Quand la mémoire toulousaine se raconte…

Ils ont tous leur propre vécu. Une kyrielle bigarrée de chemins de vie, reliés par un point commun capital : leur attachement à la ville rose, où ils résident depuis toujours, ou presque. Albums de famille et souvenirs à l’appui, rencontre avec ces hommes et ces femmes comme autant de parcours qui font aujourd’hui la richesse du Toulouse de chacun. Par Claire Manaud et Aurélie Renne.

 

Aline Dupuy

« Je suis brouillée avec les dates mais juin 1944 et mai 1945 restent gravés ! »

 

Aline Dupuy est de ces Toulousaines pure souche qui n’ont même pas changé de quartier. Les environs du faubourg Bonnefoy ont été pour elle le théâtre d’autant d’événements qu’une vie peut en contenir.

Adolescente sous l’Occupation, elle tient son journal intime, consciente qu’elle traverse une époque charnière. « On avait la sensation d’être sous un couvercle, on n’avait pas le droit de se réunir, on ne pouvait ni dire, ni écrire ce qu’on voulait. » Elle évoque avec humour la fermeture des dancings et autres bals publics brutalement interdits alors qu’elle n’a que 17 ans. Les souvenirs arrivent en pagaille : les croisillons de papier sur les vitres pour se protéger des bombardements, l’envie de chocolat alors que les tickets de ravitaillement rationnent les familles. Ce sont aussi des anecdotes sur les Résistants, percés à jour bien des années plus tard… Puis la Libération, si attendue, qui n’est finalement pas très sereine : « Au lieu d’embrassades, ce sont des règlements de comptes qui ont suivi.» A la fin des années 50, c’est l’arrivée de l’école mixte à Toulouse, une sacrée étape pour l’enseignante qu’elle était. Un saut de puce vers mai 1968 et les grèves : «Un mois pendant lequel nous défilions rue Alsace Lorraine. » Et Aline de fredonner : « Il était un petit navire, il était un petit ministre, Pompidou navigue sur nos sous… » A travers ses souvenirs, un fil rouge : une passion, déclarée à sa ville, son monde, dont elle dit être une « inconditionnelle ».

Journal d’une lycéenne sous l’Occupation, A. Dupuy, Th. Crouzet, F. Vivas, éditions le Pas d’oiseau, 2013.

 

 

José Martinez Cobo

« Viscéralement je suis Toulousain, c’est ma seule certitude »

José Martinez Cobo a porté trois combats : entre médecine, politique et identité, il raconte Toulouse comme son unique repère dans une éternelle dualité.

« J’avais 6 ans». José Martinez Cobo quitte Madrid avec sa famille en 1939, fuyant le régime franquiste. Il rejoint Toulouse pour un logement « minable et horrible au 14 de la rue Saint Rome » se souvient-il évoquant notamment l’absence de salle de bain et de toilettes. Arrivé de manière clandestine, sans le sou, ni travail ou papier, il intègre l’école française qui lui permet « sur les pas de mon frère » d’entamer des études de médecine quelques années plus tard. Eduqué à la française, ses mots portent aujourd’hui encore les stigmates de cette dualité : « Je suis de culture française mais ma patrie, c’est l’Espagne. Et si je me sens viscéralement Toulousain, je n’ai pas l’impression d’être français. » Il intègre les jeunesses socialistes espagnoles à 18 ans et travaille, de Toulouse, au rétablissement de la démocratie en Espagne : « le siège était situé au 69 rue du Taur, à l’endroit de l’actuelle cinémathèque. » Pendant vingt ans, il préside le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol et alors que sa carrière prend de l’ampleur (il crée notamment la réanimation infantile à Toulouse ainsi que la cardio-pédiatrie) il se souvient : « Je me sentais fondamentalement médecin, ce qui fut une entrave à ma carrière politique et inversement.» Une vie de tiraillement entre cœur, raison, travail et passion, qu’il résume en quelques mots, comme résigné : « c’était mon combat. »

« Frères d’exil : Espagne-médecine-politique », aux éditions le Pas d’oiseau.

 

 

Pierre Breau

D’Oran à Toulouse

Toulousain depuis juillet 1962, Pierre Breau est le président haut-garonnais (et vice-président national) de l’Union des Combattants d’Afrique Française du Nord.

Toulouse, juillet 1962. Comme de nombreux Français d’Afrique du Nord, Pierre Breau, 31 ans, et sa famille, arrivent d’Algérie. «Nous sommes devenus par la façon d’agir du général de Gaulle, des rapatriés.» explique-t-il. A vingt ans, ce militaire appelé dans l’aviation quitte Bordeaux, sa ville natale, pour la base aérienne de la Senia à côté d’Oran. Puis marié, père de quatre enfants, il devient représentant de commerce en bijouterie-joaillerie et ouvre trois magasins dans le centre d’Oran. Mais au lendemain du Massacre d’Oran, le 5 juillet 1962, c’est toute une vie qui bascule. «Nous étions des rescapés » confie P. Breau. Après un tour de France, il «flirte» avec Toulouse où l’accueil est chaleureux, monte une bijouterie rue d’Austerlitz, et devient Vice-Président du CID (Syndicat de Défense des  Commerçants et Artisans) : «Les rapatriés étaient nombreux ici. Ils sont devenus des clients.» Pierre Breau se souvient avec émotion de «messieurs Netwiller et Baeza», Français d’Algérie élus à Toulouse, et du maire Pierre Baudis, «un homme charmant qui a fait un boulot formidable pour nous», dit-il en référence à l’installation en 1972 du CEFANOM (Cercle des Français d’Afrique du Nord et d’Outre-Mer) rue Mériel. Une maison «de l’amitié, dont Just Fontaine est un fidèle», mais qu’il a fallu quitter récemment. A regret : «Tous nos souvenirs étaient dedans», déplore P. Breau.

 

Rémy Peyranne

En hommage à Toulouse
Peintre toulousain de renommée internationale, à 78 ans, Rémy Peyranne a réalisé près de 900 toiles sur la ville rose.

« Tous les jours, hiver comme été, j’étais en ville en train de peindre » C’était à Toulouse dans les années cinquante. Sur les recommandations d’un ami, les parents de Rémy Peyranne inscrivent l’adolescent de 17 ans aux Beaux-Arts de Toulouse. Le talent de ce jeune Toulousain est arrivé vite, surgi de nulle part : «A quatre ans et demi, j’ai dessiné le portrait de ma première fiancée comme l’aurait fait un adulte » raconte-t-il, avec facétie. Au cours de sa scolarité, celui qui sera conseillé plus tard par Brayer et Buffet à Paris, apprend ici aux côtés du «maître», le professeur Raoul Bergougnan et fait également la connaissance du peintre toulousain Renée Aspe : « Elle fréquentait la galerie du Taur, rue des Pénitents gris. Je tremblais devant elle. Elle était impressionnante, splendide et m’avait dit : «L’école c’est dans la rue» Entre 1958 et 1959, Rémy Peyranne fait des études de décor de théâtre au Capitole. Là, il se lie d’amitié avec l’actrice Bernadette Lafont, alors sur scène au Grenier de Toulouse. «J’ai connu beaucoup d’artistes. J’allais souvent à l’atelier de couture du Théâtre du Capitole quai de la Daurade. J’en ai d’excellents souvenirs.» Lauréat des Beaux-Arts de Toulouse, il en devient professeur à son tour. En 1994, la municipalité lui achète un «Pont Saint-Pierre» pour l’offrir à François Mitterrand. Côté portraits, Rémy Peyranne croque Claude Nougaro, Dominique Baudis… En peignant «tout Toulouse», il en est lui-même la mémoire : «j’aime ma ville, tout simplement !» s’exclame-t-il. Mais malgré son amour inconditionnel pour elle, Rémy Peyranne la quitte parfois. Voyageur infatigable, il a réalisé en décembre 2012, sa 10 000e toile.



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