Affaire Alègre : Où en est-on ?

Dix ans après sa condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité, l’ombre de Patrice Alègre plane toujours sur la ville rose. Victimes, familles de victimes, journalistes ou enquêteurs, ils ont tout tenté, et certains se battent encore, afin de percer à jour les dessous de cette affaire sordide qui a provoqué un tôlé politico-médiatique. Le Journal Toulousain rouvre le dossier.

Par Coralie Bombail et Aurélie Renne.

 

«Espagne, été 1997. L’homme a vingt-neuf ans. Il est grand, bien bâti, un mètre quatre-vingts, soixante-quinze kilos, les yeux clairs, le cheveu court, une houppette à la Tintin sur le front. Patrice Alègre est en cavale», ainsi commence le livre de Michel Roussel «Homicide 31. Au cœur de l’affaire Alègre» (Denoël). Comment l’ex-gendarme a-t-il fait la connaissance de l’homme qu’il dépeint comme un animal, un prédateur, meurtrier de sang froid ? «C’est vendredi, Alègre est localisé à Paris, nous nous précipitons pour participer à l’arrestation. Je suis alors projeté dans l’enquête.» Une enquête dont il ne sortira pas indemne. La mise en accusation décrit Patrice Alègre comme quelqu’un à «l’intrication complexe de très nombreux facteurs : perversions sexuelles, recherche du plaisir, expression d’une révolte contre la société, haine des femmes et en particulier de la mère, plaisir de donner la mort, acte de pure destructivité et surtout expression d’une toute-puissance narcissique.» Un portrait que confirme Michel Roussel, devenu depuis l’interlocuteur privilégié du prévenu.

«Ce dossier, c’est de l’horreur pure» 

«Il ne sortait pas sans que je sois là», indique-t-il. «Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Alègre n’était pas malade : neuf expertises psychiatriques l’ont confirmé.» Et l’enquêteur d’expliquer comment le «prédateur» trouve dans l’acte criminel, la plus grande satisfaction qu’il soit. «Administrer la mort le place au niveau des dieux, il a le pouvoir suprême et le contrôle total de l’autre.» Fils d’une mère alcoolique et d’un père CRS violent, il n’a été ni élevé, ni cadré et a à plusieurs reprises assisté à des scènes qu’un enfant n’aurait jamais dû voir. «Il s’est construit de bric et de broc… Puis un jour alors qu’il a 16 ans, il sert un peu trop le cou de sa copine qui s’évanouit. Il en ressent immédiatement une satisfaction : la machine est lancée.» Aujourd’hui ceux qui l’ont rencontré sont unanimes : «c’est un prédateur, il est sans cesse sur le qui-vive, il suit son instinct, c’est un animal.» «Sa mère me disait que c’est un chat qui retombe toujours sur ses pattes», termine Michel Roussel. Patrice Alègre, est condamné en 2002. Mais l’histoire est loin de s’arrêter là. «A ce moment l’individu nous perturbe car il ne ressemble pas du tout à ce que nous connaissons des criminels rituels. Son comportement est particulier, il est dans le contrôle, on n’a jamais pu obtenir de réels aveux de sa part.» Une frustration qui laisse «comme un petit goût d’inachevé, bien que derrière les barreaux, ce n’était pas fini.» Tout laisse à présager que les cinq meurtres et six viols, pour lesquels Patrice Alègre a été condamné, ne soient que la partie émergée de l’iceberg. «Tous ces crimes ont été commis en six mois. Selon les experts, il est difficile d’imaginer qu’il ne se soit rien passé avant» souligne Gilles Souillés, journaliste à la Dépêche du Midi et auteur du livre «Affaire Alègre, la vérité assassinée» (Hugo et cie)

Le combat de la famille de Suzanne Mortessagne

A 400 mètres de chez elle, dans la petite commune de Gagnac-sur-Garonne, Suzanne Mortessagne a été retrouvée morte le 7 juin 1987. Partie la veille à la recherche de champignons, cette femme âgée de 65 ans n’est jamais rentrée chez elle. Malgré l’alerte donnée par sa famille quelques heures après son départ, la police ne retrouvera son corps dissimulé dans un roncier et recouvert de buches, que le lendemain. Frappée à la tête, Suzanne Mortessagne est morte d’un violent traumatisme crânien. Vingt-cinq ans après, sa famille se demande toujours ce qui s’est passé. Sa fille, Danielle Contaut, est trésorière de l’association Stop à l’oubli, créée en 2004, qui réunit les familles de victimes d’affaires non résolues.

«Depuis 2005, je me bats pour que le dossier soit rouvert et pour que vérité soit faite sur la mort de ma mère» raconte-t-elle. Dans un premier temps, elle invoque les similitudes avec l’affaire Alègre car le corps de Suzanne Mortessagne a été retrouvé dans le même secteur que d’autres victimes présumées ou non de Patrice Alègre. Le cadavre de Laure Martinet, meurtre pour lequel Patrice Alègre a été reconnu coupable, a en effet été retrouvé un peu plus bas, à 3 km de Gagnac, toujours sur le bord de Garonne. Les corps de Valérie Reorda et de Patricia Gelis, deux victimes pour lesquelles le doute subsiste toujours ont également été découverts dans les environs. «Ces personnes sont décédées dans un rayon de 10 km au bord de la Garonne, c’était le lieu privilégié de pêche pour Patrice Alègre» précise Michel Contaut, gendre de Suzanne. Mais le couple ne peut s’empêcher de remarquer la différence de profil entre les victimes «type» d’Alègre à savoir des femmes «jeunes et jolies» et Suzanne Mortessagne, une dame de 65 ans. «Selon moi, elle a dû voir quelque chose qu’il ne fallait pas» explique Michel. Pour les époux Contaut, ces éléments sont tout de même suffisants pour relancer l’enquête. Une requête jugée irrecevable par la justice. Le couple ne se démonte pas pour autant. En 2008, ils demandent la réouverture du dossier en soulignant un élément nouveau. En prenant connaissance du rapport d’autopsie de sa mère, Danielle Contaut apprend que celle-ci tenait une poignée de cheveux dans sa main. «Il m’a fallu du temps pour avoir le courage de lire ce rapport» confie-t-elle, et même si cette lecture a été difficile, elle lui a redonné un brin d’espoir. «Avec les techniques modernes d’analyse ADN, on pourrait savoir à qui appartiennent les cheveux.» Forte de cette découverte, elle lance une requête auprès du Procureur de Toulouse afin de reprendre les investigations, «car cet élément nouveau pourrait briser la prescription de l’affaire» souligne-t-elle. Mais le parquet toulousain refuse la réouverture du dossier au motif qu’aucun acte d’instruction ne peut être entrepris en l’absence de «charges nouvelles», les faits étant prescrits. Incompréhensible et frustrant pour la famille de Suzanne Mortessagne qui voit la vérité, pourtant à portée de main, s’éloigner peu à peu. Danielle, qui a déjà écrit à Nicolas Sarkozy, alors Président de la République et à Rachida Dati lorsqu’elle était Garde des sceaux, compte aujourd’hui s’adresser à la ministre Christiane Taubira «pour attirer son attention sur cette affaire, comme le gouvernement a changé, peut-être qu’ils réagiront mieux que les anciens !» espère-t-elle. Vingt-cinq ans après le meurtre de sa mère, dont elle n’a toujours pas fait le deuil, elle ne peut se résoudre à abandonner, toujours prête à remuer ciel et terre pour retrouver, enfin, une sérénité de vie. Mais ces victimes sont bien loin d’être les seules, car le dossier Alègre centralise une multitude «d’affaires satellites», d’enquêtes bâclées, de disparitions suspectes que la cellule Homicide 31 s’est chargée de rouvrir en son temps, sans grand succès. Les familles des victimes restent pourtant sans réponse, et sont littéralement tombées dans l’oubli.

 

Hélène, Corinne, Line, Valérie, Patricia…

 

Hélène Loubradou était une jeune femme de 27 ans, mère d’un enfant de huit ans, lorsqu’elle disparaît de la clinique Aufrery à Balma, où elle séjournait pour son état dépressif. L’enquête dirigée par le commandant Lakhal de la section gendarmerie Midi-Pyrénées est clôturée trois ans plus tard. Mais lorsque la cellule Homicide 31 voit le jour en 2000, elle reprend les recherches et établit un lien avec l’affaire Alègre. Michel Roussel, qui dirige le groupe d’enquête met à jours des éléments troublants. Des pièces fournies par le père d’Hélène, Gabriel Loubradou, aux premiers enquêteurs ne font pas partie du dossier. Mais surtout, quelques jours après l’audition d’un témoin qui identifie Patrice Alègre comme un familier de la clinique, le gendarme de ce dossier est dessaisi de l’affaire par sa hiérarchie. Après cela, Gabriel Loubradou contacte la presse et les autres familles de victimes pour créer l’association Stop à l’oubli, dont il est encore aujourd’hui le président. Les familles de Corinne Lazzari, (disparue le 2 avril 1992, 29 ans), de Valérie Réorda (7 aout 1990, 16 ans), de Line Galbardi (3 janvier 1992, 29 ans), de Patricia Gelis (5 octobre 1992, 29 ans), et de Suzanne Mortessagne, notamment, se sont battues auprès de cette association pour que vérité soit faite. En vain. Aujourd’hui tous les dossiers sont clos, bien que des liens avec Patrice Alègre aient été soulevés à chaque fois. Autant d’enquêtes éclipsées par la médiatisation de l’affaire, dès lors que des notables toulousains ont été compromis. «Lorsque les prostituées ont commencé à parler, un nuage de fumée est tombée sur nous» remarque Michel Mortessagne. Le journaliste de la Dépêche du Midi, Gilles Souillés confirme : «la justice a porté peu d’intérêt aux victimes, et s’est évertuée à classer l’affaire le plus vite possible. Par incompétence ou intérêt ? La question reste posée.»

 

Michel Roussel, «neutralisé en interne, traqué en externe»  

 

La cellule «homicide 31» a été créée «contrainte et forcée», explique Michel Roussel, «avec beaucoup de difficultés car cela dérangeait. D’ailleurs on ne nous a pas aidés : locaux minables, véhicule minable et enquêteurs fragiles.» La Cellule est l’objet de railleries, mais chacun s’investit et des compétences voient pourtant le jour. «Tout le monde attendait que l’on se plante, c’est ce qui nous a faits avancer : en trois ans d’exercice, nous obtenons six nouvelles mises en examen de Patrice Alègre pour meurtre. Et assez d’éléments pour qu’une nouvelle cession d’Assises soit programmée.» Mais c’est à ce moment que le volet prostitution s’ouvre et avec lui l’apparition de «certains noms de notables toulousains dans les plaintes de Fanny et Patricia, des prostituées entendues. Là ça a coincé : on nous a demandé d’arrêter l’analyse criminelle. Ce n’est rien d’autre qu’un déni de justice», déplore-t-il.

Enquête assassinée et corporatisme

 

A ce moment-là l’enquête par à vau-l’eau : «les constations et l’expertise médico-légale ne correspondant pas avec les témoignages de Fanny et Patricia, on décide d’exhumer le corps de Line Galbardi. A Bordeaux, un collège d’experts découvre des lésions qui n’avaient pas été décrites à l’époque par les médecins légistes toulousains. Les experts mettent largement en cause leurs collègues.» Or, les descriptions faites collent avec les témoignages des prostituées Fanny et Patricia, qui se voient pourtant condamnées à plusieurs années de prison avec sursis «pour dénonciation calomnieuse». Michel Roussel n’est pas avare d’exemples quant au déroulement biaisé de l’enquête : «tout était clairement manipulé, entre les avocats qui ne faisaient pas les demandes d’actes, trahissant éhontément leurs clients et les magistrats ou fonctionnaires de la police corrompus… Mon sentiment profond sur cette enquête ? Elle a été assassinée par le corporatisme toulousain.» Il évoque «la boue locale nauséabonde qui produit des déchets sous forme de cadavres, de disparition», dont il explique que si les «globules blancs» des institutions ne parviennent pas à la nettoyer, c’est que la gangrène part du niveau supérieur.» Sommé de ne plus informer la magistrature, de retirer tous les procès verbaux «gênants» et de clôturer le dossier, Michel Roussel part en retraite anticipée en 2003. C’est à ce moment qu’il se lance dans l’écriture. Dans son livre, il témoigne de son inlassable quête de vérité. En butte à la critique et aux entraves, il estime avoir été volontairement écarté du second volet de l’affaire Alègre portant sur les faits de «viols et proxénétisme aggravés», qui mettaient en cause plusieurs personnalités locales. «Alègre n’est qu’un accident : le milieu toulousain avec les prostituées, les enveloppes et compagnie, ce n’est pas lui qui l’a inventé. Il n’est que l’erreur de parcours, car le fils de policier qui avait toutes les garanties de solvabilité, s’est révélé être un psychopathe. Et ce n’est pas une intelligence au-dessus de la moyenne qui lui a permis de devenir tueur en série mais bien la légèreté de la police à ce moment-là.» Une vingtaine de dossiers Alègre n’ont jamais été résolus. Roussel affirme lui-même que près de 200 femmes sont mortes ou ont disparu mystérieusement entre 1985 et 1997 dans la région toulousaine. En 2019, les vingt-deux ans de sûreté de la peine à perpétuité d’Alègre arriveront à leur terme. Si cela ne signifie pas pour autant, que le tueur en série sera libéré, comme l’écrit Michel Roussel, «Patrice Alègre n’a qu’un projet, retrouver la liberté (…). Il est persuadé qu’il sortira de prison au terme de sa période de sûreté.» Restera à la justice à décider de son sort. Une affaire sordide et mystérieuse qui laisse un goût amer et «une frustration sur tous les non-dits, à la fois pour les victimes comme pour les notables qui sont passés à travers les gouttes…» conclut Gilles Souillés.

 

Chronologie

Septembre 1997 : Patrice Alègre est mis en examen pour le meurtre et le viol d’Isabelle Chicherie. Il avoue deux autres assassinats précédés d’agressions sexuelles.

Février 2002 : Le procès de Patrice Alègre débute devant la Cour d’Assises de Haute-Garonne, pour cinq meurtres et six viols. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans.

Avril 2003 : Le Procureur de la République de Toulouse ouvre une information judiciaire «contre Patrice Alègre et tous autres» pour «viols aggravés et complicité» et «pour proxénétisme en bande organisée».

Mai 2003 : L’ancien maire de Toulouse Dominique Baudis révèle au 20h du TF1 que son nom est cité dans l’affaire Alègre, ce qu’il qualifie «d’effarante machination».

Juin 2003 : Gilbert Collard remplace les avocats toulousains Pierre Alfort et Laurent Boguet.

Juillet 2005 : La chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Toulouse confirme le non lieu général dans le volet «viols et proxénétisme» de l’affaire.



3 COMMENTAIRES SUR Affaire Alègre : Où en est-on ?

  1. LOMBARD Jean dit :

    Pour connaitre le combat que je mène pour faire jaillir la vérité sur la mort de mon fils de 24 ans à Toulouse en septembre 2008, déclaré suicidé par la justice, veuillez trouver les liens des blogs principaux qui vous permettront de connaitre cette affaire :

    http://blogs.mediapart.fr/blog/jean63/010214/jean-eudes-la-famille-demande-la-reouverture-du-dossier-pour-crime

    http://blogs.mediapart.fr/blog/jean63/100214/jean-eudes-interview-radio-france-bleu-auvergne-modifications-faites

    http://blogs.mediapart.fr/blog/jean63/070214/jean-eudes-le-temoignage-du-chef-de-district-sncf

    Voilà pour commencer à comprendre de quoi il s’agit.

    Pour plus d’informations les autres billets de mon blog sont intéressants ainsi que les commentaires :

    http://blogs.mediapart.fr/blog/jean63

    Vous pouvez me recontacter par mail. Nous pourrons ensuite échanger par mail et /ou par téléphone selon votre convenance. Je n’habite pas Paris mais au sud de Clermont Ferrand.

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