AZF ; Apaiser les consciences…

Maître Alain Varet est l’un des avocats en vue dans cette affaire AZF. A l’approche de ce procès tant attendu des Toulousains, il nous a paru important d’aller à sa rencontre et de profiter de son expérience professionnelle, de son témoignage, de son point de vue sur cette tragédie pour mieux comprendre les intérêts en jeu.

 
Maître Alain Varet, lors de ce procès vous aurez à défendre les intérêts de nombreuses victimes. Comment appréhendez-vous ce rendez-vous avec la justice, avec l’histoire ?
Comme un certain nombre de mes confrères, nous serons à la Barre du Tribunal Correctionnel de Toulouse, pour représenter des hommes, des femmes et des enfants qui à l’époque des faits ont été les victimes de cette tragédie ou leurs représentants, qui seront à jamais touchés dans leur chair et même plus, ne l’oublions jamais. Je vais simplement mettre à leur disposition mon expérience professionnelle, mais je vous mentirais si je vous disais que je vais aborder ce rendez-vous comme un autre. Tout d’abord parce que chaque affaire à sa propre identité, ses particularités, ses sensibilités, ses enjeux visibles ou invisibles. Il en sera de même là encore, mais avec en plus une dimension humaine supérieure qui sera imposée par la nature de l’accident et les enjeux considérables engagés.

Ce procès vous tient-il à cœur pour des raisons personnelles ou considérez-vous que vous ne faites que votre métier ?
Bien sûr, ce procès me tient à cœur, mais pas pour les raisons que vous énoncez. Avant toute chose il me tient à cœur pour y défendre les valeurs de recherche permanente de vérité et de justice qui m’ont un jour dirigé vers ce métier d’avocat. Mais aussi et surtout pour un ensemble de valeurs à défendre, de ressentis intérieurs qui ont fait que je me suis senti concerné, d’un coup investi d’une mission inscrite au plus profond de moi. Oui, ce 21 septembre, j’ai eu peur pour Toulouse qui voilà près de 35 ans m’accueillait. Oui, le 23 février prochain, je vais aborder cette audience en portant en moi, dans mes tripes mêmes, mon vécu personnel, les images de ce jour qui ne me quittent jamais. Je vais participer à ce que toute la vérité se révèle, que les victimes puissent enfin entrer dans une période d’apaisement intérieur.

 

“ Nous avons risqué le pire ”

Où étiez-vous le jour de l’explosion ?
J’étais à Auch, pour une audience, dans un cabinet d’instruction. En sortant de mon rendez-vous, des confrères m’ont fait part de la catastrophe. Comme de logique, un brin de panique m’a envahi, j’ai eu une pensée immédiate pour ma famille, et désiré prendre immédiatement de leurs nouvelles. Mais j’ai surtout eu l’envie de rentrer vite sur Toulouse pour être auprès de mes parents, de mes amis et proches. Et puis, je voulais voir par moi-même… et constater que mon bureau proche du Palais avait été entièrement détruit comme on me l’avait annoncé.

Comment l’avez-vous vécue?
Ce jour-là, comme je vous l’indiquais, je rentrais d’une instruction à Auch. Partout, on parlait d’un attentat, mais rien de bien précis sur le lieu de l’explosion, les circonstances et le nombre de victimes. Souvenons-nous que nous n’étions que 10 jours après le 11 septembre. La psychose de l’attentat, qui gagnait peu à peu les Toulousains, était entièrement justifiée. Mais surtout à la lumière des éléments, des témoignages recueillis, ici et là, des images données en boucles par les télévisions locales, je mesurais, comme vous tous, que nous n’étions pas passés bien loin d’une tragédie, d’une catastrophe du type de Tchernobyl. Ce 21 septembre, nous avons risqué le pire. Je revois encore le visage cireux de Philippe Douste-Blazy, le député-maire de Toulouse venu sur le site.

L’un de vos proches est à relever parmi les victimes ?

Non, nous n’avons pas eu, heureusement, à relever de victimes parmi mes proches. Mais ce que je sais c’est que le soir même, nous décidions avec mon épouse de récupérer mes enfants, de quitter vite la ville et de partir en Dordogne chez mes parents. L’ambiance à Toulouse était traumatisante  et particulièrement pour des enfants qui avaient été au cœur de la tragédie et surtout témoins de copains ou copines blessés, moins chanceux qu’eux.

En tant qu’avocat, comment vivez-vous l’arrivée de ce procès ? Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous ?
Dans l’esprit d’un homme de loi, chargé de défendre la veuve et l’orphelin qui sait surtout qu’il n’aura pas droit à l’erreur, qui devra être au summum de ses moyens le jour “J” à l’heure “H”. Je souhaite surtout que la tenue de cette audience ait la dignité que mérite la souffrance des victimes et qu’impose le respect dû aux morts de cette catastrophe. C’est dans cet état d’esprit et seulement ainsi que je serai à la barre.

 

“ Une nouvelle épreuve ”

Pour ce procès un rôle particulier à tenir ?
Vous savez, là comme ailleurs, il y a la plaidoirie idéale, celle que j’ai déjà quasiment écrite. Et puis il y a les conditions de l’instant, les circonstances, l’ambiance, le ressenti personnel, l’opposition qui inconsciemment vont vous inspirer, conditionner telle ou telle attitude, tel ou tel mot qui aura une incidence capitale dans la défense des intérêts de votre client. Mais le plus souvent va vous engager à vous surpasser. Comme le sprinter sur la ligne de départ qui n’entend plus la clameur, ne voit pas ses concurrents, qui se répète mentalement sa course et ne voit, n’est obnubilé que par la ligne d’arrivée qu’il aperçoit là-bas… Ce jour-là j’aurai, avant toute chose, la mission de porter les témoignages de celles et ceux qui m’ont chargé de les défendre qu’ils soient présents ou pas à l’audience. Car je sais déjà que certains, qui vivent depuis ce jour avec cette tragédie inscrite au plus profond d’eux, ne pourront pas revivre, par le récit et les témoignages, cette nouvelle épreuve. Ce jour là je serai prêt, ça c’est une certitude.

Tout en respectant votre droit de réserve, quelles affaires allez-vous défendre ?
Vous savez ça n’est pas parce que je vois depuis les fenêtres de mon cabinet, la stèle commémorative de cette tragédie, que je vais m’habituer à cette présence quotidienne sans me poser les questions qui fâchent. Je vais, à travers les affaires qui m’ont été confiées, défendre les Toulousains, ma ville, pour que jamais plus ici comme ailleurs l’inacceptable ne se reproduise à nouveau.

Le procès doit durer 4 mois. Comment vous êtes-vous organisé pour faire face à ce planning imposé, sans handicaper vos affaires en cours ?  
Bien évidemment, je ne pourrai pas être présent à toutes les audiences. Qui le pourrait vraiment ? Mais rassurez-vous, je serai là quand il le faudra. Sans oublier que j’ai fait le choix de me faire épauler par un avocat stagiaire qui sera chargé de suivre les plaidoiries et de prendre des notes. Pour entrer dans ce métier, je pense que c’est un “baptême du feu” qui marquera à jamais sa vie d’homme comme sa vie professionnelle. C’est aussi dans ces moments-là qu’une société se prépare à passer le témoin aux générations futures qui seront demain les gardiennes de nos mémoires.

 

“ La vérité éclatera ”

Plusieurs thèses sont aujourd’hui avancées concernant les raisons de l’explosion, avez-vous personnellement un avis sur la question ?
Franchement aucun et cela n’est pas de ma responsabilité. Je ne suis pas à la barre d’un tribunal pour faire assaut de conjectures. Mais je suis serein, la vérité éclatera obligatoirement au grand jour, il ne peut en être autrement.

Vos bureaux se situent rue Bernadette, à quelques mètres du site sinistré, est-ce un choix ?

D’entrée de jeu, je vous répondrai, comme par provocation, pour conjurer le mauvais sort : seulement pour profiter d’une opportunité fiscale puisque nous sommes en zone franche. Mais vous pensez bien que la vérité ne peut être là. J’ai voulu installer mon cabinet, ici rue Bernadette, car en tant que témoin privilégié comme défenseur des victimes, quoi de plus normal que de participer à la renaissance du lieu. Mais surtout d’être à l’écoute au quotidien de celles et ceux qui, à la croisée des chemins, autour d’un café, avec le temps, n’hésitent plus à se laisser apprivoiser et à vous livrer leur lourd secret. Une thérapie qui nous conforte, les uns et les autres et quelque soit le côté de la barrière, dans l’espoir que le droit passera toujours.

Que pensez-vous de la décision de retransmettre le procès à la télévision?

Une anecdote… Mais on peut comprendre la volonté des pouvoirs publics de faire de cette catastrophe un exemple à éviter. Voire à confier aux générations futures des témoignages éclairés de la part des victimes comme des experts, dans le seul but de les éduquer, de mieux les sensibiliser à ce type de risques. Pourquoi pas ? Je ne suis pas gêné par cette initiative.

Après, on pourra tourner la page ?
Je ne le crois pas ! Pas vraiment, mais chacun commencera à vivre mieux… Même si jamais rien ne s’effacera des mémoires, les consciences seront apaisées et là est aussi le but de rendre la justice.

Propos recueillis
par Elodie Gallego




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.