Alexandra Lapierre; «Un coup de foudre émotionnel»

La fille de Dominique Lapierre s’est fait un prénom depuis longtemps avec ses romans biographiques couronnés de nombreux prix littéraires : «Fanny Stevenson», «Artémisia». Elle revient avec un livre épique retraçant le parcours héroïque d’une grande figure oubliée de l’Histoire avec «Tout l’honneur des hommes».
Alexandra, pourquoi avoir choisi de retracer le destin de Djemmal-Eddin, fils de l’Imam de Tchétchénie, enlevé par les Russes en 1839 ?
J’avais lu l’histoire de l’enlèvement du fils de l’Imam de Tchétchénie lors de mes recherches pour mon livre précédent, sur les femmes qui ont conquis le monde. Je suis tombée sur le récit d’une gouvernante française enlevée en 1854 avec ses patronnes et des princesses de Géorgie, par l’Imam qui voulait les échanger contre son fils, otage en Russie. La vie de ces 23 femmes dépendait uniquement du retour de Djemmal-Eddin que le Tsar avait laissé libre de son choix. L’histoire de ce jeune homme n’était retracée nulle part, contrairement à celle de son père. Ça a donc commencé pour moi par une curiosité intellectuelle. En faisant des recherches, j’ai eu un coup de foudre émotionnel pour ce personnage dont le parcours héroïque a été occulté au profit des bains de sang. Il fallait lui rendre justice.

 

Vous êtes connue pour vos récits sur des femmes exceptionnelles. Cette fois, vous avez choisi un homme pour personnage principal…
Mais il y a vraiment un dénominateur commun avec mes autres romans. Artémisia Gentileschi était une femme peintre du XVIIème siècle qui a disparu dans les trappes de l’Histoire. Ses œuvres ont été attribuées à des hommes, notamment Le Caravage, car elles étaient trop belles pour être peintes par une main féminine. Pour moi, il s’agit de la même démarche de rendre témoignage de gens très en avance sur leur époque et qui en même temps la résume et l’incarne. A travers le drame de Djemmal-Eddin, un petit garçon déchiré entre deux cultures, ce sont tous les conflits d’aujourd’hui qui transparaissent.
Son histoire éclaire
les conflits d’aujourd’hui

Comment avez-vous effectué vos recherches pour ce roman ?
Je voulais être le plus exact possible et j’ai donc consacré trois ans de ma vie à enquêter. Je suis tombée par exemple sur le journal intime de sa fiancée qui relate son histoire d’amour passionnée avec Djemmal-Eddin. Elle faisait partie de l’aristocratie russe et il s’agissait donc à l’époque d’une romance improbable. Dans cette épopée, la réalité dépasse souvent la fiction. Mais je voudrais également évoquer une anecdote qui va intéresser les Toulousains : au tout dernier chapitre de mon livre, j’évoque un entrefilet paru dans le Journal de Toulouse en 1858. Il annonce la mort du fils de l’Imam de Tchétchénie ! Ce fut le seul journal français à parler de cet événement anodin du Caucase !

Vous auriez pu vous contenter d’une biographie. Pourquoi avoir choisi de faire un roman ?
Je voulais emmener le lecteur dans la chair, le sang, les couleurs, les odeurs de la cour de Russie ou des chevauchées dans le Caucase. Je me suis servie des outils romanesques tout en restant au plus près de la réalité. J’aurai pu me contenter d’une biographie mais je voulais restituer tout le drame de Djemmal-Eddin condamné à choisir entre l’amour et l’honneur. Il faut que le lecteur soit avec lui pour mesurer la tragédie du personnage.

Quelles sont les résonnances de l’histoire de ce jeune homme tchétchène aujourd’hui ?
Le destin de cet homme a des résonnances aujourd’hui avec le choc des mondes chrétien et musulman, de l’Orient et de l’Occident. A travers mes recherches, j’ai compris ce que je pouvais entendre à la télévision sur la guerre en Tchétchénie et en Géorgie. Si nos dirigeants connaissaient le passé, on pourrait éviter certaines tueries. L’histoire de Djemmal-Eddin éclaire les conflits d’aujourd’hui et non l’inverse.

Savez-vous déjà sur qui portera votre prochain ouvrage ?
Je suis encore complètement dans ce livre. Comme dans une histoire d’amour il faut faire un deuil avant de faire une nouvelle rencontre. J’ai des idées mais ce n’est pas encore arrêté. Il faut se détacher de cette obsession. En tout cas, je continuerai à faire vivre des personnages oubliés car cela fait partie d’une exigence intellectuelle et intime.

Tout l’honneur des hommes

 


En 1839, au cœur des montagnes du Caucase, les cavaliers musulmans de l’Imam Shamil résistent à l’invasion des puissantes armées du tsar Nicolas Ier. Contraints de négocier avec les Russes, ils leur remettent le fils aîné de l’Imam, Djemmal-Eddin, garant de leur bonne foi durant les pourparlers de paix. Le petit garçon, à peine âgé de huit ans, sera obligatoirement rendu à son peuple, une fois les accords signés.
Mais les Russes, au mépris des traditions, de la parole donnée et du code de l’honneur, l’enlèvent et l’expédient de force à Saint-Pétersbourg. L’enfant y connaît une vie d’angoisses, de déchirures, de doutes et de découvertes. Le Tsar, touché par sa dignité, le fait instruire à la cour avec ses propres fils. Djemmal-Eddin devient un lettré, peintre, musicien, excellent officier. Cependant il ne renie pas ses origines et reste fidèle à l’Islam. Jusqu’au jour où il tombe amoureux et doit faire un choix terrible : retourner en Tchétchénie pour sauver la vie de 23 femmes russes…
Editions : Plon

Propos recueillis par Sophie Orus


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.