Rien n’est joué

Stéphane Baumont

C’est dans un contexte original – méritant d’être rappelé – que la France a vécu cette neuvième campagne présidentielle de la Ve République : il y a eu la primaire socialiste après la disparition de DSK dans la nuit américaine, la perte dramatisée du triple A, la surenchère entre candidats “antisystème”, l’entrée tardive en campagne du Président sortant additionnant les tactiques sans s’imposer une vraie stratégie, la polarisation des médias sur ce “troisième homme” sans lequel un premier tour ne mérite pas sa “cuvée républicaine”, l’absence de décollage des “petits” avec notamment le “sympathique” Poutou ; oui, il y a eu toutes ces péripéties parce que l’événement historique majeur était la crise économique qui a conduit, faute de solutions et de projection dans l’avenir, les candidats à une stratégie d’évitement permettant de ne pas sonner des solutions aux trois grands enjeux de la France des années 2012 – 2017 : l’emploi, l’Europe et l’environnement. Les sujets furent évoqués, les pistes offertes, les tentatives de réponses produites mais l’électorat eut le sentiment que la recherche du bouc-émissaire (l’Europe, l’immigration) était plus électoralement payant que l’affirmation- honneur Politique – de véritables perspectives portées par les présidentielles putatifs. Il faudra vite se demander si le mode de scrutin ne constitue pas à ce type de campagne qui accompagne le désenchantement démocratique d’autant plus que le journal en continu des télévisions et l’explosion d’Internet «ont imposé une forme de téléprésence des gouvernements et substitué, à l’incarnation de la fonction, la télé-réalité de la fiction… la politique s’apparentant moins à une incarnation qu’à une dévoration ; une dévoration des corps, des attentions, des désirs.» (Christian Salmon).

Les urnes viennent de rendre leur verdict pour le premier tour : 28,63% pour F. Hollande (première fois qu’un candidat arrive devant un Président sortant sous la Ve République) devançant de 1,4% N. Sarkozy (27,18%), 17,9% pour Marine Le Pen (cristallisation du vote de crise, populiste et à sa manière populaire, véritable surprise du scrutin avec ses conséquences pour les reports de cet électorat mobilisé contre le système mais accroché à certaines valeurs plus proches du Président sortant que de F. Hollande et le rôle pour les prochaines législatives où le FN pourrait glaner une dizaine de circonscriptions et conduire à une redistribution des droites en France), 11,04% pour J.L. Mélenchon (parti de 5%, il arrive à 11,1%, soit cinq fois mieux que Marie-George Buffet en 2007 – 1,93%) qui a déçu ses troupes emportées par l’insurrection citoyenne dans une déclaration où n’usant pas du facteur temps, il appelait les siens à voter contre Sarkozy sans négociations avec Hollande, surprenant ses partisans ayant le sentiment d’être abandonnés en rase campagne urbaine ; 9,13% pour F. Bayrou en face d’une éventuelle nouvelle traversée du désert et tenté par une réunification des centres avec un électorat se dispersant au second tour en trois tiers (un vers l’abstention, les deux autres sur les deux candidats en lice) ; enfin Eva Joly qui n’a pas réussi à sauver les meubles avec les éventuelles conséquences sur l’accord relatif aux circonscriptions données aux Verts avant même le scrutin. Ainsi avons-nous retrouvé un duel gauche-droite classique, avec une forte participation (cémentant les sondages), un vote protestataire (rassemblant plus d’un tiers des électeurs), un F. Hollande devant draguer le limon des abstentionnistes et bayrouiste, un N. Sarkozy devant récupérer les Lepe- nistes déçus mais aussi mordre sur l’électorat centriste. Il ne faut pas en effet se tromper d’élection : une présidentielle est affaire non de partis politiques mais du rapport d’un homme avec des électeurs. C’est pourquoi la campagne de second tour s’annonce plus âpre que jamais parce que le total gauche n’atteint que 43,45% au lieu des 49% ou des 51% de F. Mitterrand entre 1981 et 1988 ; parce que le total droite atteindrait les 48% ; parce que les électeurs du FN ne voteront N. Sarkozy qu’à hauteur de 57% ; parce que le FN a intérêt à une victoire de la gauche pour tenter de faire exploser l’UMP ; parce que l’impopularité structurelle de Sarkozy pourrait alimenter le “référendum” anti-Sarko rêvé par Hollande ; parce que le dé- bat (rituel républicain du combat) du 2 Mai commencera à désigner le vainqueur de ce second tour du 6 Mai 2012.

Stéphane Baumont



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