AZF; Les pistes oubliées

Jean-Christian Tirat est Toulousain et a vécu la catastrophe d’AZF. Ce journaliste et professeur de photo, ancien reporter de guerre, vient de publier avec son confrère Franck Hériot le très documenté “AZF, l’enquête assassinée” où il démonte la thèse officielle et décrit les pistes volontairement écartées.

 
Jean-Christian Tirat, pourquoi cette contre-enquête menée durant sept ans ?
AZF est une histoire folle, très complexe, avec une dimension humaine bouleversante. Malheureusement, elle a été prise en main par des idéologues. Tout est parti de photos que j’ai prises du toit de mon immeuble le jour de la catastrophe. J’étais intrigué par des volutes de fumée orange. De fil en aiguille, j’ai commencé une enquête qui pour moi était presque un devoir. J’ai été abasourdi par le traitement médiatique et l’appel au lynchage avec des formules comme «AZF, usine poubelle».
Avec Franck Hériot, on a essayé de faire un Vade Mecum de l’affaire et de simplifier les choses pour le public en vue du procès. On a abordé toutes les pistes sans a priori mais, faute de preuve formelle, nous n’avons aucune certitude.

Vous ne croyez pas à la thèse officielle de l’accident ?
On a fait le travail à l’envers. Daniel Van Schendel, qui n’était pas encore nommé en tant qu’expert officiel, se trouvait devant le cratère d’AZF le jour de l’explosion et il a dit qu’il avait tout compris. Autour de cette certitude, il a tricoté au forceps jusqu’à l’apparition providentielle d’un sac vide dans un hangar anodin !

La première piste évoquée dans le livre est celle de l’attentat, avec un retour sur Hassan Jandoubi, cet intérimaire retrouvé mort sur les lieux du drame…
C’est une piste à tiroirs. Il peut s’agir d’un attentat ou d’une malveillance conjoncturelle menée par une bande de surexcités. Il ne faut pas oublier qu’il y avait des émeutes au Mirail à cette époque et que des incidents ont eu lieu entre chauffeurs et chargeurs sur le site AZF. Un élément troublant : le jour de la catastrophe, des prêcheurs du Tabligh (mouvement islamique controversé, ndlr) ont été contrôlés par des gendarmes à Agen alors qu’ils fuyaient Toulouse. Ils n’ont été interrogés par la police qu’un an après les faits.

SNPE : l’omerta

Vous évoquez ensuite la possibilité de deux explosions et des zones d’ombre concernant la SNPE (usine chimique située à deux pas d’AZF)…

Cette piste peut ou ne pas être complémentaire à celle de l’attentat. Des éléments extrêmement troublants concernent la SNPE. Il y règne une omerta douteuse. Des odeurs suspectes et des nuages rampants inexpliqués qui ne pouvaient provenir que de là ont été constatés avant l’explosion. En travaillant sur les enregistrements acoustiques, des experts ont tracé des hyperboles qui se recoupent au niveau de la SNPE. Et, bien sûr, il y a cette cuve d’UDMH (carburant qui entre dans la composition des produits pour fusées et missiles, ndlr) qui n’avait rien à faire là et dont une grande partie du contenu manquait. Elle a mystérieusement disparu juste avant les reconstitutions électriques. Enfin, un ancien rapport d’expertise du cabinet Eretra sur les installations du site pointe du doigt les risques d’explosion de la SNPE. Cette constatation sera reprise par l’instruction et donnée aux journalistes en tant que risques sur… AZF.

Qu’en est-il des deux hélicoptères aperçus par des centaines de Toulousains au-dessus d’AZF ?
Encore une énigme non élucidée. Il existe des preuves matérielles avec des vidéos de médias locaux*. Pourquoi l’un des pilotes ne s’est-il jamais manifesté ? Ce ne sont ni des hélicoptères de la gendarmerie, ni de RTE, ni de Francazal.

Que pensez-vous de la thèse que défend Guillaume d’Alessandro dans son ouvrage «AZF, une vérité foudroyante» qui met en cause les installations vétustes d’EDF (voir JT n°350) ?

Pour moi, cette thèse ne tient pas. D’ailleurs, d’Alessandro fait appel à des experts au civil, non compétents pour traiter des lignes haute-tension. Les reconstitutions sur le terrain ont démontré qu’il n’était pas possible de faire exploser les produits chimiques par une charge électrique. Par contre, je suis d’accord avec lui sur l’apparition de phénomènes électriques avant la catastrophe. Mais il s’agissait de phénomènes basse tension.

 

Une preuve matérielle lors du procès

Vous parlez d’une pièce à conviction remise par vous dans le dossier et volontairement écartée…
Cette pièce à conviction est cotée “Cab 22”. Il s’agit d’un enregistrement d’une réunion à l’Urssaf durant la catastrophe où l’on entend très bien les deux explosions. J’en ai remis une copie au juge et une autre à l’association Mémoire et Solidarité. Dans les rapports définitifs, les experts prétendent que Total détient l’originale et que la copie que j’ai remise est truquée. On me traite à la fois de faussaire et de mercenaire de Total.

Votre but est-il également de réhabiliter les salariés d’AZF ?
Il ne faut pas oublier que les premières victimes sont les salariés de l’usine. Certains ont été agressés, d’autres traités d’assassins, placés en garde à vue. Ils n’osaient même plus dire qu’ils travaillaient à AZF. Alors qu’ils ont perdu leur usine, leur honneur, leurs amis, parfois leurs maisons. Et les souffrances continuent, pour beaucoup d’entre eux.

Qu’attendez-vous du procès où vous serez cité à comparaître ?
Je suis partie civile et témoin de l’affaire. Je ne demande que la vérité. «Plus jamais ça, ni ici ni ailleurs», mais il faut en identifier les causes. J’ai découvert une preuve après avoir écrit le livre qui va mettre à mal la thèse officielle et démontrer qu’elle est fondée sur un mensonge. Le manutentionnaire a toujours dit avoir pelleté de l’ammonitrate, soit de l’engrais industriel, contenu dans des sacs portant une inscription noire. Les experts ont toujours soutenu que de tels sacs n’existaient pas à AZF et que le salarié avait donc utilisé du nitrate d’ammonium, “l’explosif”. Or j’ai la preuve matérielle du contraire.

Avez-vous une intime conviction de ce qu’il s’est passé le 21 septembre 2001 ?
Aujourd’hui, je ne peux qu’évoquer des hypothèses. En revanche, j’ai la certitude qu’il y a eu deux explosions et que l’enquête a été malmenée sciemment. Je ne crois pas à un grand mensonge d’Etat. Les responsabilités incombent au Procureur de la République Bréard avec la complicité d’un patron de journal et de certains responsables de la police. Autre certitude, il y a eu forfaiture dans l’affaire, notamment dissimulation de pièces à conviction. Je le prouverai pendant le procès. Mais c’est le rôle de la justice de trancher. Francis Bacon a dit : «Commencez avec des certitudes vous finirez avec des doutes.» Moi j’ai commencé avec des doutes, j’attends des certitudes.

Propos recueillis
par Sophie Orus

* Tous les documents sonores
et toutes les vidéos sont disponibles sur le site de l’auteur :
http://azf-enqueteassassinee.typepad.com




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