1962-2012 : Mémoires de Pieds-Noirs

Pied Noir
Pied Noir

Philippe Lloret, Maurice Calmein, Jeanine Verlinde, Georges Lagier… et bien d’autres. Ils sont des milliers, exilés d’Algérie et débarqués à Toulouse il y a cinquante ans. Aujourd’hui, ils se souviennent et racontent.

Ils ont tous accepté, avec plus ou moins de réserve. Partagés entre l’envie de parler de leur vécu trop souvent occulté et la peur de ressasser des souffrances, ils se sont finalement confiés. Philippe Lloret, 71 ans, était militaire en 1962. Il commence : «Lors du massacre d’Oran, j’ai libéré et caché de nombreuses personnes avec la complicité d’un commandant. Dans le lot, j’ai retrouvé mon instituteur mais aussi mon père.» Il évoque ce choc du départ, la précipitation pour prendre un avion à destination inconnue. Et puis surtout cette peur qui provoque la fuite en laissant tout derrière pour fuir, parfois sans même une valise : «Mon père était oiseleur, il a laissé son magasin derrière lui, c’était tout ce qu’il avait.» D’autres ont vécu la fuite à travers leurs proches. C’est le cas de Jeanine Verlinde : «J’ai quitté l’Algérie pour Toulouse en 1961 mais je garde de 1962 le souvenir de moments très difficiles : les informations nous arrivaient modifiées, j’ai toujours eu conscience que des filtres amputaient certaines vérités. J’angoissais pour mes proches restés là-bas.» Pour Maurice Calmein, écrivain, arrivé dans la ville rose en 1960 : «Les difficultés rencontrées par notre famille nous rejoignant en 1962 nous ont fait prendre conscience du drame qui se jouait, de cet exode unique dans l’histoire : un million de personnes déracinées.»

«C’est chez toi mon frère : bienvenue»

Aujourd’hui les discours divergent. Chacun a grandi avec sa souffrance, laissant souvent d’amers souvenirs et des stigmates à la dimension du traumatisme. «J’avais juré de ne pas y retourner», raconte Philippe, retourné en Algérie en 2004, «c’est une émission télé qui m’a convaincu, m’entraînant sur les lieux de mon enfance. Et mon retour à Oran fut magnifique : il m’a permis de faire le deuil.» Il évoque de nouveaux souvenirs, comme ce copain de football retrouvé cinquante ans après au détour d’une rue, ou encore ces odeurs et ces paysages qui ont ravivé sa mémoire. Ceux qui y sont retournés sont unanimes : «L’accueil fait chaud au cœur. Là-bas, on ne te demande pas si tu es Pied-Noir mais si tu es d’ici… Et en retour tu entends : c’est chez toi mon frère, bienvenue.» D’autres ont trop souffert pour pouvoir regarder en arrière, c’est le cas de Jeanine, née à Sétif en 1943 : «Je suis retournée en Algérie en 1986 et cela m’a confirmé que je ne pourrais plus vivre là-bas. J’ai gardé la nostalgie de l’Algérie de mon enfance. Or elle a bien changé, je m’y suis trouvée perdue. Plus jamais je n’y mettrai les pieds. J’ai vu trop de peines, de souffrances, je ne peux pas revenir sur cette période qui a été trop difficile à vivre, aujourd’hui je me tourne vers l’avenir.»

Couscous, cassoulet et pataouète

D’une enfance en Algérie, il reste souvenirs et photos mais surtout cette culture née d’un mélange savoureux : «On représente une province française qui n’a plus de territoire géographique mais qui est toujours vivante dans son élément humain. On vibre aux succès du Stade toulousain et du TFC, on partage les moments de douleurs comme ceux récemment vécus dans la ville rose, mais notre cœur est aussi outre-mer.» Ils racontent tous à leur manière ce qui fait leur différence et leur unité, ce qui les anime, cette culture «couscous/cassoulet», comme la définit Maurice, le sourire aux lèvres. «C’est une identité, une mentalité générale, des valeurs centrées sur la famille, une parole donnée, l’honnêteté intellectuelle, associées à un esprit de fête et de rencontres», ajoute Jeanine, «et cela se transmet naturellement : nos enfants ont évolué dans ce milieu et assument aujourd’hui très bien leur filiation pied-noir.» Emus par l’odeur des oranges et de l’olive, par des images que leur mémoire conserve soigneusement, évoquer le passé les rend tous fébriles mais aussi fiers de pouvoir transmettre aujourd’hui cet esprit Pied-Noir : «Sur facebook, des groupes de jeunes Pieds-Noirs naissent de ci de là qui échangent sur le vocabulaire pataouète (parler populaire des Français d’Algérie, ndlr), les recettes de cuisines etc.»

Pied Noir
Pied Noir
«On a toujours cette étiquette «Pied-Noir»»

Malgré le passage des années, Jeanine Verlinde n’oubliera pas toutes ces années où elle fut mise à l’écart à son arrivée à Toulouse, «Il y avait beaucoup d’a priori sur les «Français d’Algérie». J’essayais de leur faire comprendre notre situation : entre nostalgie et désir de fuir la guerre.» Philippe dit n’accepter l’appellation «Pied-Noir» que maintenant «car il y a 50 ans ça voulait dire celui qui est montré du doigt. Aujourd’hui j’en suis fier, quand je vois ce que sont devenus mes voisins de quartier : Yves Saint Laurent, Gérard Darmon et les autres.» Pour d’autres, la blessure a été trop douloureuse, Georges, amer, raconte : «J’ai beaucoup de rancœur envers le gouvernement français : victime de la propagande, je suis devenu militaire. On nous disait que nous apportions la civilisation, quelle prétention ! Aujourd’hui je refuse le titre de Pied-Noir car c’est lié à toute une idéologie de la colonisation que je refuse.» Si les années passent, elles n’effacent pas l’histoire et Jeanine de faire un constat : «Cinquante ans plus tard, on n’est pas à 100% intégrés, on a toujours cette étiquette Pied-Noir. Elle n’est pas forcément méprisante ou agressive, mais elle existe !» termine-t-elle.

50 ans de censure

Un voile couvre toujours la guerre d’Algérie et à Toulouse comme ailleurs, le sujet reste sensible : «Il nous manque justice et reconnaissance», «nous dérangeons les politiques avec notre vérité» lancent-ils. Ainsi Maurice, fondateur du Cercle algérianiste regrette : «Cette année Mr Cohen ne veut pas renouveler le contrat de location pour le local de l’association.» Il évoque aussi cette manifestation du 17 mars qui a réuni plusieurs centaines de Pieds-Noirs : «Nous refusons de débaptiser le Pont Bayard pour le renommer Pont du 19 mars 1962, tout comme la célébration des Accords d’Evian, cela revient à fêter le début des massacres.» lance-t-il. Peu importe la manière dont ils ont géré leurs blessures, cinquante ans après le grand exil, les Pieds-Noirs dénoncent cette hypocrisie qui les fait souffrir au quotidien : «Il suffit que la vérité éclate au grand jour, aujourd’hui tout est encore sous contrôle.» A l’image de Guy Pervillé, historien toulousain, qui s’est vu censurer par le ministère de la culture. Son texte commandé par les archives de France relatant la guerre d’Algérie et les Accords d’Evian, a été tronqué des éléments les plus marquants. «Preuve est faite que la mentalité, l’opinion, l’histoire ne sont pas reconnues dans leur plus grande objectivité. L’ouverture des archives permettra-t-elle des progrès ?» s’inquiète Jeanine Verlinde.

Aurélie Renne



UN COMMENTAIRE SUR 1962-2012 : Mémoires de Pieds-Noirs

  1. Agnes et Marcel GERARD dit :

    parce que nous sommes certains que notre mère est arrivée en 1963 à Toulouse enceinte et que notre dossier mentionne que le père Musulman est resté en Algérie, mon frère et moi jetons cette bouteille à la mer…si dans la communauté on pouvait nous aider…Alors Merci d lire ce qui suit: Nous sommes 2 jumeaux a être nés un 21 Janvier 1964 a la Clinique des Minimes a Toulouse : Marcel Gerard et Agnès Gerard a l’âge de 7 mois, nous pesions 1,7 kg chacun et avons été admis au service des prématurés de Purpan nous recherchons notre mère biologique qui n’avait que 16 ans à notre naissance nous recherchons aussi Mme Adenot (Directrice a l’époque de la Clinique)pour avoir des infos Grace a notre dossier nous savons que notre père avait 18 ans ,était musulman et qu’il vivait en Algérie au moment de la naissance nous espérons fortement trouver quelque chose de nouveau merci beaucoup

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