Laure Durand
Laure
Durand
Militante de gauche

Valérie T., anti-héroïne malgré elle

 

Le 15 mai 1536, d’un coup d’épée viril, un bourreau spécialement venu de France débarque sur les côtes anglaises pour trancher la gorge d’Anne Boleyn.

La faute principale de la « courtisane » devenue reine ? Avoir empoisonné la vie d’Henri VIII par sa jalousie et sa mauvaise image auprès des sujets anglais, après l’avoir rendu fou d’amour et lui avoir donné une fille en guise de pâle descendance, la future Elizabeth 1ère.

Après un procès expéditif, la répudiée est ainsi éliminée. A la passion, nécessairement folle et féminine, succède ainsi la sèche raison d’Etat, toute masculine, cela va de soi. Valérie Trierweiler n’est pas Anne Boleyn. Point de Lord, de duc ou de comte chez les Massonneau mais une maman caissière sur le tard et un papa invalide de guerre. Et l’on ne décapite personne de nos jours dans notre civilisation raffinée. Pas physiquement du moins.Toutefois, la répudiation récente au plus haut sommet de l’Etat et au nom de laquelle une femme meurtrie vient de commettre un roman « de vérité », n’échappe ni aux réflexes de classe ni aux réflexes patriarcaux qui les transcendent par un archaïsme toujours aussi vigoureux. En cette fin de règne d’une Vème République sans mordant, où l’on nous suggère de mâcher de la brioche, laquelle est, triste ironie de l’histoire, désormais moins chère que du bon pain grâce à notre industrie agro-alimentaire florissante qui pourra réinvestir les sommes perçues au titre du CICE en nouveaux exhausteurs de goûts et autres conservateurs cancérigènes fabriqués dans la Province de Zhejiang mais je m’égare, en cette fin de règne donc, voici nos bourreaux revenus d’entre les morts. Pleins d’une vitalité providentiellement retrouvée, les voilà qui se démultiplient dans toutes les strates sociales et s’unissent par-delà les divergences politiques ; du libraire indépendant qui ne vend, comme chacun sait, que du Pessoa ou du Zadie Smith, au critique littéraire qui ricane devant le style sans style, en passant par la pléthore de conseillers politiques et de commentateurs avisés qui, vous voyez bien, on vous l’avait dit pourtant, font siffler la lame en agitant le fleuret à tout vent : hystérie de la femme trompée, jalousie délirante, mensonges et veulerie éhontées, indignité de la prolo, quand ce n’est pas de la « pute », -parlons en de la dignité de la pute ! Mais je sens que je vais à nouveau m’égarer- qui ose soulever les draps sales pour mettre à nu un macho menteur et mesquin. Bourreaux de tous les pays et de tous temps, unissez-vous ! Contre une femme bien-sûr. Esseulée et sans pouvoir apparent, encore mieux. La finance, elle, reste une maîtresse intouchable.

 

Car enfin ! Que chacun.e reste à sa place !

Au-delà du roman à l’eau de rose et à l’acide vengeur, ce qui m’intéresse dans cette histoire, c’est donc le méta-roman : le roman sur le roman. Depuis deux prismes : la réification à laquelle se livre avec délectation la France entière, j’en ai dit quelques mots plus haut, et, d’une certaine manière, même si elle est très différente, celle dans laquelle Valérie Trierweiler et tant d’autres personnes, s’enferment elles-aussi. En réduisant une histoire, une souffrance, une personne, à ces présupposés qui essentialisent les femmes dans des comportements ou des traits de caractère qui seraient typiquement féminins, la grande majorité des contempteurs du roman passent volontairement à côté du véritable drame qu’a vécu Valérie Trierweiler. Et l’on peut également se demander jusqu’à quel point Valérie Trierweiler elle-même, est consciente de celui-ci. Un drame unique et particulier, bien entendu, mais qui fait écho à tant de drames similaires depuis la nuit des temps…et dont Valérie T. est ici l’anti-héroïne.

Une anti-héroïne parce que l’on comprend à la lecture de son livre, aux mots et tournures employés, au faible niveau de conscience « politique » de ce qui se joue, que Valérie Trierweiler est encore dans une forme de nostalgie de ce qui vient de la briser. La déconstruction qu’elle esquisse des mécanismes qui l’ont broyée reste à un niveau trop individuel pour qu’elle parvienne à nous livrer un sens qui transcende son histoire d’amour malheureuse. Sous nos yeux de lectrices et de lecteurs, le sens se fait, mais bien malgré elle. Le sens c’est celui d’une transfuge de classe qui réalise une ascension sociale hors norme par le surinvestissement émotionnel dans le couple, quitte à s’oublier en chemin et à trahir la petite fille pauvre rêvant d’émancipation, devenue enfin une femme éduquée et indépendante. Le drame archétypal, dont Valérie T. est l’anti-héroïne, c’est le drame du pouvoir et de la dissociation psychique qui y est ontologiquement associée. Le pouvoir c’est celui des dominants, des happy few, fussent-ils estampillés de « gauche » ; ceux que l’on a besoin d’amener « chez les vrais gens ». C’est celui d’un homme interdisant à sa femme de poursuivre des projets professionnels, c’est celui d’un conseiller entrant sans aucune gêne dans la salle de bain d’un couple, c’est celui d’officiers de police apportant les croissants au petit matin d’une nuit d’amour avec l’autre, ce sont les messages de soutien d’anciens proches qui n’arrivent pas, ce sont les somnifères administrés à haute dose pour empêcher une sortie d’hôpital, c’est un communiqué de presse annonçant une séparation, écrit sur un coin de table par quelques (mauvais) conseillers en communication. C’est en deux mots la fuite amorale et inhumaine de celles et ceux qui perdent le contact avec le réel en instrumentalisant tout et tout le monde. La dissociation psychique, elle, se retrouve dans le sentiment constant d’illégitimité qui nourrit la jalousie : à l’endroit de Ségolène Royal, la femme « légitime », issue du sérail, à l’endroit de Julie Gayet, l’artiste aristo sociale. C’est aussi la gêne, que l’on a cependant tôt fait d’oublier, en entendant l’homme que l’on aime dénigrer sa propre famille. C’est une duplicité de tous les instants, c’est ce « cynisme tranquille » dont est affublé François Hollande mais qui ne dérange pas tant qu’on n’en est pas l’objet. C’est aussi la double tension déjà illustrée en leur temps par Cécilia Attias ex-Sarkozy et Carla Bruni entre l’attrait irrépressible du pouvoir et la chute lors du point culminant qui les pousse vers la prise de conscience : « choisis, c’est le pouvoir ou moi ». La dissociation psychique et le cynisme tranquille ce sont aussi ceux que l’on retrouve de façon symptomatique dans le sentiment de trop plein de légitimité chez les Morelle, Thévenoud et autre Cahuzac, qui leur font dire blanc et agir noir. Le drame qui se joue là, se joue partout. Il est simplement exacerbé ici par le point de vue des protagonistes : un animal politique issu de la grande bourgeoisie, HEC, ENA et héxis qui va avec, devenu naturellement Président de la République d’une part, et d’autre part, une jeune femme naïve et appliquée issue de la méritocratie et d’une fratrie de 6 enfants élevés en ZUP par des parents qui ne travaillaient pas.

 

« Drame de l’aliénation »

 Ce drame du pouvoir, qui concerne bien l’un ET l’autre de nos anti-héros, se révèle un drame de l’aliénation, de la dépendance totale. Psychologique (amour fusionnel, désir d’ascension sociale, sentiment de toute-puissance), physique (amour passion), matérielle. Le miroir aux alouettes.

Dans son roman « vérité », Valérie Trierweiler ne fait que toucher de l’extérieur ces éléments-là. A quel moment cette journaliste politique, qui doit grandement sa carrière à l’attrait physique exercé sur François Mitterrand puis à celui qui lui valut le surnom d’ « appât » de la part de ses confrères, a-t-elle tenté de déconstruire les préjugés sexistes, les dénigrements de classe et la folie du pouvoir absolu ?

On a beau sentir la sincérité profonde, notamment lorsqu’elle demande pardon à sa famille d’avoir cautionné le mépris dont elle était témoin ou lorsqu’elle étrille le machisme en politique dont elle a été victime, il n’y a en réalité que très peu de recul. On ne lit sous sa plume aucune critique construite de l’aliénation au pouvoir, de l’oligarchie amorale, on ne voit s’élaborer aucun lien entre tous ces éléments qui font pourtant système, aveuglée qu’elle est par la haine, versant sombre de la passion.

Le livre semble avoir été rédigé trop tôt, dans une sorte de thérapie verbale couchée sur le papier. Et c’est bien dommage, de la part d’une femme qui aurait pu s’élever, réellement, mais qui semble surtout regretter de n’avoir pu rester la Reine, même « illégitime ».

Entendons-nous bien, il n’y a pas de raison de condamner le désir de s’élever. Encore faut-il réfléchir à ce que cela signifie ; avec qui s’élever et non contre qui, pour qui s’élever, au-delà de sa propre personne, pour quoi s’élever et comment ?… Lorsque l’escalier que l’on emprunte est façonné d’un bois pas jojo, il mène à des étages où l’on ne peut que se perdre.

Est-ce que « s’élever » cela ne devrait pas être un combat pour toutes et tous ? S’élever par la bonté, par la bienveillance, par la connaissance, par le travail, par l’utilité, par la culture, par et pour une esthétique de la vie à la portée de toutes et tous ?

Ainsi « élevé », ne devrait-on pas avoir un devoir vis-à-vis du pouvoir acquis ? Le pouvoir, oui, mais si l’on en fait quelque chose, y compris contre lui ! Car il est autant Eros que Thanatos, autant force de vie, volonté de puissance que penchant destructeur et force asservissante.

La portée de ce vaste questionnement qui surgit du témoignage de Mme Trierweiler presque malgré lui, ne me semble finalement que peut concerner l’ex 1ère dame. Et s’il est difficile de ressentir beaucoup de compassion pour la trajectoire personnelle de Valérie Trierweiler, cette anti-héroïne comme il y en a tant, il n’est pas possible non plus de condamner définitivement ce (petit) pavé dans la mare vaseuse du « pouvoir » déshumanisant.

Car ceux que nous devons clouer au pilori, ce sont les individus qui se sont élevés au plus haut niveau en oubliant éthique et devoir pour un bon moment. Et pour celui-ci, on ne leur dit pas merci.


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