Arié Bensemhoun revient sur la tragédie d’Ozar Hatorah ; «Quand on vous promet le pire, vous auriez tort de ne pas le croire»

Arié Bensemhoun
Arié Bensemhoun

Le 19 mars 2012 restera une date de l’histoire de notre ville. C’est la date qu’avait choisie Mohamed Merha pour assassiner trois enfants et un père de famille, à l’entrée de l’école juive Ozar Hatorah. Une tragédie. Le président de la communauté juive de Toulouse, Arié Bensemhoun, revient avec nous sur les événements et ses conséquences. Un entretien à découvrir en intégralité sur notre web tv dans l’émission «Face à…».

D’un point de vue personnel, ce matin du 19 mars, comment la nouvelle vous est arrivée ?
Je me trouvais toute la journée du dimanche dans une manifestation des assises du consistoire des communautés juives de France à Paris. Donc, je n’étais exceptionnellement pas à Toulouse ce week-end-là. Coïncidence étrange, j’avais terminé la soirée du dimanche dans un dîner avec Claude Guéant, Ministre de l’Intérieur, où nous avions évoqué les conditions de sécurité de notre communauté et les inquiétudes qui sont les nôtres… Nous n’aurions pas imaginé une seule seconde nous retrouver le lendemain matin à Toulouse pour être confrontés à cette tragédie. Très tôt lundi matin, j’étais encore à Paris et je vois mon téléphone sonner à plusieurs reprises avant huit heures. Je n’ai pas répondu. Jusqu’à ce que je vois le bandeau de BFMTV annoncer «Tuerie à l’école Ozar Hatorah». Je vous laisse imaginer le choc, la stupeur. Les mots ne suffisent pas à exprimer ce que j’ai ressenti à ce moment-là.

Qu’est-ce qui s’est alors passé dans votre tête ?
J’ai eu du mal à réaliser ce qui se passait. Je me dis que ce n’est pas possible. J’ai du mal à accepter l’idée que quelqu’un soit rentré dans l’école de mes enfants, dans ma communauté, dans un lieu où je prie souvent, où je connais tout le monde… J’ai du mal à imaginer que quelqu’un soit rentré, armé, pour tuer des enfants. Je sais à ce moment-là que je vais devoir prendre mes responsabilités en tant que président de cette communauté.

On sait votre communauté marquée par l’Histoire. Avez-vous vite entendu des commentaires type «Encore nous… Le sort s’acharne…» ?
Forcément. Le peuple juif a presque 4000 ans d’histoire où rien ne nous a été épargné. Ni les exils, ni les persécutions, ni l’esclavage, ni les stigmatisations, ni les exterminations… Nous avons tout connu, et sommes malheureusement habitués à ces formes de haine. Mais on toujours envie de croire que cela va s’arrêter. Et pourtant, la mort a encore frappé et cette fois-ci à Toulouse. Un fanatique, un islamiste radical, a décidé de venir massacrer de sang-froid des enfants. C’est tout simplement inouï, et on connecte rapidement cette tragédie à l’histoire du peuple juif.

«Mohamed Merah n’est pas un extra-terrestre»

Mohamed Merah, au-delà du 19 mars, a tué également d’autres «Mohamed» qui étaient militaires à Toulouse et Montauban… Qu’est-ce que cela vous dit sur l’état de notre société ?
Cela nous dit que notre société est «rongée» par un mal qu’elle continue de vouloir ignorer. Mohamed Merah n’est pas un extra-terrestre, il n’est pas «tombé du ciel» hier matin, il est le résultat de plusieurs décennies de développement d’une haine, d’une sorte de monstruosité, au coeur de notre société, au coeur de nos quartiers et au coeur d’une religion, l’Islam. Qu’on le veuille ou pas, c’est ainsi. Cela m’inspire que notre société est bien malade, et depuis très longtemps. Nous ne cessons de le dénoncer, mais nous ne sommes pas entendus.

Le politique est-il à la hauteur des enjeux ?
Bien sûr que non. Le politique est dans le déni de ce qui est train de se passer. Et au nom de bons sentiments… Comme le fait de ne pas vouloir d’amalgames ou de stigmatisations. Mais qui parle de cela ? Qui a dans l’idée qu’il faille confondre tous les musulmans avec Mohamed Merah ? Personne. Tous les musulmans ne sont pas des terroristes, mais nous devons noter le développement d’un fanatisme religieux et exterminationiste qui est inquiétant. Les gens sont aveugles. Quand quelqu’un vous promet le pire, vous auriez tort de ne pas le croire. Mon principe est qu’il vaut mieux lui faire confiance, et qu’il vaut mieux s’y préparer.

Etre juif en 2012… C’est compliqué ?
Oui car nous sommes dans l’incompréhension. Nous sommes stigmatisés car toujours considérés comme les bouc-émissaires de tout ce qui va mal dans le monde. Un exemple précis : La haine des juifs se nourrit aujourd’hui principalement de la haine d’Israël. Ne pas le voir ou l’accepter serait faire preuve d’une grande stupidité, ou d’un manque criant d’analyse politique.

Mais Mr Bensemhoun, il y a aussi des répercussions du conflit israélo-palestinien dans nos sociétés… Ce conflit n’entraîne-t-il pas des crispations entre les communautés ?
Tout cela relève du fantasme antisémite. On voudrait nous faire croire qu’il y aurait un lien entre ce qu’a fait Mohamed Merah et le conflit du Moyen-Orient. Excusez-moi mais quand il a assassiné les trois militaires français, y avait-il quelque chose à voir avec ce conflit ? Quand les islamistes tuent leurs propres frères notamment en Algérie, pensez-vous que cela est dû au conflit israélo-palestinien ? Franchement ce n’est pas sérieux. Pour pouvoir se sortir de cette situation, il va falloir commencer par sortir des fantasmes.

Après cette tragédie, comment concevez-vous votre rôle de président de la communauté juive de Toulouse à partir de maintenant ?
Par définition, une plaie se referme toujours, mais la cicatrice reste visible tout le temps. Ma priorité est de permettre à cette communauté de continuer à vivre normalement et dignement au sein de notre cité. Mais cela va être compliqué. Il y eu un avant, et il y aura un après cet attentat… Nous ne pouvons plus vivre de la même manière.

Propos recueillis par Thomas Simonian
thomas.simonian@premiere-reponse.com



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