Après la tuerie, le décryptage


Mohamed Merah est «tombé» sans doute comme il l’avait voulu. Sous les feux du RAID, en faisant la une de l’actualité, et en offrant à Toulouse l’une des pages les plus sombres de son Histoire. Le quartier de la Côte Pavée, si calme d’ordinaire, a ainsi été la cible de tous les médias pendant plus de trente heures… Quelques jours après, il est sans doute temps de prendre un peu de recul sur ce drame, alors que tant de rumeurs circulent. Son traitement médiatique est-il à remettre en question ? Que nous dit-il sur l’état de notre société ? Marquera-t-il à jamais l’histoire de notre ville ? Votre hebdomadaire a posé les questions pour vous.

Jamais un tel massacre n’avait eu lieu au sein d’une école sur notre territoire. Trois militaires sont également «tombés». Toulouse est une nouvelle fois «touchée» en son coeur, et a fait la Une de tous les médias. Les chaînes d’info continues en ont fait des émissions spéciales et ont alimenté notre voyeurisme collectif à base de vraies/fausses rumeurs ou d’informations non vérifiées. Pour tous les autres médias, il fallait être dans l’instant présent et dans l’urgence. Stéphane Iglesis est «la» voix de l’actu toulousaine. Nous l’écoutons tous régulièrement sur les ondes de France Info ou de France Inter. Il était sur place et a l’honnêteté intellectuelle de s’interroger sur ce qu’il a vécu : «Il y a certainement eu, mais l’avenir nous le dira de manière plus précise, une utilisation politique de cet événement avec notamment le Ministre de l’Intérieur qui intervenait à tout va, et le procureur du Parquet de Paris qui était extrêmement disponible pour faire des points sur l’enquête.» Notre sphère médiatique, bien aidée par le net et les réseaux sociaux, a su créer à Toulouse un épisode haletant digne de la série «24». Mohamed Merah est le tueur «fou» de ce scénario qui a mis en scène une traque qui va se terminer dans le sang après une intervention attendue du RAID. Pourtant cette enquête et cette fin spectaculaire commencent à soulever un certain nombre d’interrogations, y compris chez des spécialistes : «Je m’interroge fortement sur les éléments que la Police avaient dès le premier meurtre. Celui du militaire qui avait passé une petite annonce sur internet, à laquelle Mohamed Merah avait répondu pour obtenir un rendez-vous. Immanquablement le lien entre le vol du scooter et l’adresse IP de la mère a dû être fait rapidement. J’ai appris à connaître depuis fort longtemps l’implication, la pertinence et la capacité à réagir très vite sur des données informatiques de mes collègues. Je ne peux pas croire que depuis le 11 mars, date du premier homicide à Toulouse, le domicile de Mme Merah mère n’était pas ciblé, et de fait l’implication d’un de ses fils, ou les deux, posée clairement. La Police savait, il ne peut en être autrement à mon avis. N’aurions-nous pas pu éviter Ozar-Hatorah et même Montauban ?» nous explique interrogatif un capitaine du SRPJ à la retraite joint par téléphone. Des propos qui permettent d’étayer certaines spéculations parues dans la presse ces derniers temps, mais dont Maxime Lecourt, animateur Midi-Pyrénées de «Génération Bayrou», ne veut pas tenir compte : «On ne sait pas encore tout ce qui s’est passé, donc prendre position sur les faits me paraît difficile. Des questions ont été posées sur la longueur de l’intervention ou sur le déroulé de l’enquête. Je laisse les professionnels prendre leur temps, pour savoir ce que je peux conclure personnellement sur cette affaire.»

«Pourquoi cette tuerie dans notre ville ?»

Mais éloignons-nous de l’enquête, pour nous intéresser à ce que signifie ce drame sur les maux qui traversent aujourd’hui notre société. A Toulouse comme ailleurs. «Pourquoi cette tuerie dans notre ville ?» s’interroge le journaliste de Radio France Stéphane Iglesis : «Parce qu’ici comme dans beaucoup d’endroits en France, l’intégration ne fonctionne pas. Comme ailleurs, lorsqu’un jeune français maghrébin cherche un emploi, forcément on ne le sélectionne pas. Et moi, si j’étais à leur place, à diplôme égal, j’aurais la rage. Je me dirais que si je suis un citoyen de seconde zone ici, il va falloir que je me trouve une autre patrie, car celle-là ne veut pas de moi. Et voilà comment notre société fabrique des Mohamed Merah… Cela n’excuse en rien ces tueries, mais ce qui s’est passé dans notre ville doit pouvoir nous interroger, tous collectivement, sur les politiques de la ville, de l’égalité des chances et de l’emploi.» Maxime Lecourt, lui aussi, constate également les faillites de notre intégration : «Un peu en réaction avec beaucoup de discours qui parlent de musulman ou de Français d’origine étrangère, j’ai vu avant tout dans ce drame un Français qui a tué d’autres Français. Ce garçon, même s’il est passé par la suite par l’Afghanistan, a décidé de devenir djihadiste dans le contexte français. Pour quelles raisons ? Elles sont là les vraies questions, non ?» Les inégalités sociales, la démission de parents face aux parcours parfois chaotiques de leurs enfants et la montée d’un intégrisme islamiste, parfois salafiste qui «fait son lit» sur les crises que nous traversons, sont sans doute les clés à analyser pour que des Mohamed Merah cessent de mettre à mal notre République. Pour traiter en amont, l’éducation paraît «la» solution pour Jean-Pierre Albouy, lui l’ancien patron du «Havana Café» qui était en contact avec ses populations, bien avant de se lancer en politique (il est candidat centriste aujourd’hui sur la 10ème circonscription) : «Je pense que l’éducation est au cœur de toute la construction morale et culturelle de chacun. La connaissance de notre Histoire, de nos racines, la rencontre vers les autres civilisations, l’ouverture à l’universalité de l’être humain sont les meilleurs remparts possibles à la bêtise et la férocité. Notre système scolaire et éducatif est en crise, il est le miroir de notre société. Nous, adultes, parents, éducateurs, responsables politiques, avons une lourde responsabilité dans cette dérive.»

Une vraie leçon d’espérance ?

Le public a été saisi émotionnellement comme rarement nous l’avions connu par cet événement. Mais qu’en est-il de celui qui décrit l’action ? Le journaliste arrive-t-il à faire de la place à son «moi» affectif ? «Il faut que les gens comprennent que dans ces moments-là, et même si l’on a une sensibilité d’homme, nous sommes aussi prisonniers d’un emballement médiatique. Je ne dis pas que l’on ne réfléchit pas, mais sans doute moins que d’habitude. Dans ce genre d’exercice, je tente tout de même de faire attention à ce que je dis. J’en mesure les conséquences possibles…» explique Stéphane Iglesis, pour qui le journaliste doit être aussi un pédagogue : «De suite j’ai réalisé des reportages pour ne pas faire d’amalgames. Pour ne pas stigmatiser un quartier comme celui des Izards, ou une religion.» Après le drame d’AZF, Toulouse en aura donc connu un nouveau qui pourrait faire date dans son Histoire : «Le terrorisme aveugle a fait irruption à Toulouse, chez nous, dans notre quartier, dans notre rue, chez notre voisin, et cette dimension nous marque de façon tout-à-fait nouvelle. Alors oui, il y aura un avant et un après…» pour Jean-Pierre Albouy. «Il est difficile, une semaine après, de dire si cet événement marquera ou non l’Histoire de notre ville… Probablement… Mais peut-être moins qu’AZF qui était un symbole de la ville… Il y avait un lien quasi culturel, plus global dans le drame d’AZF.» selon Stéphane Iglesis.
L’épisode noir qui vient de marquer notre ville, qui inscrira à jamais trois enfants, un père de famille et trois militaires au panthéon des innocents morts pour rien… en dit donc beaucoup sur nous, sur les maux de notre société, sur notre traitement de l’information, sur les manipulations politiques et sur le chemin à parcourir pour aller vers le juste. L’autocritique est une qualité rare. Stéphane Iglesis l’a, et n’hésite pas à revendiquer que le journalisme a son mot à dire pour refléter la société de demain : «Nous, presse, devons faire notre job d’intégration. A Radio France, à la Dépêche ou au Journal Toulousain… Nous devons tous dans nos papiers refléter la société française d’aujourd’hui, pas celle d’avant-hier. Allons-y tous ! » Et si le drame toulousain nous donnait une vraie leçon d’espérance ?

Thomas Simonian

«Tous concernés»

Lieu de liesse, la place du Capitole sait aussi, lorsque les circonstances l’exigent, devenir un lieu de recueillement. Vendredi dernier, entre 4 et 5 000 Toulousains, selon les chiffres communiqués respectivement par la Police et la Mairie, ont répondu présents au rassemblement républicain initié par Pierre Cohen, maire de Toulouse et l’ensemble des élus du Conseil municipal. Tous pour témoigner leur solidarité aux familles des victimes et de leur refus des haines racistes et antisémites. Les anonymes aussi. «Il est important de montrer qu’on est tous concernés par cette histoire.» explique Jean-Yves. Au lendemain des tueries de Montauban et de Toulouse, l’effroi, l’incompréhension restent sur toutes les lèvres. Marie, par exemple, a été «très touchée par ce drame» : «J’étais très angoissée et je pensais aux gens qui habitent à côté. Vous savez, j’ai vécu la guerre, je sais ce que c’est…» Renée, elle, espère que «l’on ne fera pas d’amalgame entre un fou furieux et une religion.»
«Le temps s’est arrêté»

Comme Antoine et Thérèse qui demandent au cœur de ce «recueillement pour la paix» que l’on «n’oublie pas la communauté musulmane, elle aussi dans la peine.» La foule se masse autour des politiques mais aussi des représentants des religions monothéistes. Régis, lui, est évangéliste mais aujourd’hui, il dit représenter ces trois religions sans distinction. Avec son épouse, il a même fabriqué une banderole : «Juifs, Chrétiens, Musulmans, même Dieu Amour» : «Il faut absolument faire cet effort de dialogue entre nous sinon la peur s’installe.» réagit-il. Après avoir égrené les noms des victimes des tueries de Montauban et de Toulouse, une minute de silence total est respectée, puis deux, puis trois… Seuls, les crépitements des appareils photos fendent çà et là cet impressionnant silence car la presse a là aussi largement couvert l’événement. Au terme de ces instants de communion profonde, les Toulousains ne semblent pas vouloir quitter la place. Ils sont comme figés. A l’image de Martine, qui reste sur «cette terrible impression de morts d’enfants.» Jean est un ancien élève de l’école Ozar Hatorah. Très ému, ce jeune explique que ces derniers jours, pour lui, «le temps s’est arrêté.» Mais, ajoute-t-il, «il faut continuer à vivre. Etre forts.» Vigilants aussi.

Claire Manaud



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