Affaire Treiber ; Le scénario de Michel Cunault

Fin 2004, la France apprend avec effroi le double assassinat de la fille du comédien Roland Giraud, Géraldine et de son amie Katia Lherbier. Très vite, un suspect est interpellé : Jean-Pierre Treiber, que le suicide en prison va rendre «perpétuellement innocent» aux yeux de la justice. C’est cette enquête éprouvante, harassante, et un scénario contesté, que Michel Cunault raconte dans “L’Affaire Treiber” (Editions du Rocher). Un livre thérapie pour cet ex-commandant de police, dont la volonté était aussi de témoigner de la difficulté de son métier. Rencontre.

 
Michel Cunault, qu’est-ce qui vous a donné la passion pour le métier d’enquêteur ?
La curiosité très certainement. Quand j’étais jeune, je m’intéressais aux gens, à leurs vies. Je voulais comprendre leur manière d’être. Les dessous de l’enquête criminelle me plaisaient également, chercher des renseignements. Trouver l’énigme en fait !

Pourquoi avez-vous décidé de raconter l’affaire Giraud/Treiber dans un livre ?
D’une part parce que le suicide en prison de Jean-Pierre Treiber nous a privés de comparution en cour d’Assises ; ce qui nous aurait permis d’expliquer tout le travail réalisé pendant ces quatre ans et demi d’enquête. D’autre part, parce qu’il a été dit que l’enquête avait été orientée. Comme cela portait atteinte à mon intégrité, à mon professionnalisme, j’ai voulu rétablir les choses, dire pourquoi et comment je l’avais menée. J’en avais besoin parce que cette affaire comme je l’écris, m’a cassé.

A quel moment cette enquête a-t-elle pris un autre tournant ?
Lorsqu’au bout de trois jours, nous avons découvert avec Monsieur Giraud qu’un homme se servait des cartes bancaires des filles. Cet élément a changé tout l’aspect de l’enquête. A partir de là, nous avons quasiment été certains qu’il s’agissait d’une séquestration, voire pire.

Un souvenir tenace

Dans le chapitre “Des masques lugubres”, vous racontez avec détails la découverte des corps de Géraldine Giraud et de Katia Lherbier. Aujourd’hui encore, vous pensez à cette nuit de décembre ?
Je ne fais plus de cauchemars mais c’est un souvenir tenace, marqué à vie.

L’écriture vous a-t-elle aidé à surmonter ce que vous avez vu ? C’était une forme de thérapie ?
Complètement. D’ailleurs, je me sens beaucoup mieux depuis, même si j’ai hésité à écrire ce livre. Je trouvais presque impudique de le faire mais des gens autour de moi, en particulier des magistrats, m’y ont incité.

L’histoire personnelle de Jean-Pierre Treiber, sa manière de vivre, n’en ont-ils pas fait un “coupable idéal” ?
Avant même la découverte des corps, nous trouvons brûlés chez lui, des reliquats de montres, de téléphones. Ce sont des charges objectives d’éléments concrets. On retrouve aussi de l’ADN et puis il y a “l’arme du crime” : la chloropicrine, un gaz utilisé par les chasseurs. C’est un monde dans lequel Jean-Pierre Treiber évoluait. Il était garde-chasse, ouvrier agricole, mais il fréquentait aussi le milieu des voyous, du grand banditisme. Il avait un autre visage, différent de celui qu’il voulait bien donner.

Vous écrivez que vous n’arrivez pas à imaginer Jean-Pierre Treiber comme un «manœuvre à qui on aurait filé des cartes de crédit en remerciement de menus services.» Vous ne doutez jamais sur son compte ?
Au contraire, il faut toujours douter dans une enquête de police. Si nous avons travaillé quatre ans et demi, c’est justement pour répondre à ces questions-là : Jean-Pierre Treiber a-t-il fait tout cela, était-il tout seul ? Si l’enquête a été aussi longue, c’est parce que nous voulions tout vérifier.

La polémique n’était pas mon but

Il avait expliqué s’être évadé pour prouver son innocence. Pour vous, c’était du bluff ?
Complètement. A aucun moment il n’a amené un élément nouveau qui pouvait réorienter l’enquête. Au tout début, il a parlé de portraits robots que nul ne connaissait. Pendant sa cavale, il a dit avoir été dans les bois, et mangé des fruits… alors qu’il logeait dans un appartement.

Mais quand on veut prouver son innocence, on ne se suicide pas…
Non, justement. On attend la cour d’Assises pour essayer de débattre. Mais Jean-Pierre Treiber qui était enfermé depuis cinq, six ans, savait que les charges contre lui étaient lourdes et qu’il aurait du mal à s’en sortir. Il a voulu partir avec cette image d’homme libre, de Robin des Bois, donnée pendant sa cavale, cette image d’innocent – ce qu’il est désormais perpétuellement, le procès n’ayant pas eu lieu – mais que la cour d’Assises aurait démontée.

A sa sortie, votre livre a déclenché une certaine polémique. Les avocats de Marie-Christine Van Kempen et de Patricia Darbeaud l’ont jugé diffamant. Que répondez-vous à cela ?

Je ne le juge pas diffamant du tout. La polémique n’était pas du tout mon but. Comme d’autres personnes qui ont lu ce livre, j’ai été étonné de cette réaction. Je donne juste un avis tout à fait personnel et ne remets bien évidemment pas en cause les décisions de justice. Je réponds juste à la question suivante : Comment Jean-Pierre Treiber a-t-il connu les filles ? Il y a ce témoin, cette restauratrice de Fontainebleau qui m’explique avoir vu Jean-Pierre Treiber avec son amie et la tante de Géraldi-ne Giraud. Il n’y a pas de raisons que je mette en doute ce témoignage, étayé par la description parfaite d’un manteau de fourrure.

 

L’action publique est éteinte

Comment les familles ont-elles réagi à votre livre ?
Monsieur et Madame Giraud en ont écrit la préface mais cela ne signifie pas qu’ils partagent mon avis. Ils me remercient de mon travail, de ma constance. Le reste du livre me regarde. Quant à la famille de Katia Lherbier, je n’ai aucun écho ; ce qui est étonnant. En revanche, de nombreux lecteurs aiment l’aspect purement policier du livre. Ils ne me parlent que très peu de l’affaire en elle-même mais de ma vie de policier, de la façon dont je vis tout cela. C’est très bizarre finalement.

Justement, cette affaire était aussi un prétexte pour raconter cette vie de policier ?

Oui, c’est presque cela. J’ai travaillé 34 ans dans la police et j’estime qu’il est bien d’expliquer notre manière de vivre et les raisons qui nous amènent à faire ce métier. On peut difficilement comprendre la manière dont j’ai travaillé sur l’affaire Treiber, si l’on ignore ce que j’ai vécu auparavant.

Y a-t-il des faits nouveaux ?
Non. L’action publique est éteinte. Il faudrait un nouveau témoignage pour relancer l’enquête, une repentance par exemple.

Vous êtes aujourd’hui retraité de la police. A quoi occupez-vous votre temps ?
Je suis en effet à la retraite depuis le 11 septembre mais j’ai recommencé à travailler le 13 ! J’assiste la Direction dans la gestion d’un domaine où l’on fait de l’apiculture, de l’élevage. Je suis un retraité qui n’arrête pas mais cela fait partie, je crois, de mon tempérament.

Propos recueillis
par Claire Manaud


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.