AZF en 2001; « Une usine modèle » ?

Appelé à la barre vendredi dernier pour présenter son usine, le prévenu Serge Biechlin a dressé un portrait idyllique du pôle chimique. Mais derrière l’image d’Epinal, l’inquiétude guette…

 
Des ouvriers qui sourient, des laborantins concentrés, des secrétaires à l’écoute… AZF, une machine bien rodée qui fait de la sécurité un maître mot et dont les productions ravissent les agriculteurs du monde entier. Tel est le portrait du pôle chimique toulousain brossé par un film publicitaire diffusé sur les écrans géants de la salle Mermoz lors d’une audience la semaine dernière. En 2001, «AZF s’étend sur plus de 70 hectares au sud de Toulouse, emploie environ 460 salariés qui assurent le fonctionnement de l’usine en continu, et compte 238 sous-traitants», explique le président du tribunal Thomas Le Monnyer. «Les mouvements sont quotidiens par la ligne SNCF qui dessert directement l’usine et par les voies routières. AZF consomme en gaz naturel l’équivalent d’une ville de 30 000 habitants et sa production, tout confondu, est de 600 000 tonnes par an. Elle peut stocker chaque jour deux wagons de 56 tonnes de chlore. Avec tous ces chiffres, on comprend qu’AZF est une véritable ruche.»
A l’époque de l’explosion, le pôle chimique toulousain se compose de trois parties distinctes. Les bureaux administratifs et les laboratoires (zone blanche) sont séparés du côté production (zone rouge) qui s’organise au nord avec la filière des nitrates et au sud avec celle des dérivés chlorés. En clair, les deux produits impliqués dans l’explosion, le nitrate d’ammonium et le DCCNa sont sensés ne jamais se croiser. «AZF était une usine qui avait pour vocation la chimie de l’azote dans toutes ses diversifications», explique son ancien directeur Serge Biechlin à la barre du tribunal. Pour lui, le site était bien surveillé et entièrement clôturé. «Il s’agissait d’une usine modèle, efficace, avec un personnel rigoureux et performant.» AZF a même reçu deux fois le Jupiter d’Argent pour son faible nombre d’accidents de travail et un Filtre d’Or pour la protection de l’environnement. «Elle est la seconde usine à obtenir la certification ISO 14001 (pour son système de management environnemental, ndlr) et la première en chimie lourde. Elle est reconnue mondialement pour ses performances.»

L’envers du décor : des photos accablantes

Oui mais voilà, derrière ce portrait idyllique, la réalité est plus complexe. Sur des clichés pris par un ancien salarié et saisis par la police, l’inquiétude monte : des barbecues organisés dans des zones “non fumeurs”, des sacs éventrés, des solutions azotées qui débordent de bacs de rétention, des clôtures abimées, un poteau tordu par un Fenwick… Pour Serge Biechlin, «ces photos ne sont pas choquantes. Quand on produit 2 000 tonnes de produits par jour, des tas peuvent se former en seulement un quart d’heure. On maîtrise les risques et chaque incident est systématiquement réparé.» Reste à savoir ce que deviennent les produits tombés au sol alors que Serge Biechlin avoue n’avoir aucun souvenir du hangar 221…
Côté sécurité, AZF disposait d’un service technique qui employait 70 personnes pour un budget annuel de 19,5 millions d’euros. Stanislas Petrikowski, ancien directeur du service, avoue à la barre sous les questions des avocats, du tribunal et du ministère public, que les réparations pouvaient attendre plusieurs mois, que de nombreuses activités comme la maintenance étaient sous-traitées et qu’environ 30 % des intervenants extérieurs ne subissaient aucune formation particulière. Alors que les nitrates et les dérivés chlorés sont incompatibles, aucune signalétique vi-suelle ne séparait les ateliers de production. Pour Maître Stella Bisseuil, «les salariés, à travers les syndicats, ont alerté Serge Biechlin sur le recours massif à la sous-traitance, à la baisse des effectifs et au cumul des tâches.» L’ex-directeur sourit : «Ces discours systématiques font partie de la vie d’une usine.» Pourtant, Thierry Le Doussal, ancien responsable de l’environnement sur AZF et décédé lors de l’explosion, avait confié à son épouse une semaine avant la catastrophe : «Il en faudrait peu pour que ça pète»…

Sophie Orus


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