrent que la transmission de l’explosion du box au tas principal était possible. Ils ont été communiqués en janvier 2006 à Grande Paroisse qui n’a rien dit. Il a fallu attendre le procès et l’intervention de M. Presles qui a dit qu’en tant que citoyen, il ne pouvait faire autrement que de communiquer ces résultats au tribunal. Que les prévenus cachent les choses, j’arrive à le comprendre mais qu’ils mettent la vie en danger de gens qui sont dans des usines similaires où l’on fabrique parallèlement des chlores et des nitrates, c’est une autre pointure.
Ensuite il y a eu l’intervention du Procureur qui a largement développé qu’en définitive cette commission d’enquête interne avait empêché la police de faire son travail. La police a enquêté sur une modification de la scène du crime ce qui normalement, est puni par le Code pénal.
JM : Je vous citerai l’intervention de Richard Mole qui est passée relativement inaperçue parce que tard le soir. Ce salarié qui a été mis en examen, avec toute sa franchise et sa spontanéité, a fait rasseoir le Procureur en lui disant qu’il n’acceptait pas qu’on lui donne des leçons et que l’attitude de la police et de la justice à son égard avait été indigne. C’était en fait la réponse des salariés à toutes les saloperies qui ont pu être dites sur notre travail, notre usine et nous-mêmes. Des saloperies venant de la justice, de la presse et de certaines associations ou militants politiques. Richard Mole, pour qui j’ai beaucoup d’estime, a parlé avec une intense émotion. J’ai trouvé que c’était le point fort de ce procès.

Monsieur Mignard, Serge Biechlin dit que pour lui, le moment le plus marquant du procès a été lorsque les salariés de Grande Paroisse ont effectivement été montrés du doigt… Votre réaction ?
JM : Serge Biechlin est directeur, je suis syndicaliste mais nous avons la même réaction. Les personnes dont je parle plus haut ont porté des jugements sur un problème qu’ils ne connaissaient pas. Elles ont été ordurières à certains moments. Serge Biechlin, Richard Mole ou encore moi-même en avons été indignés alors que nous avions perdu une dizaine de copains, l’usine et nos emplois. C’est une attitude inqualifiable à laquelle nous avons répondu en allant nombreux à la barre, expliquer que nous étions des types qui avions conscience de la nécessité de la sécurité, pour nous comme pour les riverains. A l’exception d’un seul salarié, ce qui ne le grandit pas d’ailleurs, tous ceux qui sont intervenus, sont allés dans le même sens, quelque soit leur position hiérarchique, sociale. Que ce soit des patrons, des chefs, des syndicalistes ou de simples ouvriers, tous sont allés dans le même sens parce que c’était le reflet de la réalité. Et c’est une grande satisfaction pour moi.

 

Voyou mais humain

Il a fallu attendre ce procès pendant 8 ans. Est-ce une chose que vous comprenez ?

GR : Oui c’est presque normal. Il était difficile de faire autrement. Encore une fois, si les preuves matérielles n’avaient pas été pillées, les experts auraient pu aller plus vite. La commission d’enquête interne a fait le ménage, elle a laissé sur pla-ce ce qu’elle a bien voulu laisser. C’est humain, voyou mais humain.
JM : Ce serait paradoxal que je vous dise non puisque je considère qu’au bout de 8 ans, on ne répond pas à la question essentielle ! Huit ans c’est un peu long dans la mesure où on n’a pas fait le nécessaire pour savoir ce qui s’est passé. On aurait pu aller infiniment plus vite, on l’a d’ailleurs dénoncé pendant le procès. Des pistes ont été systématiquement abandonnées, des investigations n’ont pas été faites. Il y a encore des pièces sous scellées qui n’ont pas été examinées, des films, des enregistrements sonores. Il y a des preuves matérielles. C’est la raison pour laquelle on considère que la partie n’est pas perdue, même si quelque part on a essayé de nous imposer la thèse officielle. Je reste persuadé qu’un jour, on en saura davantage. Vous savez, j’ai travaillé 35 ans dans la chimie : des incidents ou des accidents, j’en ai connus, même à AZF, mais je n’en connais pas un qui soit resté sans explication plus de 48h. Quand on ne trouve pas, c’est qu’on ne cherche pas.

Cette épreuve vous a-t-elle changés ?
GR : Elle m’a surtout fichu la santé en l’air ! J’ai aussi aujourd’hui une autre vision de la justice, une vision très négative. Je ne peux pas avoir une bonne opinion d’elle parce que l’adversaire n’était pas n’importe qui. Quand les puissants sont mis en cause, la justice n’a pas le même comportement. J’ai appris à en connaître les rouages mais le positif de mon engagement est très limité. J’y ai perdu beaucoup d’années et de sommeil pour pas grand-chose. Mais j’ai la satisfaction de voir que les gens qui voulaient comprendre, ont compris.
JM : Oui beaucoup. Je pensais certains animés par la recherche de la justice et de la vérité. Tout cela n’était qu’illusion. Je m’aperçois que pour eux, la justice et la vérité ne sont qu’un moyen pour arriver à leurs fins. Oui, j’ai été assez déçu. C’est clair : AZF n’aurait pas été dans le groupe Total, le comportement de beaucoup aurait été radicalement différent. C’est parce que nous sommes une très, très lointaine filiale de Total qu’il est politiquement correct d’accabler l’usine et ses salariés. Pour moi c’est inacceptable. La justice n’a ni casquette, ni étiquette. Comme la vérité : quand elle dérange, il faut l’accepter telle qu’elle est. Si nous avions été comme au départ, Office National Industriel de l’Azote, les comportements auraient été radicalement différents mais dans la mesure où nous avons le sceau de l’infamie, le logo de Total sur le front, nous ne valons rien et sommes complices de ce que 10.000 appartements ont été ravagés à Toulouse.

La fin de ce procès signifie-t-elle la fin de l’affaire AZF ?
GR : Imaginez qu’il n’y ait aucune condamnation, les associations de victimes, le Parquet, je pense, vont réagir.
JM : Absolument pas. Il n’y aura pas de fin pour moi. L’affaire AZF ne prendra fin que le jour où on saura ce qui s’est passé le jour de la catastrophe.

 

Un livre en préparation

Quid de vos associations respectives ?
GR : N’ayant aucune ambition, nous nous arrêterons là. Mais si j’avais été plus jeune, j’aurais travaillé à ce qu’une loi précise dans quelle condition l’industriel doit avoir l’obligation de faire connaître les causes du sinistre qu’il a crée. Maître Soulez Larivière a dit que c’était la loi qui les obligeait à faire une enquête. Non ! La loi les oblige à rendre compte des causes possibles du sinistre. Mais ils se sont servis de cette obligation pour me-ner leur propre enquête et faire ce qu’ils ont voulu.
JM : Nous allons considérer avec notre avocat et les collègues de notre association, si oui ou non, nous allons plus loin dans la recherche de l’explication. Cela ne pourra se faire que dans le cadre d’une nouvelle enquête, d’une nouvelle instruction. S’il y a appel, nous resterons partie civile.

Et s’il n’y a pas appel Monsieur Mignard ?
JM : C’est la question la plus sensible : que sommes-nous en capacité de faire compte tenus de nos faibles moyens, de l’éloignement pour beaucoup d’entre-nous de la vie active ? C’est la question que je poserai à l’assemblée générale des adhérents mardi prochain. Nous essaierons de faire en sorte que les bonnes volontés qui continuent à chercher nous rejoignent pour ensemble tenter d’aller plus loin. Mais avec les difficultés que cela va représenter dans la mesure où on ne sera plus dans la démarche juridique donc certains dossiers nous resteront fermés. Ce n’est pas simple.

Comment voyez-vous l’après AZF ?
JM : Si on considère que je suis en capacité de le faire, je continuerai à m’occuper de l’association. Sinon, j’aurai la vie un peu tranquille du retraité normal, avec mes bouquins, ma musique.
GR : J’en ai encore pour un moment. J’écris un livre très complet sur cette affaire : avec une partie, dossier d’information pour celui qui veut s’y intéresser pleinement et une partie procès, plus vivante, avec des comptes-rendus d’audiences. J’ai voulu laisser une mémoire sur la façon dont j’avais appréhendé cette affaire. Et puis il n’existe aucun ouvrage sur les victimes.

Monsieur Ratier, ce livre à paraître, vous l’avez écrit seul ?
GR : Oui à partir de mes connaissances. En revanche, je n’ai pas trouvé d’éditeurs parce qu’ils ne veulent pas avoir de procès avec Total. Mais je me sens en parfaite sécurité par rapport à ça : tout ce que j’y raconte, c’est dans le dossier d’information, ça a été dit au procès, ça peut être vérifié. Je suis inattaquable. Attentat ou accident, pour moi cela ne change rien. Ce livre, c’est ma vérité, j’éprouve le besoin de la communiquer et de la laisser à portée.

Propos recueillis
par Claire Manaud


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