AZF : la poudre aux yeux ?

Onze ans après la catastrophe et à la veille du délibéré de la cour d’appel, le nuage AZF assombrit toujours le ciel toulousain. Depuis des années, Grande Paroisse, filiale de Total, qui hébergeait le site toulousain, tente de se dédouaner de toute responsabilité dans l’affaire. Aujourd’hui, l’explosion qui a secoué la ville le 21 septembre 2001 ricoche sur l’actualité toulousaine et deux nouvelles pistes communiquées par la Défense du groupe sortent de l’ombre, mettant à mal la thèse -très controversée mais néanmoins retenue par la cour- du mélange de produits incompatibles. Dossier réalisé par Ariane Riou et Aurélie Renne.

Deux nouvelles thèses, dans un but unique : la relaxe de Grande Paroisse, filiale de Total, et du directeur d’AZF, Serge Biechlin. Deux thèses, aussi argumentées l’une que l’autre, qui semblent donc s’annuler respectivement. L’une d’entre elles, la piste intentionnelle, a déchaîné les passions dès les premiers balbutiements de l’enquête. A l’époque, le contexte est propice. Dix jours avant l’explosion de l’usine chimique, les tours jumelles de New York disparaissaient dans un attentat meurtrier, revendiqué par Al-Qaïda. Pourtant, à Toulouse, le lien entre les deux affaires est aussi vite évoqué qu’écarté par l’instruction.

Une mouvance islamiste radicale à Toulouse

Aujourd’hui, la thèse ressurgit, à la lumière de l’affaire Merah. Dans la note délivrée par les avocats de Total, plusieurs indices tendent à démontrer l’activité d’une cellule islamiste radicale dans la région toulousaine en 2000-2001, une communauté qui vit à Artigat, un petit village ariégeois. Cette hypothèse, étayée par un document des Renseignements Généraux du 3 octobre 2001, n’avait, à l’époque, pas été prise au sérieux par le Ministère public et certaines parties civiles. «La note blanche des RG était considérée comme un torchon», explique Marc Mennessier, auteur de «AZF, un silence d’Etat» (éditions du Seuil). «Il n’y a peut-être aucun lien avec la catastrophe, mais on ne le saura jamais».

Car, depuis 2001, d’autres événements sont venus s’ajouter à l’argumentaire de Total. L’affaire Artigat, d’une part, qui, en 2006, avait conduit à l’arrestation de deux membres de la communauté, lourdement armés, dans le cadre d’une mission jihadiste en Irak. L’affaire Merah, d’autre part. Les frères Merah, Abdelkader en particulier, le frère aîné de Mohamed, est cité à plusieurs reprises dans le dossier Artigat. Aujourd’hui, l’existence d’une mouvance islamiste radicale toulousaine semble actée. Preuve en est, l’un des interlocuteurs contacté par le journal a refusé d’intervenir dans l’enquête, par crainte des menaces proférées à son encontre par des islamistes toulousains. L’argument est néanmoins vivement rejeté par l’accusation. «Les faits contés par la Défense n’ont rien à voir avec l’affaire AZF», revendique Me Stella Bisseuil, avocate de l’association «Familles endeuillées», «Il ne suffit pas de dire que des islamistes radicaux ont vécu à Toulouse pour prouver leur implication dans l’explosion.»

Modus operandi connu

Pour autant, la communauté d’Artigat a plausiblement pu tisser des liens avec les frères Merah, comme elle a pu le faire avec Hassan Jandoubi, le fameux manutentionnaire d’AZF, retrouvé mort dans l’explosion de l’usine chimique, et sur lequel les soupçons se sont rapidement portés. Le salarié connaissait-il la communauté d’Artigat ? Pour seule explication, la défense du géant pétrolier liste plusieurs lieux toulousains fréquentés par les protagonistes de l’affaire Artigat, plusieurs points de rencontres potentiels. Si Hassan Jandoubi avait pu côtoyer certains membres de la cellule radicale, reste à savoir s’il disposait de moyens matériels suffisants pour perpétrer un tel acte. Pour Jean-Christian Tirat, co-auteur avec Franck Hériot, d’«AZF, l’enquête assassinée» (Editions Plon), si rien ne prouve la volonté de la communauté islamiste de faire exploser l’usine, un tel mode opératoire était facilement applicable. «Mettre en détonation du nitrate d’ammonium, substance probablement à l’origine de l’explosion, est une technique très connue et utilisée par de nombreux terroristes à travers le monde», explique-t-il, «Il suffit de se munir d’un jerrycan de fioul et d’un détonateur pas plus gros qu’une demi-cigarette.»

Passage à l’acte ?

La note en délibéré communiquée par Total évoque également le prosélytisme mené par la communauté d’Artigat, à travers notamment la diffusion de vidéos faisant l’apologie du Jihad, la guerre sainte. Un endoctrinement que dénonce un ancien policier qui a travaillé sur l’affaire AZF : «Hassan Jandoubi, comme Mohamed Merah, s’est fait laver le cerveau. A mon avis, nous sommes face au même schéma», affirme-t-il. Une question reste pourtant en suspens. Si le manutentionnaire a commis cet attentat le 21 septembre 2001, quelle était son intention ? La plupart du temps, de tels actes, dont la volonté primaire est de marquer l’opinion publique, sont revendiqués par leurs fomentateurs.

Or, le dossier AZF ne fait pas état de revendication, du moins connue du grand public, puisque Jean-Christian Tirat évoque dans «AZF, l’enquête assassinée» des cas particuliers de réclamations de l’explosion, par des interlocuteurs anonymes. «L’acte terroriste est soit revendiqué, soit traçable. Tôt ou tard, un donneur d’ordre est épinglé», explique Jean-Charles Brisard, consultant international spécialiste des questions liées au terrorisme. «Pour autant, il est difficile de définir des hypothèses d’acte terroriste en partant de ce seul critère de la revendication.»

La piste intentionnelle recouvre de nombreux éléments, hypothétiques certes, mais «troublants», selon Jean-Christian Tirat. Manifestement troublants, et pourtant peu instruits. «L’enquête a été catastrophique», se désole Jacques Mignard, président de l’association de victimes, Mémoire et Solidarité. «Mais la note de Total n’apporte pas fondamentalement d’éléments nouveaux qui puissent donner plus de  crédit à la piste intentionnelle.»

«Ça crevait les yeux depuis le début et personne n’a vu»

Deuxième hypothèse argumentée par la Défense : la nitrocellulose présente dans le sol aurait joué le rôle de détonateur. Le 13 décembre dernier, alors que se déroulait le procès en appel de la catastrophe AZF, une explosion pulvérise une dalle en béton de 15 centimètres d’épaisseur et laisse un cratère béant de 20 m2 dans l’entrepôt de cartonnage Saica Pack, à quelques centaines de mètres de l’ancien site AZF. Curieusement tue, l’affaire ne fait irruption dans la presse que trois mois plus tard. En cause : la nitrocellulose. Troublant lorsque l’on se souvient de la déclaration du procureur de la République Michel Bréard le lendemain de la catastrophe : «Il y a 90% de chances que ce soit un accident dû au processus chimique qui s’est engagé depuis 80 ans.» Le procureur était-il déjà sur cette piste ? Pourtant, lors de l’enquête, les échantillons de terril analysés ont été l’occasion de rechercher une kyrielle de substances mais pas la nitrocellulose ! Sans compter que les prélèvements ont été effectués plusieurs jours après l’explosion, après que le terrain a été délavé par la pluie. La piste du sous-sol pollué a donc été creusée… en surface. Une piste qu’avait pourtant déjà soulevée Jean-Christian Tirat, quelques années après le début de son enquête : «C’est à ce jour l’hypothèse la plus séduisante, d’ailleurs ça crevait les yeux depuis le début mais personne n’a vu. AZF reposait sur une bombe à retardement !»

Quand la poudrerie se révèle être une poudrière

Le site AZF était construit sur l’ancienne poudrerie de Bracqueville, l’une des composantes de la Poudrerie nationale, qui s’est vu dès 1907 confier la fabrication de la poudre B *, avec une augmentation de la cadence pendant la Première Guerre Mondiale. Pour rendre le rendement optimal, il fut alors décidé de fabriquer sur place la matière première, à savoir la fameuse nitrocellulose, appelée aussi coton poudre. La même qui a été retrouvée à Saica Pack après l’explosion. Le plus surprenant, c’est que les archives révèlent un passé tout à fait tragique dans cette zone. Car c’est au 6 janvier 1666 que remonte l’installation du premier moulin à poudre au sud de la ville. Trois siècles et demi plus tard, on dénombre déjà une dizaine d’explosions dévastatrices. «Et en 1915, à la faveur de la restructuration précipitée des unités de production de nitrocellulose, le bâtiment 221 et ses voisins sont construits sur les remblais d’ateliers ayant été démolis. Puis une nouvelle explosion passée sous silence pour cause de secret militaire, fait encore 9 victimes en 1917» ajoute Jean-Christian Tirat, consultant les archives de son enquête. En 1924, l’ONIA (Office National Industriel de l’Azote, devenue plus tard AZF) prend place sur le site de l’ancienne poudrerie.

Aujourd’hui, il reste à démontrer, d’une part, que la nitrocellulose se trouve bien dans le terril prélevé et, d’autre part, que l’énergie développée par une explosion du coton poudre suffirait à déclencher l’explosion du nitrate. Mais tout n’est pas si simple. Placés sous scellé, l’échantillon de terril risque aujourd’hui la destruction, le Parquet estimant que sa «conservation n’est plus utile». Pourtant Armand Lattes, chimiste à la Société Chimique de France (SCF), est abasourdi que 5000 tonnes de nitrocellulose aient été «abandonnées» dans le sol, il explique : «C’est considérable ! Diluées dans 20 000 tonnes de gravats, cela donne une quantité de 4% de nitrocellulose dans le sol. C’est inadmissible que le produit n’ait pas été recherché car à cette dose, c’est très facile à trouver !» Et il en est certain : «Cela pourrait servir de détonateur au nitrate d’ammonium». La nitrocellulose reste stable si elle est conservée dans l’eau, ce qui explique les rejets dans les fameuses ballastières près du site AZF où l’on ramasse les petits bâtons de nitrocellulose à la pelle… Mais banalement enterré, le produit peut exploser à la moindre chaleur. «D’ailleurs, en 80 ans c’est surprenant que ça n’ait pas explosé davantage…» termine Armand Lattes.

Terrain miné

Une hypothèse qui donne en tout cas du grain à moudre aux victimes, en quête de vérité, comme l’explique Jacques Mignard : «Il faut chercher l’allumette et là on en a une !» Chez Grande Paroisse, on est évidemment du même avis. Initiatrice de ces deux nouvelles hypothèses, la Défense prétend convaincre la cour qu’il existe d’autres pistes explicatives, au moins aussi crédibles que celles du chlore, pour parvenir à la relaxe. L’issue du procès n’est évidemment pas la même pour les parties, si les uns cherchent à être innocentés d’autres sont simplement en quête de vérité. Comme le déplore Jacques Mignard : «De toute évidence, les autorités ne veulent pas que l’on parle de cette histoire, il y a trop d’intérêts en jeu» termine-t-il, désillusionné. Car si cette piste se révélait être la bonne, la responsabilité serait celle pleine et entière de l’Etat. Mais alors quid des indemnisations déjà versées par Total ? En outre, l’Oncopôle doit justement ouvrir ses portes en 2013. Total a dépollué le sous-sol de ce nouvel écrin dédié à la santé. Mais subsistent néanmoins au nord à 200 mètres, les ballastières de l’ex-poudrière de Bracqueville et au sud, l’usine de l’ex-SNPE aujourd’hui rachetée par Safran, qui produit du perchlorate d’ammonium utilisé pour propulser les missiles balistiques et les fusées Ariane.

Une thèse controversée

Le dossier AZF soulève plusieurs dizaines d’hypothèses. Parmi les plus plausibles, selon les experts, la théorie de l’arc électrique qui stipule qu’un court circuit se serait produit à la SNPE ce qui aurait provoqué l’explosion. De nombreux témoins parlent également d’une double explosion, certains pensent donc que des fumées antérieures au sinistre pourraient correspondre à une première explosion en atmosphère confinée avec jet de gaz. Enfin, des doutes subsistent concernant plusieurs aéronefs survolant le site et aperçus par de nombreux témoins avant l’explosion. Aucun des pilotes n’a été entendu ni retrouvé. Le mystère plane.

Le verdict avant l’enquête

Mais jusqu’alors la pire catastrophe industrielle française trouve sa réponse juridique dans la piste chimique. Cette thèse postule que la catastrophe a été provoquée par des «défaillances organisationnelles», soit une erreur de manipulation, qui aurait abouti au malencontreux mélange du nitrate d’ammonium, et de DCCNa, un produit chloré absolument incompatible avec le nitrate. Ce mélange aurait créé du trichlorure d’azote, bien connu pour sa combustion spontanée. Par ailleurs, la reconstitution a mis en évidence l’impossibilité de confondre ces deux produits. En effet, la puissante odeur de chlore dégagée par le DCCNa rendait impossible sa manipulation au-delà de quelques secondes. Pirouette des experts qui ont alors diminué les quantités de DCCNa mises en jeu de 500 kilos à «quelques kilos». Par ailleurs les analyses d’échantillons prélevés montrent bien que le DCCNa n’était pas présent à la surface du sol et qu’en outre plusieurs conditions doivent être réunies pour favoriser l’explosion. L’employé incriminé a bénéficié d’un non-lieu et le Parquet a statué par défaut, demandant à l’encontre de Grande Paroisse la peine maximale de 225000 euros et 18 mois de prison avec sursis et 15000 euros d’amende pour le directeur du site Serge Biechlin. Contre Total et son PDG Thierry Desmarest ? Rien. Le Parquet estimant «qu’on ne peut par principe imputer à la maison mère une faute de sa filiale». La cour doit rendre son verdict le 24 septembre, cela sonnera-t-il le glas du procès AZF ? Rien n’est moins sûr. Un recours en cassation pourrait bien nourrir un nouveau chapitre de ce malheureux opus.

*Substance explosive utilisée dans l’armement

Chronologie 
21 septembre 2001   A 10h17, l’usine AZF (Azote Fertilisants) de Toulouse explose. Bilan : 31 morts et quelque 3 000 blessés.
2004  L’ancien maire de Toulouse, Philippe Douste-Blazy, imagine le futur Oncopôle sur les friches de l’ancienne usine.
11 mai 2006  Rendu du rapport définitif des experts judiciaires qui valide la thèse de l’accident
23 juin 2009 – 30 juin 2009  Procès au TGI de Toulouse
19 novembre 2009   Relaxe des prévenus, Grande Paroisse et le directeur Serge Biechlin, au bénéfice du doute.
3 novembre 2011 – 15 mars 2012    Procès en appel
24 septembre 2012    Délibéré de la cour d’appel de Toulouse

 

 



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.